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Uni, léopard ou échancré… Pourquoi le bikini pour petites filles ne fait pas l’unanimité
mouiller le maillot

« Une sexualisation du corps de l’enfant »... Pourquoi le maillot deux-pièces pour petites filles interroge ?

Qu’ils soient ornés de froufrous ou d’imprimés licorne, le maillot deux-pièces est devenu la norme au rayon enfant, au point de (presque) faire oublier tout ce qu’il symbolise
Christelle Pellissier

Christelle Pellissier

L'essentiel

  • Le bikini est devenu la norme au rayon enfant, remplaçant la seule culotte des années 1970-1980, et dans une moindre mesure le une-pièce.
  • Cette évolution crée un double mouvement paradoxal, celui de la sexualisation du corps de la petite fille et celui de la pudeur en transmettant notamment l’idée que leur torse, pourtant identique à celui des garçons, doit être caché.
  • Cet été, retrouvez notre série « Mouiller le maillot » où l’on ne parlera ni de foot, ni de Coupe du Monde, mais du maillot de bain sous toutes ses coutures.

«Maman, pourquoi les filles ont une brassière en haut et pas les garçons ? » A la piscine, Serge, 3 ans, s’interroge sur le contenu d’une campagne publicitaire. Lui a une simple culotte de bain, alors pourquoi pas cette femme sur l’affiche ? Et pourquoi pas toutes les filles qui barbotent aussi joyeusement que lui dans cette piscine parisienne ?

Le bikini est devenu la norme au rayon enfant - ou plutôt petites filles, reléguant la culotte, icône des années 1970 et 1980, au rang d’accessoire désuet. Une omniprésence qui interroge sur la symbolique d’un vêtement qui a pourtant fait hurler, jugé bien trop sexy, lors de sa popularisation auprès des femmes il y a tout juste 80 ans.

« Une tendance à l’hypersexualisation des filles »

Les boucles d’oreilles, les barrettes, et l’immuable couleur rose constituent autant de marqueurs utilisés pour distinguer le bébé fille du bébé garçon, et ce depuis très longtemps. « Dans les sociétés traditionnelles, il y a un certain souhait de marquer le corps des enfants très jeunes pour leur assigner un genre », explique Catherine Monnot-Berranger, chercheuse et auteure en anthropologie du genre. Un phénomène « répandu et ancien », qui s’est accentué ces dernières décennies, avec l’avènement de la société de consommation d’abord, mais aussi, de plus en plus, « une tendance à l’hypersexualisation des filles ».

« Cette tendance à l'hypersexualisation des filles détourne des vrais enjeux de société, à savoir comment informer les filles sur la vie amoureuse, relationnelle et sexuelle au bon âge ou comment les aider à se construire dès le plus jeune âge autrement que dans leur rapport au corps. »

Catherine Monnot-Berranger, chercheuse et auteure en anthropologie du genre.

La popularisation du string chez les ados dans les années 2000 en a été un premier témoin, celle du bikini en est un autre. Triangle ou soutien-gorge rembourré, shorty ou culotte échancrée, les modèles pour petites filles ressemblent à s’y méprendre à ceux portés par les femmes. « Le corps des filles n’est pas perçu de la même manière que celui des garçons. Il est davantage sexualisé dans le regard social », indique Marion Vaquero, fondatrice de l’association Pépite Sexiste. Une injonction qui intervient dès le plus jeune âge. « On apprend aux petites filles à être jolies selon les normes d’une époque. C’est la première assignation qui leur est faite, contrairement aux garçons », appuie Catherine Monnot-Berranger.

« On leur impose plus tôt des normes de pudeur »

Si le deux-pièces transforme les petites filles en mini-femmes, il participe dans le même temps à soustraire un corps qui pourrait être - selon l’inconscient collectif - considéré comme une menace d’ordre sexuel. « Il y a un double mouvement de sexualisation du corps de l’enfant et de pudeur. Il est contradictoire mais va dans le même sens, à savoir réassigner de plus en plus précocement les petites filles à leur genre féminin », poursuit l’auteure du livre Filles Garçons - A quoi s’identifier ? Comment se construire ?. Démocratiser le bikini dès le plus jeune âge revient à transmettre l’idée que le torse des petites filles, pourtant identique à celui des garçons, n’est pas neutre, et qu’il faut… le cacher.

« Quand on impose un bikini à une fille, on lui apprend que certaines parties de son corps doivent être cachées avant même qu’elles aient commencé à se développer  »

Marion Vaquero, fondatrice de l'association Pépite Sexiste.

Une injonction qui ne manque pas de faire son chemin, et ce jusqu’à l’âge adulte. En témoignent les nombreux débats post-confinement, toujours actuels, sur le port (ou non) du soutien-gorge. « Le corps des femmes n’est pas perçu comme neutre dans l’espace public. Une femme torse nu s’expose à des remarques, de la stigmatisation, voire du harcèlement, là où un homme torse nu sera considéré comme banal dans des lieux comme la plage ou la piscine », regrette Marion Vaquero. « Cette différence ne tient pas au corps, mais au regard que la société porte sur la poitrine féminine, largement sexualisée, ce qui fait qu’on impose plus tôt [aux filles] des normes de pudeur. »

Un phénomène alimenté par le marketing

De ce point de vue, le maillot de bain une-pièce, devenu un acquis, n’a lui non plus « aucun sens en matière d'utilité dans l’expérience ludique de l’enfant ou de sa protection », explique Catherine Monnot-Berranger. Il s’est substitué à la fameuse culotte des années 1970 et 1980 mais à quel dessein ? Neutre, la combinaison anti-soleil expliquerait la volonté de protéger l’enfant, mais le une-pièce semble n’être qu’esthétique et… marketing. Ce dernier n’est pas étranger à la démocratisation de ces produits genrés. « L’avènement de la société de consommation a participé à la segmentation du marché, avec deux univers bien distincts pour filles et garçons, de manière qu’il ne puisse pas y avoir de transmission à l’intérieur des fratries », ajoute la chercheuse.

« Tous les parents n’ont pas d'attentes particulières sur l’émancipation du corps des femmes. Au contraire, certains sont très attachés à la bipartition du genre. »

Catherine Monnot-Berranger, chercheuse et auteure en anthropologie du genre.

Qu’ils soient pour ou contre les marqueurs de genre, les parents sont contraints de composer avec l’omniprésence de ces produits, et au fil des années avec le souhait verbalisé de l’enfant qui ne veut pas se sentir en marge. Il suffit de mettre un pied dans une grande enseigne de prêt-à-porter pour découvrir ces bikinis pour tout-petits exposés en tête de gondole. Et c’est sans compter sur les marques qui misent sur le matchy-matchy mère-fille pour multiplier les ventes par deux.

Ne pas oublier que les enfants sont… des enfants

« L’adultification », qui pousse les petites filles à consommer comme des femmes, s’impose aussi dans de nombreux secteurs, dont les cosmétiques et le prêt-à-porter. « Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les enfants sont exposés très tôt aux normes consuméristes via la publicité et les réseaux sociaux », explique Marion Vaquero qui sensibilise le public, via l’association Pépite Sexiste, aux stéréotypes sexistes diffusés par le marketing. « Les petites filles représentent pour les marques un public cible qui reproduit les logiques déjà à l’œuvre chez les femmes. »

En ce sens, la normalisation du bikini chez la petite fille est à mettre en parallèle avec le fameux phénomène des « Sephora kids » qui fait hurler les psychologues. Avec - toujours - à la clé, une problématique de taille : « On ne laisse plus aux fillettes l’opportunité d’être simplement des enfants, insouciantes de leur apparence, des normes sociétales, des injonctions », conclut Marion Vaquero.