« La Chronique des Bridgerton » : Pourquoi la série évite de parler de grossophobie ?
body positive•Avec plus de 45 millions de vues, la nouvelle saison de la série romantique cartonne, mettant en vedette Pénélope, une femme ronde dont le physique suscite beaucoup de réactions, bien qu’il ne soit pas un sujet dans la sérieLéa Zacsongo-Joseph
L'essentiel
- Shonda Rhimes est une réalisatrice célèbre pour avoir bousculé les représentations stéréotypées des femmes à la télévision.
- La représentation de Penelope Featherington permet selon l’experte Carine Farias de questionner nos idées préconçues et offrir une représentation plus nuancée et authentique des femmes aux silhouettes généreuses.
- Elle souligne les bienfaits de la valorisation de différentes formes de beauté.
Une femme guidée par son intellect, courtisée dans la haute société de la Régence anglaise. C’est le cœur de la nouvelle saison de la série romantique de Shonda Rhimes, La Chronique des Bridgerton.
« Penelope Featherington est une femme blanche moins mince que ce qu’on a l’habitude de voir à l’écran (jouée par Nicola Coughlan) qui est au cœur de l’intrigue, » explique Carine Farias, professeur en entrepreneuriat et éthique. Avec ses 1m55 et sa silhouette généreuse, elle se démarque des standards de minceur habituels. Critiqués ou applaudie pour cette initiative rare à l’écran, les spectateurs s’interrogent sur l’absence de grossophobie dans la série.
« La saison de Penelope’s Bridgerton est un peu bizarre parce que, bien qu’ils aient amélioré l’histoire dans l’adaptation en supprimant le cadrage problématique "considérez la grosse fille" du livre en ne mentionnant jamais la taille. Cela laisse un trou étrange dans l’histoire que le spectateur doit combler, » pouvons-nous lire sur Twitter.
« Il semblerait qu’une partie du public ne soit pas prête ni habituée à voir des personnes aux silhouettes généreuses sur les écrans, » ajoute Farias. Une représentation uniquement positive, est-ce un vrai plus ou invisibilise-t-elle l’expérience réaliste d’une personne qui ressemble à Pénélope ?
Pour explorer cette question, nous avons interrogé Carine Farias, professeur spécialisée dans la construction et les représentations des normes et pratiques éthiques, morales et culturelles au sein de groupes et d’organisations. Nous lui avons demandé si l’absence de grossophobie dans Bridgerton est un avantage ou un inconvénient.
Une réalisatrice qui souhaite secouer les idées reçues
Shonda Rhimes est célèbre pour avoir révolutionné la représentation des femmes à la télévision. « Elle a dépoussiéré la manière dont les femmes étaient représentées », atteste l’experte Carine Farias. Dans des séries comme Grey’s Anatomy, Scandal et How to Get Away with Murder, elle a su bousculer les codes des personnages féminins racisés en leur reconnaissant des personnalités et expériences de vies complexes et profondes, en s’éloignant des stéréotypes ».
La réalisatrice a poursuivi cette démarche en abordant d’autres minorités, notamment les personnes non minces dans cette saison de La Chronique des Bridgerton. Selon Carine Farias, « elle s’éloigne des stéréotypes qui déconsidèrent la sensualité des personnes en surpoids ou les représentent comme menant un mode de vie non sain ». Dans sa série, la corpulence n’est pas le problème central et les personnages non minces ne sont pas relégués au second plan ni dépourvus de profondeur et de nuances.
Shonda Rhimes met particulièrement l’accent sur la déconstruction des schémas stéréotypés courants. « La démarche de 'déconstruction', issue des travaux de Jacques Derrida et Michel Foucault, vise à rendre apparents des constructions structurelles et schémas mentaux normalisés, explique l’experte. Dans la déconstruction, on conserve une structure narrative classique, mais on change une qualité qui remet en question les bases de nos stéréotypes ».
Ainsi, dans la romance du XIXe siècle, Penelope, une femme pulpeuse au cœur de l’intrigue, permet de questionner nos idées stéréotypées sur ce type de physique. « C’est une manière de remettre en question nos idées préconçues et d’offrir une représentation plus nuancée et authentique, conclut Carine Farias qui souligne les bienfaits de la valorisation de différentes formes de beauté. Cela ouvre un espace politique important où il devient possible de reconstruire des normes de beauté plurielles ».
Attention à ne pas invisibiliser le vécu des femmes rondes
« La technique de déconstruction, bien qu’elle ait le mérite de questionner des stéréotypes, tend à s’adresser au spectateur 'majoritaire' plutôt qu’aux minorités représentées. Pour aller plus loin, il faut aussi changer de regard dans la représentation des personnes aux corpulences variées », ajoute-t-elle.
Il est crucial de reconnaître les stéréotypes corporels et la grossophobie. La série a intégré le point de vue de l’actrice, qui a demandé des scènes de nudité, dans le scénario original. Cette écriture participative reflète des expériences vécues et raconte des histoires inclusives, représentant les désirs des personnes minorisées, comme cette actrice non mince.
« Ce n’est pas qu’un corps, bien que son corps ait un impact sur les différentes rencontres qu’elle fait », conclut Carine Farias. En conclusion, la démarche de Shonda Rhimes est positive, car elle vise à déconstruire les stéréotypes sur les femmes minoritaires et rondes. Cependant, cette représentation idéale doit trouver un équilibre pour ne pas masquer la réalité des discriminations sociétales.


















