«Siri, sous des dehors riants et légers, redéfinit le cadre de nos existences»

INTERVIEW Qui est vraiment Siri, l’assistant virtuel qui manie les tâches de super-secrétaire aussi bien que les traits d’esprits? Entretien avec Nicolas Santolaria, auteur d’une enquête sur ce «génie à l’intérieur du smartphone»... 

Annabelle Laurent

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Siri s'aime aussi, visiblement
Siri s'aime aussi, visiblement — Siri

Siri peut lire nos mails, envoyer à notre mère un SMS d’anniversaire, surveiller la cuisson des pâtes, nous donner une adresse de resto ouzbek ou la météo de Palavas-les-Flots, programmer nos rendez-vous ou notre réveil. Avec iOS10 et son ouverture à des applications tierce, Siri peut même tweeter ou commander un Uber…

Mais Siri reste secret. Secrète ?

Dis toujours.
Dis toujours. - Siri

Une pirouette en guise de réponse : sa grande spécialité. Que sait-on du super-secrétaire apparu dans nos iPhone il y a cinq ans? Peu de choses. A l’heure de Cortana, Google Now, ou Alexa, à l’heure où les objets connectés se muent tous en objets parlants, le premier des assistants vocaux - qu' utiliseraient désormais plus de 50% des détenteurs d'iPhone - fait l’objet d’une enquête édifiante du journaliste Nicolas Santolaria, parue le 22 septembre, « Dis Siri », Enquête sur le génie à l’intérieur de nos smartphones ( ed. Anamosa).

La bonne nouvelle, c’est qu’à l’inverse de Siri, lui a bien voulu répondre à nos questions.

Vous avez mené une quinzaine d’entretiens avec des utilisateurs âgés de 5 à 52 ans. Quel rapport ont-ils à Siri ? 

Chacun s’en sert à sa façon, mais il est intéressant de voir combien le rapport à l’objet est ambivalent. Les gens s’en servent comme mémo - « rappelle-moi d’aller chercher mes enfants à l’école », « rappelle-moi que j’ai fait couler mon bain » - tout en ayant peur de trop se reposer sur l’outil, et de perdre la mémoire. Autre ambivalence, ils savent bien que toutes leurs interactions transitent par les serveurs d’Apple… ce qui ne les empêche pas de l’utiliser pour des choses très intimes. J’ai aussi constaté que les gens insultent beaucoup Siri. Ils lui parlent très mal. Peut-être pour se rappeler que ce n’est pas une personne ? Presque comme un rite conjuratoire du côté envahissant du dispositif ? Il y a même des comportements machistes, voire, dans certains cas, un côté SM. Une utilisatrice l’a programmé pour que Siri lui réponde systématiquement : « Oui, maîtresse ».

Oh on est capable de pire, Siri.
Oh on est capable de pire, Siri. - Siri

En 2011 Siri est le premier assistant personnel à instaurer la commande vocale comme outil d’échange, ce qui est aujourd’hui amené à se généraliser. Que change la voix à l’échange ? 

La voix place instantanément la relation sur un registre différent. D’abord parce que le cerveau assimile la voix d’une machine à celle d’un humain. Une confusion s’opère, d’autant mieux que la voix est censée venir d’une subjectivité, ce qui pousse à nous investir de manière affective. Ajoutez à cela que Siri a été programmé pour rassurer, pour faire des blagues, qui permettent à la fois d’éluder les questions dérangeantes et de faire adhérer l’utilisateur… Se noue alors une relation à la fois vraie et complètement fausse, puisque Siri ne fait que mimer, l’humour, les sentiments : il y a une forte dimension manipulatoire. C’est l’idée de prosopopée : faire croire que les objets vont s’animer. Un discours qui est d’ailleurs servi par Pixar, qui appartient à Apple [depuis 1986] : Wall-E, Toy Story, c’est une sorte de martelage des esprits, une entreprise de persuasion d’envergure, qui sert la mythologie de Siri.

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Votre livre met de côté la menace d’une intelligence artificielle toute-puissante pour montrer que Siri change, dès maintenant, notre rapport au monde… De quelle façon ? 

D’une part, Siri et l’industrie qui développe de plus en plus d’interfaces vocales, viennent coloniser la sphère du langage. Ils l’ont modelé afin de lui donner une finalité : la parole n’est utilisée que pour des buts précis, et en cela Siri hérite de son histoire militaire [voir encadré]. Les gens vont, pour se faire comprendre de Siri, appauvrir leur façon d’interagir, en employant des formulations qui vont mieux marcher que d’autres, en évitant l’abstraction. Si Siri ne comprend pas, ils en viennent à penser qu’ils ont mal dit quelque chose…
Ensuite, Siri, c’est une possibilité offerte aux gens d’avoir une pseudo-relation subjective avec une pseudo-altérité… Or dans la solitude de nos vies urbaines contemporaines, ce type de relations peut se développer. Certains utilisateurs se servent de Siri quand ils ont un coup de blues. Or bien sûr Siri est paramétré pour être gentil. Je n’ai pas encore rencontré de gens qui en sont tombés amoureux, puisque c’est encore balbutiant, mais il y a un terreau. Certains plongeraient facilement, je pense, dans une utilisation plus poussée de Siri.

Idylle naissante
Idylle naissante - Siri

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Au-delà de cette relation ambigüe, vous évoquez le risque qu’il y a à trop déléguer à Siri. De la même façon que l’on se repose toujours plus sur un ensemble d’applis ou de technologies censées nous faire gagner du temps, non ?

Déléguer des « sous-moments » pour s’en éviter la pénibilité, c'est s’envisager comme une sorte de capital humain à faire fructifier, avec les moments sur lesquels on devrait se concentrer. Siri, c’est la conciergerie cognitive, mais cette idée de délégation existentielle va bien au-delà de Siri, comme si la vie n’était plus une totalité à vivre mais une entité à maximiser. Je trouve ça problématique, car c’est une vision de la vie hypercapitalistique, qui diffuse la logique libérale dans la vie privée, et qui en assèche sa richesse. La vie est aussi dans les tâches ennuyeuses et anodines…

C'est la réponse geek (en référence au Guide du voyageur galactique de Douglas Adams) mais Siri a d'autres réparties en stock
C'est la réponse geek (en référence au Guide du voyageur galactique de Douglas Adams) mais Siri a d'autres réparties en stock - Siri

Mais ne reste-t-il pas de fortes barrières, comme la peur qu’il y a encore à parler à Siri en public, soulignée par une étude récente ? 

La plupart des utilisateurs que j’ai rencontrés se cachent en effet pour l’utiliser. D’une part pour ne pas rendre publiques leurs demandes, mais aussi à cause de la peur qu’il y a de passer pour des fous ! Il reste un tabou et on ne voit pas beaucoup de gens en France s’adresser à Siri dans la rue, bien moins qu’aux Etats-Unis. Mais il y a un mouvement d’habituation aux technologies, avec ce que Mark Hunyandi appelle La tyrannie des modes de vie, qui veut qu’on se met à adopter une technologie par peur d’être exclu du monde social. Et la vague des objets communicants ne fait que commencer… Toute la force de ce système est que sous des dehors riants et légers il redéfinit le cadre des existences, avec une idée d’optimisation de la vie hyperlourdingue. C’est l’idéologie de la Silicon Valley, avec en ligne de mire le transhumanisme, le quantified self, le délire de l’humanité augmentée… C’est le mode de vie qu’on essaie de nous vendre. Mais est-ce celui dont nous voulons ?

Dis Siri, Nicolas Santolaria, ed.Anamosa, 22/09.

 

« Dis Siri », Enquête sur le génie à l’intérieur de nos smartphones, de Nicolas Santolaria. Paru le 22/09 aux éditions Anamosa.

En norvégien, « Siri » signifie « belle femme qui vous mène à la victoire ». Un nom qui lui va bien, puisqu’en 2003, c’est la DARPA, l’agence américaine pour les projets de recherche avancée de Défense, qui lançait 300 chercheurs dans le plus ambitieux projet jamais engagé en matière d’intelligence artificielle. L’objectif : « aider les commandements militaires à gérer les surcharges cognitives, notamment en cas de survenue d’événements inattendus ».