Jean-Claude Urbain
Gorey émerge timidement de la brume matinale. Une lumière douce accroche les façades colorées, les toits d’ardoise et les cafés qui égaient le petit port. Le Cotentin est juste en face, à une vingtaine de kilomètres. Trop loin pour être distingué chaque jour, mais assez près pour ne jamais se faire oublier. Victor Hugo, lui, voyait encore plus loin, jusqu’à la Méditerranée. « Jersey, sur l’onde docile, se drape d’un beau ciel pur et prend des airs de Sicile dans un grand haillon d’azur. »
La présence du poète sur Jersey, de 1852 à 1855, n’a pourtant rien d’un séjour d’agrément. Opposant farouche à Louis-Napoléon Bonaparte après le coup d’État de 1851, Hugo rejoint ici une petite communauté de proscrits. Mais l’éloignement lui offre davantage qu’un asile politique : il marche, observe et trouve dans ce territoire insulaire - alors largement francophone - une nouvelle matière à son travail d’écrivain.
Plantée sur un éperon de granit dominant le port, la forteresse Mont Orgueil surveille depuis plus de huit siècles cette France si proche. Car géographie et histoire se prennent parfois les pieds dans le tapis. Avec ses prairies grasses, ses chemins creux et ses clochers moussus, Jersey ressemble à un morceau de Calvados poussé au large. Mais ici, les réflexes sont bien britanniques : on roule à gauche et on recule les montres d’une heure.
Les bailliages de Jersey et Guernesey sont héritiers du duché de Guillaume le Conquérant. Restés rattachés à la Couronne anglaise après 1204 et la perte de la Normandie, ils ont conservé leurs lois et leurs symboles. Inutile pourtant de repartir si loin en arrière pour mesurer ce curieux entre-deux. Pour apprécier cet archipel, il suffit de s’enfoncer dans le bocage, sur ces routes tortueuses, étranglées par les haies d’hortensias, où de luxueuses berlines roulent au pas pour se croiser.
Jersey est un jardin. L’humidité de la Manche y fait prospérer roses, lavandes et essences exotiques dans les vallons abrités. Partout, les massifs débordent des murets. Un décor bucolique qui ne doit rien au hasard. Dans les îles Anglo-Normandes, le goût du jardinage relève d’un art de vivre, favorisé par un climat assez doux pour brouiller les saisons. Jonquilles et amaryllis y prospèrent avec une insolence tranquille tandis que les pâtures restent d’un vert soutenu longtemps après l’été.
La terre produit aussi l’un des emblèmes locaux, la Jersey Royal. Cette petite pomme de terre pousse notamment sur les côtils, des champs en forte pente, tournés vers le soleil et traditionnellement fertilisés avec des algues. Tout autour de l’île, récifs et écueils compliquent depuis toujours la navigation. Cette nature très apprivoisée retrouve donc un peu de rudesse, à mesure que les jardins cèdent la place à la roche et aux embruns.
Cette douceur a cependant un prix. Jersey est prospère, l’immobilier s’y négocie très cher et une fiscalité avantageuse attire depuis longtemps banques et grandes fortunes. Saint-Hélier en offre le visage le plus urbain. Derrière vitrines et bureaux, son marché couvert, ses pubs et les noms français de nombreuses rues rappellent que les identités se superposent ici sans difficulté. Même la bière locale s’amuse de cette proximité : son nom, Mary Ann, sonne comme un clin d’œil à notre icône nationale.
Changement de décor à l’ouest. Dans la baie de Saint-Ouen, des blockhaus allemands ponctuent encore les dunes, souvenirs d’une occupation qui marqua profondément les îles Anglo-Normandes. Puis la mer elle-même paraît se dérober. Jersey vit au rythme de marées parmi les plus spectaculaires d’Europe : l’île double quasiment de surface sous les plus forts coefficients, offrant de nouvelles opportunités de balades.
Depuis Saint-Catherine’s, sur la côte est, une quinzaine de minutes en semi-rigide suffisent pour changer de monde. L’embarcation bondit sur la houle, les embruns fouettent les visages et bientôt la terre se réduit à quelques taches sombres posées sur l’eau. Les Écréhous ne sont distants que d’une dizaine de kilomètres, mais l’impression d’isolement est immédiate.
À marée haute, les maisonnettes de La Marmotière semblent flotter au milieu de la Manche. Quelques murs de granit, des toits blottis les uns contre les autres, pas un arbre pour arrêter le vent. Puis l’eau s’éloigne et le décor se déplie. Des bancs de sable blond surgissent entre les rochers et les mares se remplissent de reflets. On marche là où, quelques heures plus tôt, passaient encore les bateaux.
Ce paysage mouvant est aussi un refuge pour les oiseaux marins, les phoques gris et parfois les dauphins qui accompagnent les bateaux. Les ruines d’un ancien prieuré rappellent que ces rochers n’ont jamais été tout à fait déserts. Baptisés par les Vikings, ils ont longtemps servi de refuge aux pêcheurs. Le Cotentin, lui, paraît presque à portée de main. « De là une nationalité complexe. Jersiais et Guernesiais ne sont certainement pas anglais sans le vouloir, mais ils sont français sans le savoir. »
S’exiler à Guernesey
À Saint-Peter-Port, les maisons blanches escaladent la colline derrière les mâts du port et la silhouette massive de Castle Cornet. Victor Hugo y débarque le 31 octobre 1855, chassé de Jersey pour avoir dénoncé le rapprochement entre la reine Victoria et Napoléon III. Guernesey sera son refuge pendant quinze ans. À 53 ans, il entre dans une des périodes les plus fécondes de sa vie. Loin de se retirer du monde, il travaille avec une énergie considérable. La Légende des siècles, Les Misérables ou William Shakespeare jalonnent ces années, tandis que le paysage guernesiais imprègne son écriture.
Depuis la ville, le sentier côtier file vers le sud et Fermain Bay, où Hugo venait se baigner. Un peu plus loin, sa famille pique-niquait à Moulin Huet, au-dessus d’une eau dont les nuances nourrissent l’imaginaire. Ces chemins plongent vers des anses de sable, remontent sur les falaises. À chaque détour, le décor change.
Plus à l’ouest, le ton se durcit. La houle frappe les récifs, le reflux découvre un chaos de roches et les embruns balaient les promontoires. C’est cette puissance changeante que l’écrivain transposa dans Les Travailleurs de la mer. « J’habite dans cet immense rêve de l’océan, je deviens peu à peu un somnambule de la mer. »
Cet univers marin nourrit aussi les tables de Guernesey. Aux produits de la pêche et aux crustacés qui font depuis longtemps partie du quotidien répond une nouvelle génération de restaurants. À Chouet Bay, Vraic en est devenu l’étendard : le chef Nathan Davies y travaille prises du jour et algues avec une maestria récompensée par une étoile Michelin en 2026.
De retour à Saint-Peter-Port, il faut grimper. Hauteville Street s’élève entre les demeures géorgiennes jusqu’au numéro 38. Hugo achète la maison en 1856 et la transforme bientôt en œuvre totale. Une ancienne demeure de corsaire où l’écrivain se découvre décorateur, assembleur et chineur insatiable. Avec sa maîtresse dévouée Juliette Drouet, il écume brocantes et antiquaires. Vieux coffres démontés, panneaux sculptés, miroirs piqués, faïences, tapisseries : tout est récupéré, déplacé, détourné selon ses dessins. Des pieds de table deviennent colonnes, des fragments de mobilier se recomposent en bahuts monumentaux. Partout surgissent initiales, devises et citations. Hauteville House se lit autant qu’elle se visite.
La maison elle-même invite à l’ascension. Aux salons sombres du rez-de-chaussée succèdent des chambres plus lumineuses, jusqu’au belvédère vitré, aménagé sur le toit. Hugo y écrivait debout, face au large. De ce look-out, le port s’étale en contrebas. Plus loin apparaissent les îles d’Herm et de Sercq. Et lorsque l’horizon se dégage, la France. Après avoir accompagné Hugo à travers Guernesey, il suffit désormais de suivre son regard.
On débarque à Herm après vingt minutes de ferry. Et là encore, le changement d’échelle est radical. Aucune voiture, seulement des chemins, quelques maisons de granit et, très vite, la mer de nouveau. Au nord, de longues plages claires s’étirent devant une eau turquoise ; au sud, les sentiers prennent de la hauteur entre landes et falaises fleuries. Le voisinage se résume alors aux goélands, aux macareux et au ressac.
L’île a pourtant attiré son lot d’excentriques. À la Belle Époque, un aristocrate prussien transforma la ferme en manoir crénelé et le moulin en fantaisie médiévale. Le décor a gardé quelque chose de cette douce étrangeté. Au White House Hotel, l’unique établissement, on cultive encore le goût des longues journées sans programme. À Herm, le luxe tient surtout à ce qui manque : les moteurs, les distances, l’urgence. On marche, on se baigne, on sirote un verre en regardant passer les bateaux. L’archipel vient encore de rétrécir.
À Sercq non plus, point de voitures. Des calèches cahotent sur les chemins de terre, les cyclistes se saluent au passage et quelques tracteurs assurent l’essentiel des transports. Entre murets couverts de pâquerettes, jardins coquets et pâturages, l’île donne l’impression d’avoir négocié à sa manière avec la modernité. Une singularité qui n’est pas seulement décorative : jusqu’en 2008, Sercq conservait un système politique quasi féodal et demeure aujourd’hui encore une seigneurie.
Tout remonte à 1565, lorsque la Couronne confia à Hélier de Carteret, seigneur de Saint-Ouen à Jersey, la charge de repeupler et d’entretenir l’île. Quarante familles vinrent avec lui et se partagèrent les terres. Christopher Beaumont, le vingt-troisième seigneur de Sercq, explique avec malice que son île ne fait pas partie du Royaume-Uni. « Nous reconnaissons l’autorité du duc de Normandie, qui se trouve être aussi roi d’Angleterre. »
Le soir, l’absence d’éclairage public rend au ciel de Sercq toute sa profondeur. Victor Hugo appréciait cette solitude. Il vint lui aussi parcourir les rochers et les grottes de la petite île. Un siècle et demi plus tard, les conditions restent propices à l’imagination : un ciel changeant, une chambre tranquille, la mer derrière la fenêtre et un carnet ouvert. Pour l’inspiration, en revanche, chacun doit se débrouiller.