Chris Dancy, l'Américain qui se décrit comme un *cyborg conscient* était à Paris pour Futur en Seine.
Chris Dancy, l'Américain qui se décrit comme un *cyborg conscient* était à Paris pour Futur en Seine. - The Real You - Chris Dancy (2012) Commissioned work by Aaron Jasinski

A son poignet, quatre bracelets noirs. On distingue une smartwatch, un tracker d'activité FitBit. Clipsé au col de son T-Shirt, un petit cube: un appareil photo, apprendra-t-on, qui déclenche son objectif toutes les 30 secondes. Sans compter les autres capteurs invisibles… Pouvait-on en attendre moins de «l’homme le plus connecté du monde» qui vient d’entrer sur scène au festival du numérique Futur en Seine

Chris Dancy anime des «mindful cyborg sessions» depuis début 2016. Il était invité à la Gaîté Lyrique le 11 juin 2016 dans le cadre de Futur en Seine.
Chris Dancy anime des «mindful cyborg sessions» depuis début 2016. Il était invité à la Gaîté Lyrique le 11 juin 2016 dans le cadre de Futur en Seine. - Dan Taylor / Heisenberg Media

Connais-toi toi-même 

Chris Dancy vit à Nashville, Tennessee. Au milieu de Netatmo, Wemo ou Tagg, quelques-uns des… 700 objets connectés – capteurs ou applications — qu’il a utilisés ou utilise encore pour mesurer et contrôler son quotidien. 

Il y a huit ans, l’ex-spécialiste IT désormais dédié à son activité de speaker fumait deux paquets de cigarette par jour, engloutissait 20 cannettes de Coca Light quotidiennes, et pesait 45 kilos de plus. «Les ordinateurs m’ont accompagné toute ma vie comme les livres accompagnent d’autres, explique-t-il. J’ai un jour décidé que j’allais hacker ma vie. Et j’ai commencé par ma santé.»

(Le phénomène Chris Dancy n'a pas échappé aux médias américains, nombreux à le suivre - avec plus ou moins de perplexité voire moquerie- depuis des années, jusqu'à cette émission de Showtime qui lui est entièrement consacrée.) 

Il commence par garder la trace de la moindre calorie engloutie (mais aussi: où, à quel moment, en quelle compagnie), puis mesure ses activités physiques, sociales, ses dépenses, son humeur, ses sentiments… «J’ai transféré toute ma vie sur mon agenda. A partir de 2012 je pouvais ensuite rechercher par mot-clé, «colère», «joie», «cinéma», «sexe», tout y était. J’ai créé un GPS pour ma vie. Ce que j’appelle l'«innernet».»

Connais-toi toi-même: Dancy a fait honneur à Socrate jusqu’à connaître la luminosité et température exacte avec lesquelles il dort le mieux, ou même ses préférences sexuelles après avoir mesuré son rythme cardiaque en visionnant du porno… Chez lui, si l’accélération de son rythme cardiaque montre qu’il s’énerve, les haut-parleurs lancent de la musique classique…

Son agenda, en 2013.
Son agenda, en 2013. - ChrisDancy

Mode avion 

Voilà donc l’homme qui veut nous apprendre à nous « mettre en mode avion », au cours de deux heures d’un atelier de «technologie contemplative». Le paradoxe est presque trop flagrant. On aurait plutôt associé «contemplation» à «yoga», avec notre esprit étriqué… Mais l’homme qui reçoit le plus de notifications au monde est aussi le mieux placé pour connaître l’effet produit, voilà l’idée. 

A lire par ici: Notre interview de Chris Dancy 

Avant d’entamer le premier « atelier », celui qui se veut comme un pionnier du «quantified self» (mouvement de l'auto-mesure) évoque une étude de 2014 dans laquelle des psychologues d’Harvard avaient soumis un groupe d’étudiants à l’impossible : rester seul 15 minutes. Sans distraction. Sans smartphone. Si la sensation était trop désagréable, ils pouvaient s’envoyer une décharge électrique. Deux tiers des hommes avaient pressé le bouton.

Le défi de notre groupe (entre 100 et 150 personnes): se mettre soi-même en mode avion… en désactivant celui de nos téléphones. « Enlevez les modes silencieux, poussez à fond le volume de votre téléphone, placez-le face à vous, et écoutez toutes les sollicitations. Pendant trois minutes. »

Quelques bips viennent instantanément rompre le silence. Le ding d’un message Facebook. L’autre ding d’un message Whatsapp, que nos oreilles d’experts savent désormais distinguer. Quelques participants ferment les yeux. Une femme explique ensuite au micro s’être sentie « anxieuse » à la sonnerie de son téléphone, curieuse de connaître l’objet de l’appel. « Dans ces cas-là, écoutez les pensées qui viennent à vous, avant de vous jeter sur votre téléphone. De la même façon que les moines ont appris à ralentir le rythme de leur cœur. Ce sera un superpouvoir que vos amis vous envieront. »

Bienvenue à Disneyland 

Il nous en faut bien, des pouvoirs, pour résister à l'avalanche de nouvelles réjouissantes alignées par Chris Dancy entre chaque atelier. « Les entreprises savent tout de vous », explique-t-il, en prenant l’exemple d’Apple et de ses Force Touch, Apple TV, Home Kit, Apple Car Play, qui engrangent une somme d’informations phénoménale sur nous. Ne serait-ce que l’appli Santé qui permet aux iPhone de compter le nombre de nos pas ou les étages montés…

« Ayez toujours à l'esprit que ces données sont lues par des développeurs », rappelle Dancy, qui cible ensuite Disneyland, devenu « l’endroit le plus surveillé de la planète » depuis l’installation des « Magic Band ». « Ce bracelet connecté limite votre temps d’attente. Quand vous en ressortez, pour vous, c’était facile. Pour eux, c’est des millions de données. Et de l’argent. »

Les données de Chris Dancy la semaine de sa venue à Paris, sur data.chrisdancy.com
Les données de Chris Dancy la semaine de sa venue à Paris, sur data.chrisdancy.com - data.chrisdancy.com

Votre iPhone en boule de cristal

Place à « l’iPhone Palmistry ». Soit la chiromancie de l’iPhone, consistant à faire parler notre téléphone plutôt que nos lignes de vie. « Vous n’allez pas aimer ce que je vais vous demander. Et je comprends que certains refusent. Vous allez donner votre téléphone à votre voisin. Et l'écouter sans l’interrompre. » On scanne mentalement notre galerie photos, un brin inquiet : n’y a-t-il rien de trop compromettant ? Mais soulagement : l’inspection n’ira pas jusque-là.

Du téléphone d’une brave volontaire qui l’a rejoint sur scène, il déduit qu’elle est attachée à la valeur matérielle (son téléphone n’est pas tout neuf), aime les repères fondamentaux du quotidien (elle a l’appli Météo et Maps en écran d’accueil)… On entend quelques rires : on a vu plus convaincant, en effet. Mais il devine aussi que le chat que la jeune fille a mis en fond d’écran est mort. « Oh, pardon. Tu es émue, tu pleures. Tu as un grand cœur. »

Quelques secondes de flottement. Lui s’entend dire qu’il aime sans doute « l’illusion de la connexion que procurent les réseaux sociaux », dont il a semble-t-il plusieurs dizaines d’applications en page d’accueil. « Cette inspection permet d’enclencher des conversations que vous n’auriez jamais eues. Faites ça avec vos amis, votre famille, conclut Dancy. Faites ça pendant vos rendez-vous [«date»]»

Vie privée, quelle vie privée ?

Vous avez peur de prêter votre téléphone à votre voisin ? Pensez à tous ceux auxquels vous ne le donnez pas, et qui ont accès à tout. « La vie privée, c’est fini. Pour toujours. Cela n’existera plus », assène Chris Dancy, décidément très réconfortant. « A la seconde où vous devez payer quelque chose sur Internet, votre vie privée s’évapore ».

« Quand vous entendez que Facebook rachète Whatsapp 22 milliards de dollars, n’oubliez jamais que ce qui s’achète, ce n’est pas l’appli, c’est vous, les utilisateurs », poursuit-il. Ou encore : « Dès que quelque chose est gratuit, vous êtes le produit ». Dancy revient sur la mainmise du gouvernement américain sur les données, depuis 2001 et le Patriot Act, et montre une photo d’Obama, au poignet duquel on observe un bracelet connecté : «Aujourd'hui, le rythme cardiaque du Président des Etats-Unis -qui n'a pas le droit à l'iPhone- est envoyé à une entreprise privée, et ça ne choque personne ! »

A lire aussi : Le géant Microsoft rachète LinkedIn pour 26,2 milliards

Tous des « mindful cyborgs »? 

Ce qui nous dépasse, en revanche, c'est le paradoxe persistant entre tant de mises en garde d'une part, et tant d'excès de l'autre. Comment comprendre que Chris Dancy, qui dit d'Apple qu'elle serait «considérée comme terroriste si l'entreprise était basée au Moyen-Orient plutôt qu'aux Etats-Unis», ne se soit pas encore débarassé de tous ses capteurs? «Il faut bien que quelqu'un soit le cobaye, nous glisse-t-il à l'issue de la conférence. Je suis un rat de laboratoire. Personne n'apprend aux gens à vivre mieux avec la technologie. Alors le paradoxe que les gens voient en moi? C'est eux-mêmes». 

L'assemblée s'est dispersée mais un adepte demande à être pris en photo aux côtés du "cyborg conscient". En pariant sur l’avenir: « C’est une sorte d’illuminé. Mais pas dans le mauvais sens. Il a compris beaucoup de choses avant tout le monde. Il est déjà important, mais dans cinq ans, il ne sera plus à la Gaîté Lyrique, mais dans une grande salle, avec des places à 50 euros. Et j’aurai ma photo. » Une donnée personnelle de plus à garder sous le coude. 

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