Eric Sadin: «J'appelle à ne plus acheter d'objets connectés»

INTERVIEW Le philosophe Eric Sadin publie «La Silicolonisation du Monde» (L'échappée). Il appelle à réagir face au «nouveau modèle civilisationnel» qu'il voit s'imposer via les objets connectés et l'intelligence artificielle... 

Annabelle Laurent

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Montres connectées, 2015, Mobile World Congress,Barcelone.
Montres connectées, 2015, Mobile World Congress,Barcelone. — flickr/janitors
La Silicolonisation du Monde, Ed. de L'Echappée, octobre 2016.

Sommes-nous aveuglés par la scintillante Silicon Valley? Penseur des technologies du numérique depuis plus de dix ans, le philosophe Eric Sadin publie  La Silicolonisation du monde - L'irrésistible expansion du libéralisme numérique aux éditions de L'Echappée (256 p., 17e). Un essai à charge contre la mainmise des géants du Web dans tous les aspects de nos vies.

Nous sommes tous plus ou moins conscients de l’invasion progressive d’Apple, Google, Facebook, Uber... dans nos vies. Mais vous qui analysez l’impact du numérique depuis dix ans jugez qu’un tournant s’est opéré, pouvez-vous expliquer lequel ?

Aujourd’hui, avec la dissémination tous azimuts de capteurs sur nos corps, dans nos univers domestiques, urbains, professionnels, nous entrons dans « l’âge de la mesure de la vie ». Une chemise connectée collecte des données sur notre corps permettant à des applications de nous proposer tel complément alimentaire ou telle séance de yoga. Le miroir intelligent de Microsoft capable de lire les traits du visage suggère des informations ou des produits en fonction de notre humeur.
Il se produit un franchissement de seuil: on n’est plus dans la seule logique d’être face à des écrans, sollicités par des bannières publicitaires. Nous passons d’une économie de l’internet à une industrie de la vie. Le meilleur exemple est la transformation de Google en Alphabet [en août 2015], qui a entériné le fait que Google se positionne sur tous les champs de la vie : la robotique, l’éducation, la santé… 

Vous démontez les figures de certains gourous comme un Elon Musk, voyez en des conférences comme TedX ou des écoles comme l’école 42 des outils de «propagande» , et parlez de «criminalité» en sweat à capuche: l’univers des start-ups et de l'innovation est-il à ce point néfaste à vos yeux? N'est-il pas vecteur de promesses, d'emploi et d'innovation positive, surtout pour la jeune génération? 

Ce qu’on ne voit pas, c’est qu’au-delà d’un modèle économique, c’est un modèle civilisationnel qui est en train de s'instaurer, fondé sur la marchandisation intégrale de la vie et l'automatisation progressive de la société. L'idéologie de l’économie de la donnée est en train de s’imposer comme étant l’horizon indépassable de notre temps. On voit fleurir des « Valley » dans toutes les régions du monde. Paris veut être « la nouvelle Silicon Valley ». C’est l’ambition de la French Tech ou de la Halle Freyssinet de Xavier Niel qui doit ouvrir début 2017... 
En outre, il y a un aveuglement sur les pratiques développées par l'industrie du numérique. Leur principaux acteurs se soustraient à l’impôt. Dans les start-ups, sous des méthodes managériales apparemment cool, la pression horaire est énorme et les rémunérations souvent très basses car fondées sur des stocks options à l’avenir incertain. Les travailleurs indépendants sont soumis aux desiderata des plateformes, sans convention collective, à l’instar d’Uber.
Derrière le mythe des success story, il faut se rappeler que neuf start-up sur dix disparaissent. Sans compter, enfin, la fabrication du hardware dans les usines asiatiques, dans des conditions déplorables. On voit bien que de près, le mythe s’effondre. Et nombre de ces pratiques bafouent nos acquis sociaux. 

Vous parlez de l’intelligence artificielle comme du « surmoi du XXIe siècle ». Entre le discours alarmiste d’un Stephen Hawking qui prédit la « fin de la race humaine » et la course des GAFAs pour investir dans le domaine, que peut-on raisonnablement craindre, surtout dans un futur proche ? 

Les avertissements comme ceux de Stephen Hawking sont grotesques, qui reprennent le mythe du soulèvement de la machine. Or ce n’est pas la race humaine qui va être éradiquée par l'AI, mais bien la figure humaine, en tant que dotée de la faculté de jugement et de celle d’agir librement et en conscience. L’intelligence artificielle est érigée comme un « surmoi » appelée à nous dire en toute occasion la bonne décision à prendre. 
Par exemple, la Google Car ne fera pas que nous piloter de Paris à Lille, elle nous proposera, en fonction de nos profils, de nous arrêter dans tel restaurant ou de rencontrer telle personne. Les assistants comme Siri ou Cortana, vont généraliser un accompagnement algorithmique de nos vies, se présentant comme des compagnons familiers et bienveillants, alors qu'ils ne répondent qu'à des intérêts privés.

Les machines seront bientôt capables de «comprendre» les émotions humaines. Une start-up comme Affectiva développe un logiciel capable de lire les expressions de notre visage... Faut-il redouter les progrès de l' affective computing ? 

Les nombreuses recherches menées en vue de doter des systèmes de la capacité d’analyser nos émotions répondent à la même volonté: interpréter toujours plus précisément nos comportements afin de proposer les offres les plus adaptées, toujours sous couvert de « cool », d’optimisation de notre temps, d’amélioration de notre confort. Rendons-nous compte de la puissance de pénétration de l’industrie numérique! Il est temps de nous demander si nous souhaitons être assistés en toutes choses par des compagnies privées et voir notre pouvoir de décision subir une pression continue.

Vous appelez au refus des objets connectés: lesquels, en priorité ? Comment le mettre en pratique ? Croyez-vous à une réversibilité, à un mouvement allant vers la déconnexion ? 

Il ne s’agit pas de revenir en arrière. Mais avec l’investissement massif mis sur les objets connectés et l’AI, c’est un seuil qui est en train d’être franchi. Pour ma part j'appelle au refus de l'achat d'objets connectés : je refuse les compteurs électriques dits intelligents, appelés à mémoriser nos gestes au sein de nos habitats. Je refuse le biberon connecté conçu par des startuppeurs qui disent à des parents comment bien incliner le biberon… Pèse-personne connecté, assistant numérique, vêtement connectés….Nous sommes tous citoyens mais aussi consommateurs, et nous pouvons, par des décisions simples, mettre en échec ce modèle indigne. Car de notre degré de mobilisation à réfréner cette industrie de la vie dépendra rien de moins que la nature, présente et future, de notre civilisation.