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Il paraît que le futur, c'est communiquer sans se parler
Et si on pouvait se passer de la laborieuse étape de la conversation, et envoyer à ses amis de simples «pensées», connaître leur humeur du jour, ou même mesurer nos émotions à leur contact? C'est ce que proposent Thoughts, Mood et People Keeper...Annabelle Laurent
Yo. Vous vous souvenez? Je t’envoyais un «Yo», tu m’envoyais un «Yo», on ne se disait strictement rien de plus, mais c’était toute l’idée de cette appli parfaitement inutile qui s’était offert, en 2014, une brève et très improbable heure de gloire.
Le vieux con qui sommeille en nous avait alors pensé: on n'arrête plus le progrès. Sans réaliser peut-être que Yo, lui-même digne héritier du poke Facebook, appartenait à une poignée d'applis sociales d’un nouveau genre: celles qui veulent nous connecter à nos proches mais surtout sans efforts, sans perte de temps, et tant qu’à faire, sans un mot.
Politique du moindre effort
«Garder contact avec vos amis n’a jamais été aussi facile», promet Thoughts, une start-up portugaise. Et pour cause: sur l’appli, disponible depuis octobre, il suffit d’envoyer à l’un de ses contacts une «pensée», accompagnée de l’un des 11 emojis proposés (pour l’éditorialiser, disons). Le slogan:
« «Dites à vos amis que vous pensez à eux, sans avoir à les appeler, à leur écrire un SMS, ou même le moindre mot». »
«Nous essayons simplement de donner aux gens un outil qui leur permette d’illuminer la journée d’un autre, l’espace de quelques secondes, explique à The Atlantic Diogo Melo, le concepteur de Thoughts. Cela fait du bien à tout le monde de savoir que quelqu’un a pensé à soi.»
Bien. Vous voulez maintenant savoir comment vont vos proches, mais sans avoir à leur demander? Plus précisément, connaître leur humeur? C’est ce que propose Mood. L’application n’a pour l’instant qu’un prototype, que nous montre l’un des fondateurs de la start-up, basée en Egypte.
Fatiguée ? Heureuse ? Energique ? Enervée ? Une liste de qualificatifs m'est proposée, et la plateforme donne accès à l'humeur de mes proches, qui l’auront théoriquement également renseignée. «Comme ça, si votre petit ami a indiqué qu’il n’était pas très en forme, vous pouvez penser à lui faire un cadeau, nous suggère le fondateur. Ou si vous voyez sur Mood que votre patron est de très mauvaise humeur, vous savez qu’il vaut mieux vous en éloigner».
«Optimisez votre vie sociale!»
L'idée nous laissait déjà… perplexe. C’était avant de découvrir People Keeper, une application «qui mesure, analyse et gère vos relations pour vous».
Un bracelet connecté mesure votre rythme cardiaque et vous propose, à chaque accélération anormale en contexte «social», d’indiquer ce que vous ressentez.
Un moyen redoutable pour savoir auprès de quels amis vous vous sentez bien, ceux-là sont à privilégier, et lesquels semblent au contraire «toxiques»: l’appli vous propose alors de supprimer leur contact de votre téléphone, et de vous en éloigner...
Nous mesurons bien notre activité physique, notre sommeil, nos calories ingurgitées… pourquoi pas nos émotions au contact de nos proches, afin de mieux gérer nos amitiés?
« «Nos cercles sociaux ne cessent de s’agrandir. Dites adieu aux fausses amitiés, aux relations amoureuses vouées à l’échec, optimisez votre vie sociale, grâce à People Keeper!» »
C’est une blague? Oui, à moitié. People Keeper est un projet artistique, mais l’appli fonctionne bel et bien [ici sur l'AppStore], y compris sans bracelet si vous indiquez manuellement ce que vous ressentez au contact de telle ou telle personne. Des étudiants de l’Université Carnegie Mellon qui ont testé l’outil pendant une semaine en racontent l’impact sur leur vie sociale par ici.
« «Nous avons pensé People Keeper comme une provocation, expliquent les artistes Lauren McCarthy et Kyle McDonald. Comme un avant-goût de là où nous pourrions être en train de nous diriger, avec nos vies de plus en plus quantifiées, et décidées de plus en plus par des algorithmes. Nous espérons que l’application fera réfléchir à ce futur-là.» »
Avoir des «nouvelles» sans en prendre
Effectivement, Facebook fait déjà le tri à notre place parmi nos amis. Soumis aux décisions de son algorithme, nous pouvons être surexposés à l'actualité d'un de nos contacts, tandis que celle d'un autre sera complètement masquée.
Les réseaux sociaux nous donnent également la possibilité de nous «connecter» les uns aux autres sans qu'un mot soit nécessairement échangé, que ce soit avec des connaissances - on a sur Facebook des «nouvelles» de Maurice sans en prendre (pas revu depuis dix ans ans celui-là, mais tiens, il s’est marié, ça vaut bien un like)- ou avec des amis. Un réseau comme Instagram nous permet de suivre leurs vacances: pourquoi demander directement à Berthe si Lisbonne lui plaît puisqu'elle poste une photo par jour?
Communiquer à minima?
En 2013, l'écrivain américain Jonathan Safran Froer signait dans le New York Times «How not to be alone», un billet dans lequel il s'interrogeait sur la disparition de l'empathie dans l'espace public. «La plupart des technologies de communication sont nées comme des substituts à des activités devenues impossibles, écrit-il. On n'avait pas toujours la possibilité de se voir en face-à-face, alors le téléphone a permis de maintenir le contact à distance».
On ne pouvait pas toujours être planté devant son téléphone, ainsi est né le répondeur. Ainsi de suite avec la communication en ligne, les SMS, etc...Jusqu'à un tournant, estime l'écrivain:
« «Ensuite, quelque chose d'étrange est arrivé: on a commencé à préférer ces substituts [de communication].» »
«Il est plus facile de passer un coup de téléphone que de se déplacer pour voir quelqu'un en personne. Il est plus facile de laisser un message sur un répondeur que d’avoir une conversation: tu peux dire ce que tu veux sans qu'il y ait en face une réponse. Les mauvaises nouvelles sont plus faciles à annoncer. C'est moins impliquant. On a donc commencé à appeler quand on savait que la personne ne décrocherait pas. (...) Envoyer un SMS est encore plus simple, on n'attend pas de toi d'être éloquent. Tu es à l'abri derrière ton clavier.».
«Ainsi, poursuit-il, chaque pas "en avant" nous a permis d'éviter plus facilement l'effort émotionnel qu'il y a à être présent pour quelqu'un, et a, peu à peu, favorisé l'échange d'information au détriment de l'échange humain.»


















