Christelle Pellissier
L'essentiel
- A l’occasion des Journées Particulières LVMH, du 16 au 18 octobre, Guerlain dévoilera les coulisses de deux lieux d’exception : sa boutique historique sur les Champs-Elysées et la Réserve des Sublimes, sa « mémoire vivante » (Paris 1er).
- Les Dames de table, les petites mains qui subliment les flacons d’exception de la maison Guerlain, présenteront leur savoir-faire au grand public.
- A quelques jours de l’événement, 20 Minutes a rencontré et découvert ce métier rare, qui se transmet de Dame de table en Dame de table pour perpétuer un savoir-faire indissociable du patrimoine français.
Les gestes sont précis, minutieux, instinctifs. Les doigts s’affairent autour de flacons de parfum d’exception pour brosser des fils de soie, perfectionner un nœud ou apposer un bijou. Un travail tout en finesse, presque hypnotisant, qui ne s’apprend ni en formation, ni à l’école. Dans l’antre de Guerlain, à Orphin, dans les Yvelines, ce sont les Dames de table elles-mêmes qui se transmettent ce savoir-faire.
Elles ne sont que six à partager le secret de cette tradition ancestrale, qui transforme chaque flacon de parfum en œuvre d’art. Sylvie, Didy, Joanna, Fabienne, Ingrid et Caroline, qui n’étaient pas vouées à embrasser cette fonction, en font « une fierté ». Ce sont elles, et uniquement elles, qui réalisent l’habillage et le conditionnement des pièces d’exception du parfumeur. Le public aura l’occasion d’en rencontrer deux, Didy et Ingrid, qui dévoileront ce savoir-faire lors des Journées Particulières LVMH, du 16 au 18 octobre.
Le baudruchage, un savoir-faire rare
Parfumeur depuis 1828, Guerlain est reconnu pour ses fragrances, et sa fameuse Guerlinade - une base composée de vanille, iris, rose, jasmin, fève tonka et bergamote injectée dans ses parfums - mais aussi pour ses contenants. En témoigne le flacon aux abeilles, conçu en 1853 par le fondateur de la maison pour l’Impératrice Eugénie à l’occasion de son mariage avec Napoléon III. Cette bouteille unique, façonnée depuis toujours par Pochet du Courval, passe inévitablement par les mains des Dames de table avant d’être expédiée en France ou à l’étranger.
Les mains expertes de Didy, Ingrid ou Fabienne s’attellent notamment à le « baudrucher ». Une technique qui « consiste à appliquer une feuille de cellophane qui se rétracte à l’eau, que l’on positionne sur le capot du flacon, puis à réaliser une croix avec un fil de soie. » Didy Duchesne, Dame de table depuis près de dix ans, explique qu’il s’agissait à l’époque « de garantir la non violabilité et l’étanchéité du parfum. » Que les clients se rassurent, les parfums sont parfaitement étanches désormais, « mais on a gardé ce savoir-faire propre à la maison. »
Une année de formation en moyenne
Le « baudruchage » est loin d’être la seule technique réalisée par ces Dames aux doigts de fée. « Elles peuvent confectionner la torsade d’un cordon autour d’un col, ajouter un bijou, faire de l’assemblage dans des écrins ou "cellophaner" un écrin à la main », explique Monia Le Floc’h, responsable du pôle artisanal chez Guerlain. Et puis, il y a le « barbichage », pratiqué sur les extraits de 30 ml de Shalimar, Mitsouko, Jicky, Heure Bleue et Vol de Nuit. Il s’agit cette fois de brosser des fils de soie pour leur donner du volume. Une technique minutieuse qui nécessite « une longue formation ».
Chaque Dame de table est formée pour réaliser toutes les étapes nécessaires au remplissage et à l’habillage des parfums d’exception de la marque (les extraits donc, mais aussi les jus classiques conditionnés dans des flacons de prestige, ou les pièces Rendez-Vous). « Il faut une année en moyenne pour qu’elles puissent apprendre tous les gestes et s’adapter aux différents projets », indique Monia Le Floc’h. Encore faut-il avoir les qualités requises. « On les teste sur la torsade de cordon ou le barbichage, et on regarde si elles ont cette dextérité et cette agilité dans leurs mains », poursuit-elle. Et d’expliquer que la plupart d’entre elles sont issues de formation coiffure ou maroquinerie nécessitant des aptitudes similaires.
La « transmission » comme étendard
On l’a vu, c’est une Dame de table qui enseigne chaque geste aux arrivantes. Tout est question de « transmission », un mot qui sonne comme un leitmotiv au pôle artisanal. « La transmission est primordiale car on n’a pas d’école. C’est un savoir-faire qui fait partie du patrimoine français, et qu’il faut préserver », revendique Didy. « C’est un métier noble et captivant. Vous savez, ce parfum que j’habille aujourd’hui, je ne sais pas où il va aller. Il peut être envoyé partout dans le monde. C’est une fierté. » A cela s’ajoute le fait de pouvoir glisser dans les écrins des parfums les plus prestigieux « une carte de Dame de table », avec nom et prénom de celle qui a sublimé le flacon.
Mais ce métier n’en est pas moins difficile, avec « une cadence de sept flacons à l’heure » pour certains parfums, soit quarante-neuf sur une journée. « On est en moyenne à 65.000 pièces à l’année », indique la responsable du pôle. Un chiffre à mettre en parallèle avec les 10,3 millions de flacons qui sortent de l’usine Guerlain chaque année. Car autour du pôle artisanal, où les petites mains sont reines, c’est le rythme effréné de la chaîne de production qui se fait entendre. Les flacons des parfums dits « mainstream » y sont remplis, scellés, et placés dans des écrins en un temps record. Un contraste saisissant avec les gestes précis et minutieux des Dames de table.
Ces dernières reproduiront ces gestes si précieux au sein de la boutique historique de Guerlain (68 avenue des Champs-Elysées) lors des Journées Particulières LVMH, du 16 au 18 octobre (entrée gratuite). Tandis que la Réserve des Sublimes (Paris 1er), mémoire de la maison, accueillera des visiteurs pour leur dévoiler les flacons et produits emblématiques - et parfois les plus anciens - de Guerlain.