En 2016, l’intelligence artificielle aurait voulu être une artiste

BEST OF Et s'en est plutôt bien sortie... Scénarios, chant de Noël, tableau de Rembrandt: on se souviendra de 2016 comme de l’année où l’intelligence artificielle a fait un bond dans la créativité... 

Annabelle Laurent

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Elisabeth Gray, dans le premier court-métrage écrit par une intelligence artificielle. L'un des dialogues absurdes qu'elle devait interpréter: "Je voulais juste te dire que je suis bien meilleure que lui ne l'a fait". Pardon?
Elisabeth Gray, dans le premier court-métrage écrit par une intelligence artificielle. L'un des dialogues absurdes qu'elle devait interpréter: "Je voulais juste te dire que je suis bien meilleure que lui ne l'a fait". Pardon? — Sunspring

Vous avez vu un navet au cinéma et pensez qu’un robot aurait tout aussi bien reproduit des ficelles aussi grosses et des dialogues aussi pauvres ? C’est affreusement sévère… mais pas si farfelu. L’intelligence artificielle apprend à créer, et s’est à maintes reprises, cette année, rêvée en artiste de demain.

L’IA a beau être très ancienne, elle n’a jamais été si « populaire » que ces douze derniers mois, rappelle l’expert Jean-Gabriel Ganascia (qui dirige l’équipe ACASA au laboratoire d’informatique de Paris 6), et l’explication est double : « Elle est liée à l’augmentation considérable de la taille des données d’une part, et d’autre part à la capacité qu’a gagné la machine pour les exploiter. Les progrès du  deep learning ont en ce sens été particulièrement remarquables.» 

Basé sur des réseaux de neurones artificiels, l'« apprentissage profond » permet à une machine « d’apprendre à apprendre » en l’entraînant sur des millions d’exemples. Le jeu de Go par exemple, comme lors de la victoire historique d’AlphaGo, l’IA conçue par Google, contre le meilleur joueur du monde, en mars.

Mais le deep learning a aussi accéléré les progrès en reconnaissance faciale, vocale, ainsi que les « tentatives, pourtant anciennes, de faire simuler la créativité sur des machines », ajoute Jean-Gabriel Ganascia. Le plus passionnant étant que l’IA « permet de mieux comprendre la façon dont les hommes créent ». Retour sur une année très riche en expériences. 

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Janvier. Un épisode de « Friends »

L’IA a commencé l’année en beauté en offrant aux orphelins du Central Perk une suite possible à Friends. Enfin… Le développeur américain et auteur de BD Andy Herd a utilisé le logiciel Google TensorFlow (en open source) pour nourrir un réseau neutre de la totalité des scripts des neufs saisons de la série. Sa machine a tenté d’écrire ses propres dialogues… Et le résultat ne veut pas dire grand-chose, mais on apprécie la beauté du geste.

Effet Waouh*: 2/10. Rachel : « J’ai un bébé ! », Joey : « Yeah ! », Rachel : « Okay ! », Phoebe : « Tu as peut-être besoin d’une pizza ». Mais oui Phoebe... Andy Herd a promis d’améliorer son logiciel, prometteur malgré tout.

* barême subjectif et extrêmement peu scientifique

Mars. Une nouvelle

En mars, le professeur Hitoshi Matsubara nous faisait miroiter ce jour lointain où un robot pourrait remporter un prix Pulitzer. Au Japon, une nouvelle co-écrite à 20 % par une IA a réussi à être présélectionnée pour un prix littéraire : la trame narrative avait été définie par les humains, et un programme informatique avait ensuite sélectionné les mots. Les équipes comptent « étendre au delà des domaines comme le Go le potentiel des IA pour qu’elles possèdent une créativité proche de celles des humains. » La dernière phrase de la nouvelle, nommée The Day A computer writes ? « L’ordinateur, faisant de la quête de son propre bonheur sa priorité, cessa de travailler pour les humains. »

Effet Waouh : 5/10, pour la sélection au prix, mais n’oublions pas que l’IA n’était responsable que de 20 % du boulot.

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Juin. Un court-métrage

En juin, une IA était laissée plus libre encore, et se retrouvait aux manettes d’un scénario que les chercheurs se sont amusés à produire en film (ci-dessous). « Benjamin » (c’est son nom) s’est « nourri » de dizaines de scripts de films de science-fiction dont ceux d’Alien, Interstellar, Star Trek ou X-Files, en étudiant leurs similarités pour pondre les dialogues et la mise en scène de Sunspring. En guest star, Thomas Middleditch, le héros de la série Silicon Valley, au milieu d'une histoire qui n’a ni queue ni tête. Le pitch : « Dans un futur où règne le chômage de masse, les jeunes gens sont forcés de vendre du sang ». C’est l’une des phrases les plus compréhensibles.

Effet Waouh : 4/10. Ce qui n'enlève rien à la poésie de ce grand n'importe quoi. « Benjamin » aurait les honneurs du mouvement Dada.

Juin. 90 secondes de musique 

C’est aussi en juin que Google dévoilait la toute première création de son projet Magenta destiné à explorer les capacités créatives des machines » : un morceau de musique de 90 secondes.

Effet Waouh : 3/10, mais ce n’était que la première réalisation de l'ambitieux projet Magenta

Août. Un scénario de film d’horreur

En août, le studio Greenlight Essentials appelait sur Kickstarter à financer le « tout premier film co-écrit avec une IA », un film d’horreur nommé Impossible Things. « Aujourd’hui, l’IA est très bonne pour distinguer des tendances au sein d’immenses bases de données, mais il reste difficile pour elle d’être assez « créative » pour créer du contenu de qualité. Sunspring [ci-dessus] montre parfaitement comment l’IA échoue à identifier la logique d’un scénario. (…) Pourquoi ne pas combiner, alors, la créativité de l'homme et l’IA ?» Puisque la force de l’IA est l’analyse d’une base de données, l’équipe de Greenlight Essentials lui a soumis les ingrédients de plusieurs centaines de films d'horreur (personnages, situations, motifs visuels) ainsi que leurs résultats au box-office et les critiques. L’équipe assure pouvoir donner vie « au film d’horreur le plus effrayant de tous les temps », et qui remplira les salles. Promesse d’algorithme.

Effet Waouh : 6/10, pour le potentiel de l’IA à prédire le succès au box-office. 

Guidé par l'IA
Guidé par l'IA - Kickstarter

Septembre 2016. Une bande-annonce

Cinéma toujours : en septembre, pour la bande-annonce du film Morgan, lui-même sur le sujet de l’intelligence artificielle, Century Fox s’en est remis à Watson, l’IA d’IBM. Watson a sélectionné les scènes après avoir été entraîné avec les bandes-annonces d’une centaine de films d’horreurs. Les équipes d’IBM n’ont eu à supprimer qu’une scène incohérente dans le montage. Vous pouvez comparer les deux versions (la Fox a quand même produit une version "humaine") :

Effet Waouh : 5/10 (le résultat est convaincant, mais qu’une machine puisse faire un montage comme une grande est, disons, plus facilement concevable).

Septembre : Une chanson des Beatles

Retour à l’IA au pouvoir de résurrection, avec Daddy’s Car, le morceau pop inspiré des Beatles créé en septembre dans un labo parisien, par François Pachet, chercheur et directeur de Sony Computer Science Laboratory. « C’est la première fois qu’une chanson pop créée par ordinateur tient la route », dit-il. La machine (« Flow Machines ») s’est basée sur 45 titres des Beatles et 14.000 partitions au total pour créer la mélodie, avant qu’une touche humaine finalise le morceau et intègre les paroles écrites par Benoit Carré. Le labo prévoit même un album entier pour 2017…

Effet Waouh : 8/10. -2 parce qu’elle n’a pas écrit les paroles.

Novembre. Un dessinez c’est gagné avec Google

En novembre, Google a voulu mettre son IA à l’épreuve, autant que vos capacités de dessin : le site «Quick, Draw » vous affiche un mot et vous avez 20 secondes pour le dessiner et le faire deviner à l’IA… On a testé. Soyez meilleurs que nous.

Effet Waouh : 6/10, pas tant pour la complexité des dessins reconnus que pour la démonstration limpide et pédago des progrès de l’IA en reconnaissance d’image.

Novembre. Un Rembrandt 

Panique chez les faussaires ? Plus de 400 ans après la mort de Rembrandt, un groupe d’historiens de l’art et d’informaticiens a réussi à concevoir un nouveau portrait du Maître hollandais. Même les restaurateurs ont du mal à y croire.

Effet Waouh : Allez, 9/10.

16 décembre. Une chanson de Noël

Oubliez All I want for Christmas de Mariah Carey et écoutez plutôt cette IA chanter ces douces paroles : « Beaucoup de choses pour décorer la pièce/Le sapin de Noël est plein de fleurs/Je jure que c’est le soir de Noël/J’espère que c’est ce que tu dis/Le meilleur cadeau de Noël du monde est une bénédiction »… etc. Des chercheurs de l’Université de Toronto ont créé un réseau de neurones artificiels qu’ils ont d’abord entraîné avec une centaine d’heures de musique et des milliers de paroles, avant d’intégrer un système de reconnaissance d’images pour lui demander de composer à partir d’une photo : en l’occurrence ici celle d’un sapin de noël tout enguirlandé.

Effet Waouh : 6/10 ? Tremble, Mariah Carey.