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Le Bouthan, petit royaume des cimes qui avance dans le XXIe siècle à pas comptés
Toujours organisé autour de forteresses médiévales, ce pays singulier préfère la retenue à la course au progrèsJean-Claude Urbain
Phobiques de l’avion, attention ! L’atterrissage au Bhoutan tient de la haute voltige. Jusqu’au dernier moment, les montagnes semblent refuser toute négociation. L’appareil s’incline, contourne des sommets. Les forêts épaisses passent à hauteur de hublot, avant que la vallée de Paro ne se dévoile enfin. Une piste courte, encaissée entre rizières et rivière. Il n’y aura pas de seconde chance… Rien, ici, ne semble avoir été conçu pour faciliter l’arrivée.
Sur le tarmac, c’est le soulagement. À 2.200 mètres d’altitude, l’air est limpide, sec et frais. Décoré comme un pavillon monastique, avec ses fresques murales et ses charpentes colorées, l’aéroport donne le ton à un voyage hors du temps. À partir de là, plus rien ne presse. Les formalités s’accomplissent dans le calme et avec cette politesse qui deviendra rapidement familière. Pas de publicité tapageuse, pas d’écrans criards. Le monde extérieur est déjà loin.
Depuis Paro, le cours d’eau enjambé de ponts suspendus guide les visiteurs vers une capitale à la modernité discrète. Thimphu : 115.000 habitants, pas de gratte-ciel, pas de fils électriques disgracieux, ni même de feux tricolores. À la place, au carrefour principal, un policier aux gestes chorégraphiés règle la circulation. Tous les bâtiments respectent les codes architecturaux du pays : fenêtres décorées de motifs floraux, façades blanches et cinq étages maximum. Les toits sont verts, sauf ceux des bâtiments officiels, peints en rouge.
La ville au développement récent semble jouer à être ancienne. Car la place de l’horloge est bien remplie de jeunes gens branchés, tous penchés sur leurs écrans de smartphones. Dans les rues où les voitures électriques chinoises commencent à apparaître, d’autres silhouettes se distinguent toutefois : tuniques à carreaux bruns, arrêtées aux genoux, et hautes chaussettes noires. Ce sont les étudiants, les fonctionnaires, les chauffeurs et les employés du secteur touristique en gho, la tenue traditionnelle.
Aucun slogan, aucune banderole. Pourtant, le « bonheur national brut », qui intrigue beaucoup l’Occident, structure tout au Bhoutan. Formulé dans les années 1970 en alternative au « produit intérieur brut », le concept considère que la croissance ne suffit pas à faire société. Il sert de boussole au pays, qu’il oriente vers quatre points cardinaux : la bonne gouvernance, le développement durable, la conservation de la culture et celle de la nature.
Sur le terrain, ces principes se traduisent par des choix concrets : encadrement de l’urbanisme, interdiction des sacs plastiques, contrôle strict des entrées touristiques. Cette dernière mesure oblige les candidats au visa à passer par un tour-opérateur agréé, comme Shanti Travel, le spécialiste français des voyages en Asie. Les Bhoutanais parlent du BNB sans emphase. Certains en sourient, conscients de la curiosité qu’il suscite. D’autres en soulignent les contradictions, les lenteurs, parfois les frustrations. La nature, elle, s’en porte bien : couvert à 70 % de forêt, le Bhoutan est le premier pays à afficher une empreinte carbone négative.
Partout sur les façades, dragons et symboles bouddhiques sont peints en guise de protection. Personne ne s’arrête pour admirer ces véritables œuvres d’art. Elles font partie du paysage. La foi, au Bhoutan, n’est ni spectaculaire ni revendiquée. Elle est intégrée au fonctionnement général, au même titre que l’administration ou l’école. Le religieux ne suspend pas l’activité dans le pays, il la ponctue.
Au centre de Thimphu, le National Memorial Chorten accueille un flux continu de fidèles. On tourne autour de ce stupa en ronde silencieuse. Les gestes sont économes et précis. On allume une lampe à beurre, on murmure quelques mantras, et on retourne à ses affaires. À ce stade du voyage, une évidence s’impose : le Bhoutan d’aujourd’hui ne peut se comprendre sans cette superposition ancienne du spirituel et du temporel, qui continue d’organiser la société.
Le choix du retrait
La montagne segmente et cloisonne. Cela ne favorise ni l’unité ni l’autorité centrale. Avant d’être un royaume, le Bhoutan fut longtemps une mosaïque de vallées isolées, de monastères puissants et de seigneuries rivales, jalouses de leurs prérogatives. L’unification s’opère au XVIIᵉ siècle sous l’impulsion d’un personnage clé : un moine tibétain en rupture nommé Zhabdrung Ngawang Namgyal. C’est ce stratège redoutable et bâtisseur infatigable qui impose la double autorité politique et religieuse.
Il dote le pays d’un réseau de seize forteresses-monastères verrouillant les vallées comme autant de postes de contrôle. Architecture massive, implantation stratégique, fonctions multiples… Ces dzongs sont à la fois lieux de prière, centres administratifs, dépôt de vivres et même casernes si nécessaire. Des édifices hybrides autour desquels le territoire est toujours structuré.
Le Bouddhisme tantrique vajrayana, forme ésotérique de la pratique tibétaine, offre ce que la montagne refuse : des règles partagées et une vision du monde cohérente. Introduit au VIIIᵉ siècle par Guru Rinpoché Padmasambhava, il se structure véritablement à partir du XVIIᵉ siècle, lorsque l’État se confond avec l’institution religieuse. C’est, depuis, la grammaire commune du pays. Ses récits fondateurs structurent l’imaginaire collectif et impressionnent les visiteurs avec leurs divinités grimaçantes.
Les monastères ne se contentent donc pas de prier. Ils enseignent, arbitrent, redistribuent. Ils fixent le calendrier, organisent les grandes fêtes, les tsechus, où danses masquées et rituels collectifs rappellent à chacun sa place dans l’ordre cosmique.
Au XIXe siècle, lorsque les puissances coloniales avancent en Asie du Sud, le Bhoutan observe du haut de ses montagnes. Et se referme. Les Britanniques installés en Inde, établissent des traités, dessinent des frontières, mais ne colonisent pas le royaume himalayen. Le pays accepte des relations diplomatiques, mais limite les échanges, contrôle les passages, retarde sa modernisation.
Cet isolement volontaire n’est ni total ni figé. Il est ajusté, constamment réévalué. Après l’indépendance de l’Inde en 1947, le Bhoutan choisit ce grand voisin comme partenaire unique. Chaque ouverture se fait ensuite à pas compté : première route en 1962, aéroport international en 1983. La télévision et Internet n’apparaissent qu’en 1999. Pour autant, le Bhoutan ne fuit pas le progrès. Il a simplement choisi de ne pas le précipiter.
En 1907, le pays se dote d’une monarchie héréditaire. La dynastie Wangchuck s’impose alors comme le meilleur compromis entre les différentes forces régionales. Le roi n’est pas un souverain absolu : il arbitre, stabilise, incarne une continuité. Les souverains successifs poursuivent une modernisation prudente. Mais au début du XXIᵉ siècle, un tournant majeur s’opère. Jigme Singye Wangchuck, le quatrième roi, considère en effet que le pouvoir sans partage d’un monarque non élu n’est pas dans l’intérêt du pays.
Le Bhoutan devient une monarchie parlementaire en 2008. Jigme Singye organise des élections démocratiques pour constituer une Assemblée et choisir un Premier ministre. Et enfin, à 50 ans, affirmant qu’il est temps de passer la main, il abdique et transmet le trône à Jigme Khesar Wangchuk, son fils diplômé d’Oxford. Ce cinquième roi demeure une figure morale et symbolique forte, mais il n’est plus le centre exclusif du pouvoir.
Les forteresses du quotidien
Au Bhoutan, pour aller d’un point à un autre, il faut monter, redescendre, contourner. La route est étroite, parfois suspendue au vide, toujours sinueuse. La vitesse est partout limitée à 50 km/h, comme si le pays réclamait au voyageur toute son attention. C’est à ce rythme que l’on comprend comment les forteresses-monastères ponctuent le territoire.
Après le col de Dochula, à 3.100 mètres d’altitude, la route bascule vers Punakha, l’ancienne capitale du pays. La descente est vertigineuse. Au fond de la vallée, à la confluence de deux rivières, le dzong apparaît comme un mirage. Éclatant de blancheur, il semble flotter sur les eaux. En poursuivant vers l’est, la route se durcit encore. Les lacets s’enchaînent jusqu’à Trongsa, véritable verrou géographique du pays. Accroché à la pente, ce dzong domine tout. Impossible de l'éviter : historiquement, qui tenait Trongsa tenait le Bhoutan. Ce n’est pas un hasard si la dynastie Wangchuck en est issue.
De loin, une forteresse-monastère ressemble à un vaisseau échoué. Murs épais légèrement inclinés, presque aveugles à la base, toits rouges surélevés, hautes fenêtres en bois festonnées, rehaussées de flammes et de nuages. L’ensemble est massif mais pas pesant. La plupart ont deux cours principales, une profane l’autre sacrée, et une tour centrale, l’utse, l’ensemble étant délimité par les logements des religieux et d’autres bâtiments d’enceinte.
À l’intérieur, l’austérité disparaît. L’espace se densifie. L’air est baigné d’encens. Le dzong n’est pas conçu pour être traversé à la va-vite. Les portes sont basses, obligeant à se courber. Les circulations sont complexes, presque déroutantes. On se perd dans ces coursives qui aboutissent aux temples, soudain saturés de couleurs. Peintures murales, mandalas, divinités aux visages courroucés, scènes cosmiques et légendaires : aucune surface n’est laissée vierge. Le décor n’est pas ornemental, il est pédagogique. Tout signifie.
Un dzong n’est jamais vide. Les moines y vivent, y prient, y étudient, mais sans se couper de l’extérieur. On les voit passer d’une cour à l’autre, tunique rouge relevée, parfois téléphone en main. Ils sortent et rentrent, accomplissent des rituels chez les habitants, bénissent les maisons, accompagnent les deuils.
Dans les temples, les journées sont rythmées par les prières chantées, au son des trompes et des tambours. L’atmosphère est concentrée mais pas compassée. Certains discutent, boivent du thé, attendent que la musique commence. La ferveur n’exclut pas la décontraction. Les visiteurs sont les bienvenus dans les temples secondaires. On se déchausse et on garde son appareil photo éteint. Si un lama s’approche avec une carafe en main, tendre les paumes, boire une gorgée et verser le reste sur sa tête. Quelles que soient nos croyances, le Bhoutan nous bénit.
Le « bonheur national brut » n’est pas né dans les dzongs, mais il leur ressemble. Pour le mesurer, le Centre d’études bhoutanaises s’intéresse à des notions qui échappent d’ordinaire aux indicateurs chiffrés : la qualité de vie, l’empathie, le rapport à la nature. C’est un outil subjectif, souvent considéré à l’étranger comme curiosité exotique. Mais au Bhoutan, il sert surtout de filtre politique.
Il n’empêche ni la pauvreté, ni les contradictions. Il n’efface pas le chômage, l’alcoolisme ou l’exode des jeunes. Il oblige simplement à ne pas sacrifier le long terme au profit du confort immédiat. Le Bhoutan ne prétend pas détenir ici une vérité universelle. Mais il pose une question, aujourd’hui plus pertinente que jamais : et si le rôle d’un État n’était pas de promettre le bonheur, mais d’éviter de le rendre impossible ?



















