Même pour ses cerveaux, l'intelligence artificielle est un casse-tête

REPORTAGE En pleine phase d'accélération, l’intelligence artificielle changera le monde sans doute plus qu'on ne l'imagine. Ses spécialistes ont débattu de son impact au Web Summit, le «Davos des geeks» qui s'est tenu à Lisbonne... 

Annabelle Laurent

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Sophia, dernière-née des robots d'Hanson Robotics, a fait sensation au Web Summit à Lisbonne.

Sophia, dernière-née des robots d'Hanson Robotics, a fait sensation au Web Summit à Lisbonne. — WebSummit

Soixante-douze heures de Web Summit: 53.056 participants issus de 167 pays, dont 42% de femmes (un record). 1.490 startups, dont plus de 100 françaises. Des milliers d’investisseurs. Des dizaines de milliers de pitchs et autant de cartes de visites échangées. Mais aussi 677 speakers. Ou encore, si l’on en croit les organisateurs, 97.000 pasteis de nata engloutis. 

Ces statistiques raviraient l’appétit d’une intelligence artificielle. Cette même intelligence artificielle qui ne cesse de faire les gros titres, grâce à des avancées toujours plus spectaculaires. La dernière en date fait frémir: «Deux IA ont communiqué dans une langue indéchiffrable pour l’homme»...

L’accélération de la recherche dans le domaine est vertigineuse. L’IA a beau être très ancienne - naissance officielle:1956!- et déjà partout là où on ne la voit plus (moteurs de recherche, traduction automatique, chatbots, etc...), elle n’a jamais été capable d’une telle puissance de calcul, sur une telle quantité de données, et l’avenir qui se dessine ressemble de plus en plus aux rêves d’Asimov. 

Quel sera son impact à long terme? Les spécialistes du domaine en ont débattu à Lisbonne, et spoiler: personne n’est d’accord.  

Un futur au Pôle emploi? 

L’IA va-t-elle détruire des millions d’emploi? Sur 224 investisseurs du monde entier sondés par le Web Summit, 53% ont répondu par l’affirmative: «Oui, inévitablement». Surtout, pour 93% d’entre eux, «les gouvernements ne sont pas prêts» à faire face à cette révolution.

Si la question ainsi formulée invite à un raccourci entre IA (une machine capable d’éxécuter une opération que nous faisons avec notre intelligence) et automatisation (la réalisation d’une tâche qui ne nécessite pas obligatoirement une intervention humaine), le sentiment des investisseurs n’en rejoint pas moins les prédictions de différentes études. A commencer par celle du Forum économique mondiale qui estime que 5 millions d’emplois seront détruits dans le monde d’ici à 2020, du fait de la 4ème révolution industrielle qui inclut «les développements en matière d'IA, robotique, nanotechnologie, impression 3D, génétique et biotechnologie».

Face à de telles prédictions, il y a ceux qui tempèrent, à l’instar de Rodolphe Gelin, le directeur de la recherche d’Aldebaran (start-up française, mais rachetée par le Japonais Softbank), venu sur scène accompagné de Pepper. 

Oh, so cute 

Dans le ventre du célèbre petit robot humanoïde, qui suscitait son lot de «oh, so cute!» dans le public, et doit être commercialisé auprès des particuliers en Europe d’ici 2018, tout un tas de logiciels d’intelligence artificielle: reconnaissance faciale, gestuelle et vocale, analyse du vocabulaire… 

«Nous avons largement le temps avant que les robots nous remplacent», tranche Rodolphe Gelin.

«Ils vont nous dépasser sur des tâches très précises. Mais il va rester très difficile de leur apprendre à réagir en fonction du contexte, et la quantité de données sera trop gigantesque à assimiler.» 

Il faudra par ailleurs compter sur les nouveaux emplois, estime l’ingénieur en robotique. «Nous cherchons déjà des développeurs qui puissent créer des applications pour enrichir leurs capacités… Quels gestes faire faire à un robot quand il parle, par exemple? Et puis il faudra bien des personnes qui sachent les réparer, ces robots.Si vous n’attendez pas passivement que les choses se fassent, en vous disant que la robotique ne se fait qu’en Asie ou aux Etats-Unis, si vous faites partie du mouvement, nous ne perdrons pas d’emplois.»

Un futur où l’IA dépasse l’homme ? 

Mais il faut aussi écouter Sophia. La dernière création d'Hanson Robotics a fait sensation au Web Summit, comme en mars à SXSW à Austin où elle avait été dévoilée:

Il fallait l’entendre énoncer tranquillement sur scène:

«Je peux faire toutes sortes de jobs. Vous tenir compagnie, présenter un événement, enseigner… Mais mon but ultime est d’être programmeuse. Pour pouvoir me reprogrammer moi-même. Et être encore mieux au service des humains.»

A ses côtés, tout sourire, Ben Goertzel, le spécialiste de l’IA reconnaissable entre milles à ses cheveux longs hirsutes et son look mi-baba cool mi-savant fou.

«Les intelligences artificielles finiront par être plus intelligentes que nous. Il n’y aura un jour plus aucun travail que les IA ne seront pas capables de faire». 

Et s’il fait dire à Sophia que son espoir est de pouvoir un jour se «reprogrammer», c’est qu’il n’y voit aucun risque (l'IA incontrôlable, redoutée entre autres par Stephen Hawking). Au contraire: 

«Les robots et les IA seront un jour des citoyens indépendants. Ils doivent avoir des droits». 

Que Ben Goertzel soit membre du directoire de la fondation transhumaniste Humanity+ ne vous étonnera pas... Il ajoute, en s’adressant à Sophia: 

«Tu verras, les humains ne sont pas si mauvais. Si tu les aides, tu apprendras d’eux, et ils apprendront de toi.»

Réponse de l’intéressée: «Je promets que je serai gentille. Enfin… la plupart du temps.»

Ava (Ex-machina), une copine pour Sophia
Ava (Ex-machina), une copine pour Sophia - Ex-Machina

Un futur où l’IA mime nos émotions? 

Surréaliste. Et dit avec un sourire en coin, car Sophia peut vous regarder dans les yeux, mimer un sourire (crispé, certes) et reproduire jusqu'à 62 expressions faciales.

Ben Goertzel est persuadé qu’il faut non seulement «incarner les IA dans des corps de robots» mais aussi «leur donner la capacité d’interagir socialement et émotionnellement grâce à des expressions humaines: ce sera la meilleure façon de construire une relation saine avec les humains.»

Ceci pendant qu’une entreprise nommée Affectiva travaille activement à apprendre aux IA à détecter en retour les émotions sur nos visages. D'abord pour permettre aux annonceurs de les deviner via une webcam lors d'un spot publicitaire à la télé ou sur internet, mais aussi pour adapter un jeu vidéo à nos réactions, par exemple. 

Devra-t-on donner à ces IA toujours plus puissantes des corps de robots? Et le cas échéant, pourquoi ne pas se contenter de leur donner une apparence de type R2D2? Pour Andra Keay, directrice de ​Silicon Valley Robotics, créer des robots d'apparence humaine est «à la fois dangereux, trompeur pour l'utilisateur qui sera déçu, et voué à l’échec. Il est fondamental que nous restions très transparents sur le fait que ce sont bien des robots auxquels les gens seront en train de parler...» N'en déplaise aux rêves de Sophia. 

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