Tour de France 2019: «Si ça marche un jour, tu es un héros», on a parlé panache avec le baroudeur Stéphane Rossetto

INTERVIEW Le coureur français de Cofidis a déjà passé plus de 400 km en tête de la course depuis le départ du Tour

Propos recueillis par Nicolas Camus

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Stéphane Rossetto échappé lors de la troisième étape du Tour de France, le 8 juillet 2019.
Stéphane Rossetto échappé lors de la troisième étape du Tour de France, le 8 juillet 2019. — Marco Bertorello / AFP
  • Après une journée de repos à Albi mardi, le Tour de France reprend ce mercredi avec la 11e étape. 
  • Les dix premiers jours de course ont été très animés, en montagne bien sûr mais aussi sur le plat, avec des échappées au long cours pas si loin d'aller au bout. 
  • Le Français Stéphane Rossetto a été l'un de leurs grands animateurs, avec plus de 400 km passés en tête. «20 Minutes» a parlé cyclisme d'attaque avec le coureur de Cofidis. 

Pour son premier Tour de France, à 32 ans, il n’a pas mis de temps à se mettre dans le bain. Dès la première étape, en Belgique, Stéphane Rossetto a fait la course devant. Une échappée en solo d’une cinquantaine de kilomètres, avant de remettre ça – accompagné cette fois – lors de la 3e étape puis de la 7e. Au total, le coureur de la formation Cofidis cumule déjà 426,5 km en tête de course. Et ce n’est pas fini, promet-il. On a profité de la journée de repos de mardi pour parler panache et combativité avec lui.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué sur ces dix premiers jours de course ?

C’est un tout, je n’ai pas un souvenir en particulier. C’est plein de petits souvenirs que tu mets ensemble et qui font un grand souvenir. Peut-être le grand départ, à Bruxelles, quand même, parce que c’était mon premier et il y avait vraiment beaucoup, beaucoup de monde. Sur la Grand-Place, là, c’était exceptionnel. Pouvoir se dire « ça y est, j’y suis ».

Est-ce qu’il vous aurait manqué quelque chose si vous aviez terminé votre carrière sans avoir disputé au moins un Tour de France ?

Disons que si on est coureur professionnel mais qu’on n’a pas fait le Tour, pour le grand public, on n’est pas considéré comme un « vrai » coureur. Le Tour, c’est la référence, pour tout le monde. La première chose qu’on me demande, quand je dis que je suis coureur pro, c’est si j’ai fait le Tour. Et quand tu réponds non, il y a toujours ce petit blanc qui s’installe et qui veut tout dire.

Et pour vous, en tant que coureur ?

Il y a plein de courses, toute l’année, dans lesquelles on peut s’accomplir. Les classiques, le Tour d’Espagne, c’est géant. Mais le Tour de France est au-dessus, c’est incontestable. C’est comme si, quand tu es joueur de foot, tu joues en Ligue 1, tu fais la Ligue des champions, et puis t’es sélectionné pour la Coupe du monde. Pour nous, c’est ça. La moindre chose que tu fais a un retentissement énorme. C’est une course à part.

Vous en êtes la preuve, puisque vous avez été pas mal sollicité après ces étapes passées devant. Ça doit changer votre quotidien ?

C’est sûr. Je n’étais pas habitué aux médias, à toutes ces sollicitations. Ni à la reconnaissance du public, qui est constante depuis le départ. C’est fou. Quand je monte un col avec un groupe de lâchés, en fin d’étape, il y a toujours des gens qui m’encouragent, qui m’appelle par mon prénom. Avant les départs, après les arrivées, pareil, beaucoup d’encouragement, de félicitations. C’est flatteur, ça fait super plaisir. Et puis ça aide à avancer. Quand t’as un peu mal aux jambes, ça te fait du bien. C’est mieux que d’entendre « va plus vite feignant ! » (rires).

Vous aviez décidé avant le départ d’être devant, d’attaquer dès que possible, ou ce sont les circonstances qui ont provoqué ça ?

C’est un cheminement. Ce sont mes sensations qui ont fait que j’ai couru comme ça. La première étape, tu sors, ça se passe pas trop mal, ensuite tu te dis « ah tiens pourquoi pas là », et voilà. C’est un peu l’effet boule de neige. Ce n’était pas prévu, et en même temps je m’étais dit que si j’étais sur le Tour, ce n’était pas pour rester dans les roues et tout calculer. Je voulais aussi courir au feeling. C’est comme ça que je fonctionne. J’ai pris beaucoup de plaisir, et je ne l’ai pas vue passer, cette semaine ! C’était dur, mais c’était cool, vraiment.

Ces opportunités d’attaquer font partie des avantages d’être dans une équipe comme Cofidis, qui ne joue pas le classement général ?

On a carte blanche, et c’est un grand luxe. Quand tu vois les mecs qui sont autour des leaders et qui ne peuvent pas bouger une oreille, qui sont obligés de se battre pour rester placés toute la journée… C’est un choix, ils sont payés pour faire ça. Mais d’être un électron libre, sur un Tour de France, c’est la meilleure place je pense. Ce qu’on te demande, c’est d’aller chasser les étapes, de prendre ce qu’il y a à prendre, les dossards de combatifs, des choses comme ça… C’est comme ça que tu prends du plaisir, et sans avoir la pression du classement, des cassures, etc.

Cofidis n’a plus gagné d’étape depuis 2008. Est-ce plutôt un défi ou un traumatisme ? Vous en parlez au sein de votre équipe ?

C’est un objectif. Gagner à nouveau. Mais ce n’est pas facile, c’est le Tour de France, la plus grande course du monde. Peu d’équipes ont gagné depuis le départ, et c’est de plus en plus le cas. Chaque année, de moins en moins d’équipes remportent des étapes. C’est extrêmement difficile de gagner. Il faut avoir le bon coureur, dans la bonne journée, avec les bonnes circonstances de course.

Seul dans la pampa, mais devant alors ça va.
Seul dans la pampa, mais devant alors ça va. - Thibault Camus/AP/SIPA

Une échappée qui va au bout, sur une étape de plat, cela devient très rare. Est-ce même encore possible ?

Il n’y a qu’un infime pourcentage de réussite, mais pourquoi pas. Ça le fait bien dans d’autres courses. Il faut tenter de le saisir, ce « pourquoi pas ». Il y a toujours une part de chance, d’incertitude. Souvent, on sait comment ça va finir, mais il faut quand même aller chercher cette petite incertitude. Et si ça marche un jour, tu es un héros. Ce n’est pas une fixette à chaque fois, mais… Moi je dis toujours, il faut jouer dans sa cour. Ne pas se voir plus beau qu’on est, et tenter des choses dans son registre, exploiter son potentiel. Si t’attends les Champs pour le faire, tant pis pour toi.

On vous a entendu rouspéter contre les attentistes, les coureurs qu’on ne voit pas pendant trois semaines. Vous ne les comprenez pas ?

Il y a énormément de calculateurs. Les gars pensent au lendemain avant de penser au jour même. Ils ont du mal à se lancer dans des échappées parce qu’ils sont persuadés que c’est voué à l’échec et que le lendemain ils seront cramés. Et ils pensent aussi à cette étape-là, dans dix jours, en montagne, qui va être dure… Le meilleur contre-exemple, c’est Julian Alaphilippe. Ses étapes, il les gagne avec panache et en aucun cas en pensant au lendemain. C’est ça qui est dommage, les gars manquent de panache. Hier [lundi], on a perdu un mec comme De Marchi [abandon après une lourde chute]. Lui, il incarne le cyclisme que j’aime et que j’essaie de mettre en pratique. Il y va quoi. Il est imprévisible, des fois il part sur le plat, ensuite il va gagner une étape de montagne. Tu ne comprends pas tout mais c’est beau. Il va faire 200 bornes devant un jour, le lendemain être cramé, le jour d’après il repart. Bah voilà, c’est ça le beau vélo.

Le baroudeur est reconnaissable à sa visière relevée en toute circonstance.
Le baroudeur est reconnaissable à sa visière relevée en toute circonstance. - Craig Zadoroznyj/ProSports/REX/SIPA

Comment on le cultive, ce panache ?

Il faut garder la flamme. Quand t’aimes ce que tu fais, que tu t’entraînes, que tu as la forme et que t’as envie de courir surtout, de « taper dedans » comme on dit, et beh fonce. Le jour où tu regardes le profil de l’étape et que tu te dis « ah non, fais chier celle-là », c’est mort. Il faut toujours trouver du positif, dans chaque chose.

Vous en parlez avec d’autres coureurs, de ça ?

Ouais, bien sûr. Après, chacun fait comme il veut. Moi je n’ai pas le niveau d’un Pinot ou d’un Bardet en montagne, je ne suis pas un sprinter, donc je joue dans ma cour. Gagner une étape, pour moi, c’est en partant de loin, dans une échappée.

Vous n’étiez pas dans les échappées en terrain accidenté qui ont été au bout, à Saint-Etienne ou Brioude ? Ce sont des profils qui pourraient vous correspondre aussi ?

Oui, et même mieux que le plat. J’ai essayé sur ces étapes, mais je n’ai pas réussi à être devant. Aussi à cause de la fatigue de mes échappées les jours précédents, mais ça… (c’est), c’est un choix. C’est justement parce que je ne calcule pas que sur les étapes accidentées, j’étais fatigué. Mais pas de regrets. Je ne me dis pas que je n’aurais pas dû sortir les premiers jours pour pouvoir le faire ensuite.

Vraiment, il n’y a pas de frustration de voir de loin une échappée qui va au bout alors qu’on a échoué les jours précédents ?

Non, c’est le sport. Au contraire, je félicite ceux qui sont allés au bout. Dans le sport, tu as plus de défaites que de victoires, hein. Mais peut-être que je vais essayer de gérer un peu plus cette deuxième semaine, de vraiment cibler des étapes.

Vous en avez coché en particulier ?

Il y en a quatre jusqu’au prochain repos [si on enlève le contre-la-montre]. Je vais me concentrer sur trois, et essayer d’en réussir une sur les trois. Jeudi, samedi, dimanche, ça ne me fait pas peur. Il n’y a que demain [mercredi], où le sprint semble inévitable, mais le reste du temps il faut y aller.

Même dans celle avec l’arrivée au sommet du Tourmalet [samedi] ?

Ça dépend, si tu as une bonne avance au pied (rires). Il faut tenter. Si tu pars perdant… Il n’y a rien à jeter, il faut essayer. Tant que tu as les jambes, il faut essayer.

Avant ça, il y a une belle étape, jeudi, qui mène à Bagnères-de-Bigorre ?

Oui… Je me sens bien, frais, prêt à repartir. Je pense que ce sera ma première tentative de la semaine.