Tour de France 2022 : Des équipes privilégient-elles un coureur tricolore en misant sur « l’effet 14-Juillet » ?

CYCLISME Romain Bardet, Thibaut Pinot, et tous leurs compatriotes s’apprêtent à vivre « une journée spéciale », ce jeudi entre Briançon et L’Alpe d’Huez. Mais l’effet 14-Juillet s’invite-t-il réellement aux mises en place tactiques sur le Tour de France ?

Jérémy Laugier
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Warren Barguil s'impose devant Nairo Quintana, Alberto Contador et Mikel Landa, le 14 juillet 2017 à Foix.
Warren Barguil s'impose devant Nairo Quintana, Alberto Contador et Mikel Landa, le 14 juillet 2017 à Foix. — Peter Dejong/AP/SIPA
  • La 12e étape du Tour de France reliera ce jeudi Briançon (Hautes-Alpes) à L’Alpe d’Huez (Isère). Une arrivée mythique qui rappelle de bons souvenirs aux Français Pierre Rolland et Thibaut Pinot.
  • C’est surtout la date du 14 juillet qui retient notre attention, quant à son impact sur la stratégie des équipes : celles-ci prennent-elles en compte « l’extrême motivation » des coureurs tricolores pour ce jour de fête nationale ?
  • Du manager général de la Groupama-FDJ Marc Madiot au Néerlandais Aike Visbeek, responsable de la performance pour le Team Intermarche-Wanty- Gobert Matériaux, les visions divergent sur le sujet.

Depuis cinq ans, le portable de David Moncoutié chauffe beaucoup moins à l’approche d’un 14 juillet. En 2005, l’ancien cycliste de la Cofidis (de 1997 à 2012) avait étoffé, à Digne-les-Bains, la longue liste de coureurs français vainqueurs d’une étape sur le Tour de France en ce jour de fête nationale. « Ce n’est qu’après cette victoire que je me suis rendu compte de son énorme impact, en raison de l’effet 14-Juillet, confie-t-il. Ce succès a vraiment marqué le public et les médias m’ont énormément contacté pendant une dizaine d’années. Prendre une étape ce jour-là, c'est encore plus fort. »

Puis  Warren Barguil est passé par là, le 14 juillet 2017 à Foix, pour devenir le cinquième et (actuel) dernier Français depuis trente ans (avec Laurent Jalabert deux fois, Laurent Brochard et Richard Virenque) à s’imposer sur la Grande Boucle pour cette date si particulière.

Finalement, à quel point le 14-Juillet s’invite-t-il au sein des réflexions dans les 22 équipes en lice ce jeudi pour une arrivée, qui plus est mythique, à L’Alpe d’Huez (Isère) ? « On cherchera surtout à sensibiliser les coureurs à la caisse de résonance qui accompagnerait une victoire, en ce jour spécial, aux yeux de tout le public français », évoque Samuel Dumoulin, directeur sportif de B & B Hôtels-KTM. Il ne faut pas compter sur Marc Madiot, manager général de la Groupama-FDJ, pour entretenir une forme de fantasmagorie autour du 14-Juillet.

« C’était bon il y a cinquante ans, ça ! »

« Les équipes sont de plus en plus internationales et il est tellement difficile aujourd’hui de remporter une étape qu’on ne rentre pas dans ces considérations-là, assure-t-il. C’était peut-être le cas il y a longtemps, mais personnellement, je n’ai jamais mis au point une tactique spécialement pour un Français parce qu’on était le 14 juillet. C’est pour moi une étape parmi les autres. Croire que les coureurs français sont plus actifs en ce jour-là, c’est comme penser que le régional de l’étape va sortir du peloton dès qu’il passe vers chez lui. C’était bon il y a cinquante ans, ça ! »

Marc Madiot, ici en juillet 2019 aux côtés de Thibaut Pinot, lors d'une conférence de presse durant le Tour de France.
Marc Madiot, ici en juillet 2019 aux côtés de Thibaut Pinot, lors d'une conférence de presse durant le Tour de France. - jeep.vidon/SIPA

Merci Marc de tenter de ruiner notre sujet du jour. Mais Aike Visbeek, responsable de la performance pour le Team Intermarche-Wanty- Gobert Matériaux, nous sauverait presque la mise : « On prend en compte dans notre plan que les Français sont toujours extrêmement motivés pour cette journée-là. Si par exemple, on avait eu deux grimpeurs de niveau égal, dont un Français, avant cette étape de L’Alpe d’Huez, on se serait tournés vers notre coureur français. C’est normal, on cherche la meilleure opportunité de l’emporter, et ce jour est tellement spécial pour les Français »…

Vers une « cerise sur le gâteau » pour un Français ce jeudi ?

Pas de chance pour le rouleur Adrien Petit, seul tricolore du Team Intermarche-Wanty- Gobert Matériaux, ce n’est à coup sûr pas un profil d’étape pour lui. Par contre, Samuel Dumoulin songe sans surprise spontanément à Pierre Rolland, prestigieux vainqueur à L’Alpe d’Huez en 2011, tout comme Thibaut Pinot en 2015 : « Pierre doit avoir cette étape dans un coin de tête depuis le départ du Tour. Il est clair que ça serait la cerise sur le gâteau pour lui de la gagner sur une telle journée ».

Warren Barguil est le dernier cycliste tricolore à l'avoir emporté un 14 juillet, lors de l'édition 2017, avec en bonus le maillot du meilleur grimpeur sur les épaules cette année-là.
Warren Barguil est le dernier cycliste tricolore à l'avoir emporté un 14 juillet, lors de l'édition 2017, avec en bonus le maillot du meilleur grimpeur sur les épaules cette année-là. - Peter Dejong/AP/SIPA

C’était également la réflexion d’Aike Visbeek en 2017, lorsqu’il était le responsable de l’équipe Sunweb d’un certain Warren Barguil. L’ancien cycliste néerlandais se souvient parfaitement comment il avait tenté de mettre son coureur dans les meilleures dispositions pour cette étape entre Saint-Girons et Foix.

On sait qu’il n’y a pas besoin de motiver les Français pour ce jour-là. Mais par contre, ils sont nerveux et ma priorité était de faire retomber la pression que pouvait se mettre Warren. Il était notre leader et il savait que cette étape était parfaite pour ses qualités. Pour le détendre, je lui balançais des blagues en lui disant que comme il était breton, le 14-Juillet n’était pas si important que ça pour lui. »

« Un supplément de "fighting spirit" » pour Warren Barguil en 2017

Son humour a visiblement fait mouche pour permettre à Warren Barguil de conquérir, à 25 ans, son premier succès sur le Tour, en devançant sur la ligne trois gros clients, Nairo Quintana, Alberto Contador et Mikel Landa. « Ce jour-là, ça s’est senti qu’il avait une énorme force mentale, un supplément de fighting spirit, poursuit Aike Visbeek. Avec ce public français en nombre, ça semblait clair que ce serait comme un extra boost qui allait lui permettre de l’emporter. »

Si David Moncoutié se retrouve dans ce descriptif, il tient à rappeler qu’il n’était pas spécialement le choix tactique prioritaire voulu par Cofidis en raison de sa nationalité en 2005. « Pendant le briefing, il y avait bien eu une allusion au 14-Juillet pour viser les Français de l’équipe, indique l’actuel consultant pour Eurosport. Mais je n’ai en aucun cas ressenti l’envie de favoriser un Français, que ce soit chez les directeurs sportifs ou chez les coureurs. C’était une étape pour les baroudeurs et Cofidis souhaitait que n’importe lequel de ses coureurs à même de se mettre dans l’échappée ce jour-là le fasse, français ou pas. »

« Je cherchais à marquer le coup avec le 14-Juillet, mais sans trop y croire »

Samuel Dumoulin livre la tendance au sein de B & B Hôtels-KTM avant le départ de cette étape à Briançon : « On va trouver quelque chose pour tenter de sublimer encore davantage nos coureurs français, mais tout notre briefing ne va pas tourner autour du 14-Juillet ». On l’avoue, au moment de le contacter pour cet article, on aurait quand même bien imaginé Marc Madiot lâcher à Thibaut Pinot un poignant discours teinté de patriotisme.

Mais non, toujours pas : « Il y a une époque où c’est vrai que je le faisais, mais plus maintenant. Je cherchais à marquer le coup avec le 14-Juillet, mais honnêtement, je le faisais sans trop y croire ». Tant que Thibaut Pinot, Pierre Rolland, Romain Bardet, David Gaudu, Pierre Latour, Warren Barguil et tous les autres croient en cet « extra boost » du 14-Juillet, un exploit tricolore pourrait être dans l’air au bout des 21 virages de L’Alpe d’Huez.