Terrorisme: Telegram, une simple application pour djihadistes?

MESSAGERIE Alors que la messagerie instantanée est très prisée des terroristes, comme ceux de Saint-Etienne-du-Rouvray, Telegram rechigne à collaborer avec les autorités…

T.D.

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Sécurité ou respect de la vie privée ? (illustration)

Sécurité ou respect de la vie privée ? (illustration) — SEBASTIEN SALOM-GOMIS / SIPA

A nouveau au centre de la polémique. L’un des terroristes qui a sauvagement assassiné le prêtre Jacques Hamel, mardi dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, utilisait l’application Telegram. Il y avait notamment annoncé ses intentions de passer à l’acte.

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Souvent présentée comme l’application préférée des djihadistes de Daesh, Telegram est une appli de messagerie instantanée lancée en 2013. Deux modes de communication coexistent. L’un, classique, de personne à personne. L’autre, propre à Telegram, est un mode de discussion de groupe qui peut rassembler des milliers de personnes. Daesh y a recours pour sa propagande.

« Quand Telegram reçoit des demandes de fermeture de canaux, ils tardent à réagir, alors que Facebook et Twitter sont plus réactifs », souligne Gerome Billois, spécialiste cybersécurité au cabinet Wavestone. Après les attentats de novembre 2015, et sous la pression, Telegram a consenti à fermer 78 comptes de djihadistes.

Argument marketing

Ce refus de collaborer avec les autorités s’explique par plusieurs raisons. Le Russe Pavel Durov, l’un des fondateurs, se décrit comme libertaire et prône la liberté de communication. L’agument marketing vante ensuite la sécurité de l’application (grâce au chiffrement des messages), ainsi que le respect de la vie privée. « Je pense que notre droit à la vie privée est plus important que notre crainte que des choses mauvaises arrivent, comme le terrorisme, avait affirmé en septembre 2015 Pavel Durov. Au final, l’Etat islamique trouvera toujours un moyen de communiquer. Et si un moyen de communication se révèle insuffisamment sécurisé pour eux, ils en trouveront un autre. Je ne pense pas que nous devrions nous sentir coupables. » Il ne faut pas non plus oublier l’impossibilité matérielle pour les équipes de Telegram de lire tous les messages et de tout contrôler.

Lors d’une conversation de personne à personne, il est possible de choisir l’option « secret chat ». Par défaut, les communications ne sont pas chiffrées. Mais une fois cette option activée, Telegram n’a pas accès au contenu des messages. C’est un peu comme un cadenas à code, plus sophistiqué évidemment. « Le chiffrement est un mécanisme de protection de l’information et cela peut nécessiter des mois, voire des années, pour le déchiffrer », rappelle Gerome Billois, qui estime que, dans les faits, Whatsapp et Messenger par exemple sont aussi sûrs que Telegram.

« Dix millions de messages par heure »

Par contre, les groupes de discussion, ou canaux, ne sont pas chiffrés de bout en bout. Donc Telegram peut y avoir accès. Sauf qu’humainement, cela relève de l’impossible de tout analyser. « Aujourd’hui, globalement, dix millions de messages sont transmis toutes les heures sur Telegram », explique Gerome Billois. Il faut donc compter sur un signalement de la part d’un usager…

Il existe bien des logiciels d’analyse sémantique. Ceux que Google utilisent pour vous coller une pub sur Rome juste après une discussion avec un ami à propos d’un voyage en Italie. Mais ces logiciels ne sont pas très futés. Si vous parlez d’une bombe, en référence un brin sexiste à une personne, eux vont scotcher sur le sens premier du mot.

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Se pose donc la question à mille euros (ou plus). Comment préserver la sécurité des personnes dans le respect de leur vie privée ? Cette application est en effet également utilisée par des dissidents dans des dictatures. Les entreprises ont aussi recours au chiffrement. « Si l’on donne les clés aux gouvernements pour accéder à ces informations, il peut y avoir un risque pour la vie privée », insiste Gerome Billois. C’est un peu comme si la Poste pouvait lire tout le courrier.

Convention de Budapest et cyberespace

Alors, la loi peut-elle s’appliquer pour forcer Telegram à fournir des informations ? Sauf que laquelle ? Tout semble un peu flou. « Le siège de Telegram se trouve à Berlin, sous le statut de fondation, indique Gerome Billois. Mais les serveurs peuvent être disséminés ailleurs dans le monde. » Et là, toute la problématique du droit international refait surface. « Tous les pays n’ont pas signé la convention de Budapest qui facilite et permet les investigations de la police dans le cyberespace », précise le spécialiste. Cette zone grise ne profite d’ailleurs pas qu’aux djihadistes. Les cybercriminels sont aussi sur la brèche.