Comment sortir de la « journée de travail infinie » ?
infobésité•Mails qui débordent le soir, réunions en cascade, notifications en continu… Le phénomène de « journée infinie » gagne du terrain dans les entreprises françaisesYoussef Zein
L'essentiel
- La « journée de travail infinie » s’est installée dans nos vies professionnelles, avec des horaires de travail qui débordent et une surcharge d’informations numériques, comme le montrent les études de Microsoft et de l’Observatoire de l’Infobésité et de la Collaboration Numérique (OICN).
- Le mimétisme hiérarchique et le manque de règles claires contribuent à cette spirale.
- Des solutions collectives au niveau de l’équipe, comme des chartes numériques et l’utilisation d’outils d’analyse des usages, peuvent aider à lutter contre ce phénomène.
Mails à 23 heures, réunions en boucle, notifications qui sonnent même pendant le dîner… La « journée de travail infinie » s’est installée dans nos vies. Les horaires de travail fixes sont les grandes perdantes du marché du travail. Selon une étude de Microsoft publiée en juin sur la base de ses données issues de ses outils numériques, l’explosion du nombre de mails et des canaux numériques a bouleversé le rythme en entreprise qui a perdu en cohérence.
Microsoft exclut l’Europe de son étude (certainement pour des contraintes liées à notre RGPD), mais l’Observatoire de l’Infobésité et de la Collaboration Numérique (OICN) fait état d’une tendance similaire chez nous. D’après son dernier rapport détaillé sur l’année 2024, on apprend entre autres que 20 % des mails sont envoyés en dehors des heures de travail ou que près de 10 heures de la semaine sont occupées par des réunions. « On commence plus tôt, on finit plus tard… Mais le vrai problème, c’est qu’on ne s’arrête jamais vraiment », déclare Suzy Canivenc, chercheuse pour l’OICN & experte du travail numérique. Cette surcharge d’informations n’est pas sans risques psychosociaux, tels que la fatigue cognitive ou le stress.
Managers, vous êtes des modèles (que vous le vouliez ou non)
Cette asphyxie numérique se développe à vitesse grand V. Pourtant, la gestion des mails (plus de 100 reçus par semaine selon le dernier rapport de l’OICN) semble toujours occultée. « Gérer sa boîte mail est devenu une mission à part entière, sauf qu’elle n’apparaît dans aucune fiche de poste », constate Arthur Vinson, codirecteur de l’OICN et de Mailoop, un service d’aide aux entreprises face à la surcharge informationnelle. D’un accord tacite, l’ensemble des salariés se plie à cette « infobésité ».
En plus de la multiplicité des canaux et du développement du télétravail, l’un des moteurs de cette spirale est l’effet de mimétisme hiérarchique. Quand un manager envoie un mail à 22 heures, même sans exiger de réponse immédiate, il crée une norme implicite. Pour casser cette mécanique, des solutions telles que Mailoop épaulent les entreprises dans la mise en place des règles simples, mais visibles.
Charte d’équipe sur le numérique, référents « infobésité », horaires de déconnexion… Autant d’initiatives collectives qui ont vocation à fixer un cadre commun. Pour les représentants de l’OICN, l’action individuelle est inefficace. « Ce n’est pas à l’individu de se discipliner seul. Le plus efficace, c’est quand on se met d’accord collectivement sur ce qui est acceptable », explique la chercheuse. Arthur Vinson ajoute que « le bon niveau d’action, c’est l’équipe. On ne règle rien si les collègues continuent à faire n’importe quoi autour de soi. »
Mesurer, oui – mais pas pour surveiller
Pour faire son bilan et proposer les solutions adaptées, l’outil Mailoop analyse les usages numériques dans l’entreprise (taux de mails horaires, fréquence des relances, temps passé en réunion…). De quoi installer le doute chez les représentants du personnel, qui pourraient craindre une surveillance malvenue.
C’est la raison pour laquelle ce travail doit se faire de façon transparente et avec du dialogue social : « On ne démarre jamais sans embarquer les représentants du personnel. Sinon, c’est le meilleur moyen d’échouer. La donnée doit être un déclencheur de discussion, pas du flicage », explique Arthur Vinson.
Les experts sont convaincus qu’on ne sortira pas seuls de la journée infinie. Mais on peut commencer par se dire ensemble à quelle heure on souhaite qu’elle s’arrête.



















