Retraite de Federer (2/5) : Mirka, la régente discrète et indispensable de la galaxie Federienne

TENNIS La femme de Roger Federer a largement contribué à construire la personnalité du champion suisse sur et hors des terrains

Julien Laloye
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Mirka Federer lors d'un match de son mari à l'Open d'Australie 2020.
Mirka Federer lors d'un match de son mari à l'Open d'Australie 2020. — Greg Wood
  • Roger Federer a annoncé la semaine passée qu’il prendrait sa retraite après la Laver Cup, qui se déroule le week-end prochain.
  • Joueur immensément talentueux, élégant, au palmarès hors-norme, le Suisse a marqué toute une génération depuis ses débuts, il y a près de 25 ans.
  • 20 Minutes lui consacre une série d’articles cette semaine avant l’ultime révérence, peut-être en double aux côtés de Rafael Nadal ?

Il est de ces événements inéluctables auxquels on refuse de se préparer. Trop douloureux. L’annonce de la retraite de Roger Federer en fait incontestablement partie. Personne ne voulait imaginer à quoi ressemblerait le tennis sans le Suisse. Mais il faut désormais se rendre à l’évidence. Le Suisse a fini par dire stop, après 20 titres du Grand Chelem en presque 25 ans de carrière. Avant les derniers coups de raquette du maître, à partir de vendredi lors de la Laver Cup, 20 Minutes consacre une série d’articles à celui qui restera une légende du jeu. Deuxième épisode ce mardi, sur le rôle tenu par son épouse Mirka tout au long de sa carrière.


Federer va s’en aller, nous laissant seuls avec le souvenir et quelques photos jaunies par le temps ou par le coiffeur de « Rodgeur », tous cheveux blonds peroxydés dehors à l’aube de ses grands triomphes. Heureusement, Mirka est passée par là. On ne remerciera jamais assez la femme du Suisse pour sa politique capillaire intraitable : c’est grâce à elle qu’il n’existe que peu de traces documentées des impairs stylistiques du jeune Federer. « Pour vous souvenir qu’il y aura toujours des jours meilleurs », avait ironiquement instagramé le champion, à propos de l’époque « preMirka », 1999 et des brouettes.

Derrière le grand homme, donc, Mirka Wawrinec, une femme sûre de sa coupe de cheveux, relativement stable sur la longueur, et toute aussi sûre des talents de son mari, mêmes quand ils étaient bien cachés sous le vernis de l’ado boudeur et mal dégrossi. C’est qu’il fallait miser sur le bon cheval dans le village olympique de Sydney, quand Federer observait la jeune femme de 22 ans du coin de l’œil sans oser l’approcher.

Une rencontre avant la célébrité

Le storytelling de la rencontre, tel qu’il nous a été vendu : Timide comme un coup droit de Gasquet sous pression, « Rodgeur » passe la quinzaine à rêver autant de l’ancienne championne junior suisse que d’une médaille olympique, qui lui passera d’ailleurs sous le nez après une défaite pour le bronze contre Di Pasquale. Mais le soir même, tout est oublié : les colocs lutteurs de l’équipe suisse de tennis s’arrangent pour enfermer le futur couple sur la terrasse, l’air de dire qu’il a fallu les aider un peu.

Deux paires de jumeaux et 20 Grands Chelems plus tard, comment évaluer la part de madame Federer dans les succès de monsieur ? Dans la biographie que lui consacre Christopher Clarey sortie récemment, Marc Rosset, un ami proche se mouille ainsi : « Je crois que Roger doit 50 % de sa carrière à Mirka parce qu’elle gère un nombre de trucs incroyables ». Un compliment qui sonne presque comme une remarque à la papa. Oui, l’épouse de Federer a longtemps géré la charge mentale du couple : d’abord sa communication, puis les chambres d’hôtel en déplacement, les nounous pour les enfants, et ainsi de suite.

Mais c’est une vision réductrice de l’influence de Mirka Wawrinec sur la construction du plus grand mythe de l’histoire du tennis, au moins les premières années. « J’étais plutôt calme et disciplinée. Roger, lui, faisait beaucoup de bruit et ses entraîneurs devaient parfois le mettre dehors pour avoir la paix », établira-t-elle au début de leur relation dans le style pince-sans-rire qu’on lui accole parfois.

Se rappeler le mal de chien qu’elle s’est donné pour réussir une carrière dans le tennis, abandonnée à cause d’une douleur à la cheville insupportable en 2002, quelques mois après avoir obtenu son meilleur classement (76e). Son père, émigré de Slovaquie, n’avait pas lésiné sur le rentre-dedans, allant jusqu’à alpaguer le père de Navratilova lors d’un tournoi en Allemagne pour se faire une idée du niveau de celle qui s’appelle encore Miroslava. La jeune fille n’a pas de coup fort, mais une éthique du travail irréprochable qu’elle saura transmettre au dilettante Federer.



« Elle a eu un énorme impact sur moi »

Eloge de « Rodgeur », au printemps dernier :  « Quand je me suis fiancé avec Mirka, je n’avais pas encore de gros titres au tableau. C’est une femme forte et intelligente qui a eu un impact énorme sur moi, tant sur le court qu’en dehors. Elle m’a fait confiance et m’a appris à toujours faire de mon mieux. Mirka était convaincue que je ne devais pas gâcher mon talent. De son côté elle était consciente de ses limites. Elle savait qu’avec mes aptitudes, je pouvais aller beaucoup plus loin, et cette foi m’a vraiment boosté ».

Frustrée par sa carrière avortée, Mirka Federer s’est évidemment projetée sur celle de son mari, lui insufflant sa propre rage de vaincre, palpable quand on l’observait dans le box de Federer lors des matchs importants. Regard possédé, chewing-gum concassé jusqu’à mort clinique de la mâchoire, soupirs d’exaspération impayables, et même interventions intempestives, parfois : on se souvient encore de l’incident diplomatique à quelques jours de la finale de la Coupe David 2014, quand madame avait traité Stan Wawrinka de chouineur lors de la demi-finale du Masters, Federer jouant avec beaucoup de justesse le type qui n’a rien vu, rien entendu.

Le genre d’attitudes qui a pu renvoyer une image hautaine et un poil dépréciative de la compagne du champion suisse après 2005, quand elle a décidé d’un commun accord avec lui qu’elle ne répondrait plus aux sollicitations des journalistes. Il nous rappelle d’avoir fait quelques suppositions sur la précarité de notre existence si l’on se risquait à lui adresser la parole dans l’ancien salon des joueurs de Roland-Garros : serait-on fouetté par l’organisateur, obligé de recevoir nu sur une planche à clous redressée des premières balles de Rodgeur à pleine puissance ? Heureusement, notre manque de courage n’a jamais déçu, nous empêchant de nous torturer l’esprit plus longtemps.

C’était le temps des reproches un peu gratuits, des remarques désobligeantes sur son goût de moins en moins dissimulé pour les avantages de la vie de couple avec un n° 1 mondial multimillionnaire, des amitiés commentées avec la papesse de la mode Ana Wintour. Dans sa biographie très riche, Christopher Clarey n’avance qu’un seul regret : celui de ne pas avoir pu parler à Mirka Federer pour rendre hommage à son rôle en coulisses. Certains proches s’en chargent pour elle, comme Paul Annacone, l’un des entraîneurs de Rodgeur au cours de sa longue carrière :

Elle a toujours fait partie du groupe qui pouvait lui conseiller des trucs de tennis, même si elle ne s’immisçait pas. Mirka était très directe, elle me posait des questions du genre ''Roger a des problèmes sur le plan stratégique, quelle est votre philosophie là-dessus ?''. Plus je les ai côtoyés, plus j’ai respecté et apprécié leur relation et leurs rôles. Elle est très protectrice avec les gens qui travaillent dans ce groupe. »

A travers cette description, on entrevoit une sorte de répartition de leur image publique sur le principe bien connu du « good cop/bad cop ». A Rodgeur, la gentillesse immaculée, la bonne blague, la bonhomie permanente, à Mirka le pouvoir de dire non dans l’ombre, dans un registre plus ingrat, mais non moins indispensable à la longévité de la carrière de l’octuple vainqueur de Wimbledon.

En 2018, pour les 40 ans de sa femme, Roger Federer avait d’ailleurs préféré zapper la terre battue pour lui organiser, enfin, un anniversaire digne de toutes ses attentions passées : « Elle a tellement fait pour moi. J’ai voulu lui donner des souvenirs, des expériences. Mon rêve a toujours été qu’elle connaisse notre destination, rien de plus. Alors je me suis dit "inversons les rôles" ». Quelques jours à Ibiza avec les amis du couple, une quarantaine de personnes. Mais on ne se refait pas : c’est Mirka qui a composé la liste des invités pour être sûr que « Rogeur » n’oublie personne.