Les robots vont-ils vraiment voler nos emplois?

FUTUR A quel point les robots transformeront-ils le marché de l'emploi? Seul un devin saurait répondre, car les estimations des économistes divergent... 

Annabelle Laurent

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La série Real Humans imagine un monde où les Hubots ont remplacé les humains dans toutes les tâches domestiques.

La série Real Humans imagine un monde où les Hubots ont remplacé les humains dans toutes les tâches domestiques. — SVT1

Taxons les robots. C’est l’idée de Benoît Hamon. L’ex-ministre de l’Education, désormais favori pour être le candidat du PS à la présidentielle, part de la logique suivante: «Des robots remplacent les travailleurs, mais la création de la richesse continue d’augmenter. Il faut que cette richesse finance la protection sociale.» Inspiré par le rapport de l’eurodéputée Mady Delvaux, Hamon compte sur «la taxe robots» pour financer en partie son fameux revenu universel, et fait de la «robolution» son principal argument pour le légitimer. 

«On parle robots, mais les robots sont nécessaires dans une économie», rétorquait lors d’un déplacement vendredi dernier… François Hollande. «Il est pour nous très important que les entreprises puissent investir avec des machines, avec des robots, avec ce que l'on appelle l'industrie du futur», d’autant qu’il faut «des personnels qualifiés pour les servir», a poursuivi le président sortant, cristallisant en quelques mots le débat insoluble: oui, les robots détruisent des emplois, mais ils en créent aussi.

Associez «robots» et «emploi», et voyez surgir immédiatement… une menace ? Une chance ? Difficile d’y voir clair,  tant les études, dont les chiffres font alternativement les gros titres depuis quelques années, annonçant de 10 à 50% d’emplois détruits à moyen terme, se contredisent. Surtout quand l'une se focalise sur les robots et l’autre sur le «numérique» en général, et sans forcément tenir compte des nouveaux emplois créés.

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3, 2, 1, robolution

3 millions de salariés menacés?

Le 8 janvier sur France Inter, Benoît Hamon citait «un rapport qui, pour la France, estime que plus de 3 millions d'emplois d'ici à 2025 seraient menacés». Comme le souligne Les Echos, Hamon est allé puiser la plus alarmiste des estimations existantes dans le rapport de Roland Berger publié en octobre 2014: le cabinet de conseil en stratégie qui affirmait en effet que d'ici à 2025, 20% des tâches pourraient être automatisées, menaçant ainsi la suppression de 3 millions de salariés en France, en premier lieu dans les secteurs de l'agriculture, du bâtiment, des services aux entreprises et aux particuliers…

Or non seulement le chiffre de 3 millions correspondait au «pire scénario» et à l’hypothèse haute du rapport, mais la méthodologie, décriée à l’époque, ne tenait pas compte des emplois créés, et considérait l’automatisation des professions dans leur ensemble et non celle des tâches isolées (en considérant donc qu'au sein d'une profession, les emplois sont identiques). La méthodologie était tirée du travail de deux chercheurs d'Oxford selon lesquels l'automatisation menaçait 47% des emplois aux Etats-Unis. 

… ou 2,4 selon l’OCDE ?

En mai 2016, des experts de l’OCDE ont analysé à leur tour l’impact de la robotisation en se focalisant sur les tâches isolées, et abouti à la conclusion suivante: seulement 9 % des travailleurs français présenteraient «un risque élevé de substitution», c'est à dire susceptibles d'être remplacés par une machine. Soit tout de même 2,4 millions d'emplois. 

… ou 1,49 selon le Conseil d’orientation pour l’emploi ?

Début 2017, l’estimation des emplois détruits par la robotisation chutait encore davantage, dans les conclusions du rapport du Conseil d'orientation pour l'emploi: celui-ci affirme que « moins de 10 % des emplois cumulent des vulnérabilités qui pourraient en menacer l’existence dans un contexte d’automatisation», soit une menace réelle pour 1,49 million de salariés.

En première ligne : les agents d’entretien, qui représentent 21% des métiers les plus « exposés » à la robotisation, puis « les caissiers et employés de services divers » (13%). Notons que le Conseil d’orientation pour l’emploi est une instance d’expertise qui dépend du Premier ministre

Le 25 août 2015, dans une usine de la province du Zhejiang, en Chine, où des plans gouvernementaux encouragent la robotisation.
Le 25 août 2015, dans une usine de la province du Zhejiang, en Chine, où des plans gouvernementaux encouragent la robotisation. - AP/SIPA

Et les nouveaux emplois ?

«Les pays qui ont le plus de robots (le Japon, la Corée, l’Allemagne et la Suède) sont aussi ceux qui ont le moins de chômage chez eux. Ce sont aussi ceux qui ont le plus d’emploi industriels. Alors que les pays sous-équipés en robots, comme la France, sont ceux où l’industrie est la plus faible et où le chômage est le plus élevé», notait lundi sur RTL le journaliste économique François Lenglet, souhaitant combattre «l’illusion la plus courante en matière d’économie, celle qui veut que les robots créent le chômage».

Les caisses automatiques remplacent les caissières, des machines remplacent des ouvriers, les camions autonomes remplacent les chauffeurs… Mais les robots créent parallèlement de l’emploi, et les études ont en effet tendance à le négliger.

«Intégrer des robots dans l’industrie, c'est en réalité LA solution pour maintenir notre capital et nos emplois industriels!», estime pour sa part le SYMOP (Syndicat des machines et technologies de production), qui souligne que l'implantation de robots peut augmenter la productivité donc générer des embauches. 

Début 2016, le Forum économique mondial estimait que 5 millions d’emplois seraient détruits dans le monde d’ici à 2020, du fait de la 4ème révolution industrielle qui inclut «les développements en matière d'IA, robotique, nanotechnologie, impression 3D, génétique et biotechnologie», mais en précisant bien: la disparition de 7,1 millions d’emplois «à travers l'automatisation ou la désintermédiation», «surtout chez les cols blancs (travail de bureau) et les tâches administratives», devrait être compensée «par la création de 2,1 millions d'emplois nouveaux, principalement dans les domaines spécialisés, tels l'informatique, les mathématiques et l'ingénierie».

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Pepper, Pepper et Pepper
Pepper, Pepper et Pepper - YOSHIKAZU TSUNO AFP

L'IA n'épargnera pas les emplois qualifiés

L’avantage de cette étude est qu’elle inclut les développements en matière d’intelligence artificielle. Le Conseil d'orientation pour l'emploi considère également que si «l'hypothèse d'une destruction massive d'emplois est loin d'être avérée», il faut se préparer à ce que «50% de la nature des emplois mutent sous l'influence de l'IA».  

C’est justement sur ce point qu’a lourdement insisté le 19 janvier au Sénat, lors d'une table ronde sur l’intelligence artificielle, Laurent Alexandre, dans une intervention abondamment relayée et déjà vue près de 800.000 fois sur Facebook. 

«L’intelligence artificielle aura dépassé les meilleurs radiologues avant 2030», promet Laurent Alexandre, ex-chirurgien, cofondateur de Doctissimo, transhumaniste et expert des nouvelles technologies. 

«Nous avons un problème de reconversion qui dépasse le problème des chauffeurs routiers et des emplois non qualifiés», insiste-t-il. «Le lien entre qualification des emplois et le risque d’automatisation est beaucoup plus complexe que ce qu’on imaginait il y a encore dix ans, quand on raisonnait robots au lieu de raisonner IA.» 

Comment en effet négliger l'IA quand on constate que dès le mois de mars, 34 salariés japonais d'une société d'assurance seront remplacés par Watson, l’intelligence artificielle d’IBM?

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«Dans 50 ans on a Métropolis, et dans un siècle on a Matrix»

Laurent Alexandre ne fait pas dans la demi-mesure: «Je vous rappelle que dans le futur tous les gens qui ne seront pas complémentaires de l’IA seront soit au chômage, soit avec un emploi aidé». Il ne précise pas ce qu'il entend par «complémentaires de l'IA» mais on peut penser à l'avocat qui devra travailler sur des cas d'accidents provoqués par des voitures autonomes, par exemple. 

Il va jusqu'à lancer: «Aucun emploi non complémentaire de l’IA n’existera en 2050, par définition.» En partant donc d'une hypothèse double: d'une part pas un seul secteur ne serait épargné à l'avenir par la concurrence de l'IA, et d'autre part la reconversion serait la seule option possible, l'idée d'un revenu universel étant à ses yeux «suicidaire». 

L’urgence, dit-il, est «d’organiser les formations professionnelles de demain pour que les enfants soient complémentaires de l’IA, et je peux vous promettre que nous n’en prenons pas le chemin». Et l’expert de prophétiser: «Si on met sur le côté tous les gens qui ne sont pas complémentaires de l’IA et qu’on leur donne des jeux et du cirque, dans 50 ans on a Métropolis, et dans un siècle on a Matrix».