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Pourquoi ce silence autour du cas Zverev, accusé de violences conjugales ?

Zverev accusé de violences conjugales : Pourquoi ce silence gênant autour du cas de l’Allemand ?

TENNISAlexander Zverev, en lice aux finales ATP de Turin, vient d’être condamné à une amende de 450.000 euros par le tribunal d’instance de Berlin (qu’il rejette) pour violences conjugales. Mais beaucoup d’acteurs des médias à l’ATP, préfèrent se taire
William Pereira

William Pereira

L'essentiel

  • Zverev a été condamné par la justice allemande pour violences conjugales mais bénéficie toujours du soutien de l'ATP.
  • L'ATP contrevient à ses propres règles en ne suspendant pas l'Allemand malgré sa condamnation.
  • Les médias, qui préfèrent se pencher sur le come-back réussi de Zverev après sa terrible blessure à la cheville, ont aussi leur part de responsabilité

Faut-il dissocier l’homme de l’artiste quand celui-ci est sous le coup d’accusations relevant du pénal ? La révolution féministe Me Too et les débats de société qui l’ont accompagnée ont apporté une réponse assez catégorique à la question, avec une nette préférence pour le « « non ». Ce refus a l’avantage d’interdire les récits alternatifs où la personne publique, qu’elle soit moralement condamnable ou juridiquement condamnée (ou les deux), pourrait trouver refuge. Dans ces histoires « bis », le génie peut étouffer le salopard, ses méfaits et par extension invisibiliser ses victimes.

La question éthique autour du cas d’Alexander Zverev, condamné par le tribunal d’instance de Berlin à une amende de 450.000 euros pour des faits de violences conjugales contre son ex Brenda Patea, et dont le comportement violent avait déjà été dénoncé en octobre 2020 par une autre de ses ex, Olga Sharypova, s’inscrit dans ce cadre complexe. Ou plutôt, elle le devrait.

Dans les faits, les habitués du circuit ne s’encombrent que très peu avec ce type de considérations quand ils ne ferment pas les yeux par facilité. A l’exception peut être de Ben Rothenberg, le journaliste à qui Sharypova s’est confiée plusieurs heures pour dénoncer l’emprise morale et physique exercée par l’Allemand au cours de leur relation toxique. « La première fois [qu’il a été violent], c’était à Monaco dans son appartement, racontait la jeune femme. J’allais partir parce que nous avons eu une très grosse dispute. J’étais dans le couloir et il m’a cogné la tête contre le mur. »

Elle en tombera, il niera. « Il a eu peur, puis il a commencé à mentir. Il a dit que je l’avais frappé en premier, il disait qu’il ne l’avait pas fait, qu’il ne l’avait jamais fait. » Un épisode parmi d’autres qui conduiront la Russe au désespoir : elle essayera en vain de se suicider en s’injectant de l’insuline, empreintée à Zverev, que l'on sait désormais atteint de diabète.

« Du déni, un malaise et une difficulté à traiter ce sujet »

Mais pourquoi parler de violences conjugales quand on peut s’accrocher à une ficelle narrative autrement confortable, celle du come-back réussi de l’Allemand (2 titres en 2023) après sa sortie dramatique du court Philippe Chatrier un an plus tôt, en pleurs et la cheville en compote. La chaîne allemande RTL en fait des caisses pendant la rééducation du joueur, elle le suit chez le médecin, montre maman Zverev en larmes, des photos de Sascha enfant, comment ne pas craquer, les violences domestiques, non, ça n'est pas son genre, impossible… Aujourd’hui encore, le filon continue d’être exploité à chaque trébuchement de l’Allemand sur un court, comme ce fut le cas lundi, lors de son entrée en lice dans les finales ATP contre Carlos Alcaraz.

« Je n’ai pas repensé à qui s’est passé contre Nadal à Roland‐Garros car je savais que ma cheville n’avait pas tourné, c’était complètement différent, rassurera Zverev. J’ai juste glissé. » Ou comment rendre sympa un homme (potentiellement) dangereux (le fameux récit alternatif qu’on évoquait au début, ça vous revient ?) au mieux par paresse, au pire par lâcheté. « Il y a de tout : du déni, du malaise ou une difficulté à traiter l’affaire qui décourage certains d’en parler, analyse un observateur avisé du circuit masculin. Certains préfèrent fermer les yeux que de se poser ces questions pointues. »

Pourtant, il faut en parler. Giuseppina Sapio, maîtresse de conférences à l’université Paris 8, s’intéresse à la médiatisation des affaires de violences faites aux femmes, et rappelle l’importance des médias dans la diffusion du message porté par le mouvement Me Too.

« Le rôle des médias dans la lutte contre les violences masculines contre les femmes est reconnu d’un point de vue institutionnel. C’est même inscrit dans l’article 17 de la convention d’Istanbul [sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique]. » »

En zone mixte à Bercy, le sens du devoir n’a, une fois n’est pas coutume, pas effleuré grand monde : après sa victoire contre Ugo Humbert, soit quelques heures après l’annonce de sa condamnation, il n’était question que de balle jaune, et du pire Bercy de l'histoire (on s'inclut dans le lot). Un confrère britannique sauvera néanmoins l’honneur de la corporation en posant une question sur ladite amende, que Sascha Zverev conteste. « Je pense que c’est de la pure connerie, dira le joueur au Times. Toute personne ayant un QI à peu près normal sait de quoi il s’agit ». Charmant.

Zverev présenté en « come-back king » par l’ATP

La position attentiste de l’ATP est également à questionner. L’instance qui régit le tennis masculin, contactée en vain par 20 Minutes, continue de promouvoir l’image du n°7 mondial sur ses réseaux sociaux comme n’importe quel autre joueur. Sur X (anciennement Twitter), on le présente en « come-back king », on loue son élégance sur le tapis bleu déroulé à Turin avant le Masters. Sur Insta, il participe à un jeu présidé par Novak Djokovic au côté des six autres finalistes de la saison… « Ce que l’institution pourrait faire, c’est de ne pas en faire trop, préconise Gilles Delanoë, spécialiste de la gestion de crise pour le cabinet Heiderich, notamment sur les questions sportives. Citer le joueur au même titre que les autres, c’est un minimum. Faire des interviews du joueur, ce n’est peut-être pas malin. Écrire beaucoup sur le joueur, ce n’est peut-être pas malin non plus. Ça risque de froisser le public. » Sous les différentes publications mentionnées, on trouve effectivement de nombreux messages de mécontentement.

Sur X, la mise en avant de Zverev au même titre que les autres joueurs fait débat
Sur X, la mise en avant de Zverev au même titre que les autres joueurs fait débat - Capture d'écran X

Plus étonnant et important : en pratiquant la politique de l’autruche, l’ATP contrevient à ses propres statuts. En l’absence d’une politique en matière de violence domestique, l’ATP a en effet déclaré qu’elle s’en remettrait au système juridique. (Règles de l’ATP 8.05 A (2) (c) et (d) : Une accusation ou une condamnation civile ou criminelle est un motif suffisant pour suspendre un joueur en raison d’une « conduite contraire à l’intégrité du jeu »). Or, si elle est contestée par le joueur, la condamnation sur ordonnance n’est, en droit allemand, délivrée que si le juge n’a pas de doutes sur la culpabilité du prévenu. Il y a eu des photos, des captures d’écran, des témoignages, la preuve d’un contrat proposé à Brenda Patea pour acheter son silence en échange de 100.000 euros, ce qu’elle a décliné, rapporte le Süddeutsche Zeitung

La présomption d’innocence ? Zverev y a evidemment droit, mais des voix s’élèvent, suggérant l'idée d'une suspension préventive comme pour les sportifs accusés de dopage. Avec le mérite d'éviter cette situation paradoxale où le demi-finaliste à Roland-Garros continue de jouer tout en s’engageant avec confiance sur la voie d’un très probable procès. Le cabinet d’avocats Schertz Bergmann, qui représente le joueur, a affirmé dans un communiqué que les faits livrés par Patea, « seuls à la base de l’ordonnance, ont déjà été rejetés par un rapport médical ». Pas tant une garantie d'absolution que l'appropriation du récit à travers une posture de contre-attaque, en essayant de sortir l’accusatrice de sa posture de victime idéale admise dans l'imaginaire collectif. Giuseppina Sapio explique l’idée :

« La bonne victime est en mesure de prouver les violences qu’elle a vécues. C’est très facile quand on nous a dégommé et qu’on se prend en photo, encore faut-il y avoir pensé. Mais que fait-on des violences psychologiques qui ont des effets parfois encore plus néfastes, ou si on a subi des violences morales ou administratives [comme la rétention de passeport dont le soupçonne Olga Sharypova au cours d’une dispute à New-York en 2019] , sachant que celles-ci sont plus décrédibilisées par rapport aux violences physiques ? » »

D’autant plus que les victimes de violences conjugales ont, au moment où les faits se déroulent, bien souvent le réflexe de se cacher. « J’avais recueilli le témoignage d’une femme victime de violences domestiques, poursuit l’universitaire. Elle me disait, « quand je voyais qu’il commençait à s’énerver, mon premier réflexe n’était pas de partir mais de fermer les fenêtres pour qu’on n’entende pas.” »

Le cadre juridique seul ne suffit plus

A New-York, Sharypova aurait combiné les deux : fuir la chambre d’hôtel du couple et se cacher sur un canapé du premier étage du bâtiment pour qu’aucun individu du monde du tennis ne la remarque. Autant de facteurs qui puissent expliquer que des personnes violentes puissent s’en sortir le jour du procès, faute de preuves solides. La conclusion de l'enquête indépendante menée sur le cas Zverev/Sharypova par le cabinet LFG, mandaté par l'ATP, va dans ce sens. « En raison du manque de preuves fiables et de rapports de témoins oculaires, concluait l'instance en janvier, ainsi que des déclarations contradictoires de Sharypova, Zverev et d'autres personnes interrogées, l'enquête n'a pas été en mesure de corroborer les allégations d'abus ou de déterminer que des violations des règles de l'ATP relatives aux infractions sur site ou aux infractions majeures des joueurs ont eu lieu. »

Le jugement moral ne peut cependant pas, dans le cas d’un sujet de société aussi jeune et encore mal encadré par la justice, prendre pour unique base une condamnation, dit Sapio. « Le cadre juridique suffirait dans un monde idéal, c’est-à-dire pas dans le nôtre. Ce serait effectivement beaucoup plus simple de pouvoir être orientés dans nos jugements par le cadre juridique. Ça serait réconfortant. Malheureusement, le script juridique ne peut pas être la seule grille interprétative par laquelle on peut lire le monde. C’est pourquoi les débats médiatiques ont une certaine importance dans le changement des mentalités. Ils ont cette fonction importante pour mettre au premier plan des phénomènes de société importants aujourd’hui. » Charge aux acteurs, qu’ils soient médiatiques ou institutionnels, de ne pas se cacher derrière la justice avant de se demander s’il faut séparer l’homme de l’artiste.