US Open : « L’endroit parfait pour une fin parfaite »… L’icône Serena Williams à l’aube de sa deuxième vie

BYE BYE LEGEND Opposée à la Monténégrine Danka Kovinic au premier tour de l'US Open dans la nuit de lundi à mardi, Serena Williams va faire ses adieux au tennis à Flushing Meadows, là où tout a commencé pour elle en remportant son premier Grand Chelem, à 17 ans, face à Martina Hingis

Aymeric Le Gall
Après une carrière longue de plus de 25 ans, Serena Williams s'apprête à prendre sa retraite.
Après une carrière longue de plus de 25 ans, Serena Williams s'apprête à prendre sa retraite. — AELTC / Jed Leicester / POOL / AFP
  • A 40 ans, Serena Williams dispute le dernier tournoi de sa longue et magnifique carrière, à partir de lundi à l'US Open.
  • La cadette des soeurs Williams, 23 titres en Grand Chelem et quatre médailles d’or olympique, laissera une empreinte profonde dans l'histoire de son sport, et même au-delà.
  • Car «Queen S» aura cassé tous les codes, brisé tous les tabous et mené de nombreux combats sociétaux contre les injustices raciales, les violences policières, pour les droits civils de la communauté afro-américaine ou le droit des femmes.

Il n’aurait manqué ça pour rien au monde. Malgré un emploi du temps de ministre avec son académie de tennis qui tourne à plein régime, du côté de Boca Raton, en Floride, Rick Macci va tout envoyer bouler et prendre le premier avion direction New York, pour assister lundi soir (19h00 heure locale, 1h00 du matin en France) à ce qui pourrait être le tout dernier match professionnel de Serena Williams. « Il est inconcevable que je n’y sois pas, ça va être l’un des plus grands moments de l’histoire du tennis ! », annonce celui qui fut le tout premier coach des sœurs Williams, dans l’ombre du tout-puissant saint-père King Richard, à Compton, de 1981 à 1985, là où tout a commencé.

Après 25 ans d’une incroyable carrière à filer le tournis aux statisticiens les plus chevronnés - 23 titres en Grand Chelem, Quatre médailles d’or olympique, 365 victoires en simple en GC (record de toute l’histoire du tennis femmes et hommes confondus), 186 semaines consécutives passées au sommet du classement mondial et environ 875.923 claquasses de mammouth au service, Queen S a dit stop.

Les s?urs Williams en 1997, l'année de leur éclosion sur le circuit, à respectivement 16 et 17 ans.
Les s?urs Williams en 1997, l'année de leur éclosion sur le circuit, à respectivement 16 et 17 ans. - SIPA

A sa manière, en grande pompe, dans les colonnes du so glam Vanity Fair et en maîtrisant les horloges du temps pour que la success story soit totale. « Elle l’a fait, comme toujours, selon ses propres règles, intelligemment, au bon moment. Elle l’annonce en amont, elle nous laisse nous préparer à l’idée pour qu’on puisse profiter au mieux de tout ça. Et puis elle s’arrête là où tout a commencé, chez elle, à l’US Open, là où elle a remporté son premier Grand Chelem à 17 ans contre Martina Hingis, pose Alyssa Roenigk, l’une des journalistes qui connaît le mieux Serena Williams. Ça va être un moment d’émotion incroyable, un moment poétique je dirais même. Flushing Meadows, c’est l’endroit parfait pour une fin parfaite. »

Et qu’importe la manière de s’en aller – une défaite au premier tour n’est pas à exclure contre Danka Kovinic, 80e mondiale – pourvu qu’on ait les larmes. Et les poils. Car ce n’est pas à une simple tenniswoman que nous allons dire au revoir, c’est à une icône mondiale, un mastodonte qui aura marqué l’histoire bien au-delà du tennis, une femme qui aura cassé tous les codes, brisé tous les tabous et mené un sacré paquet de combats sociétaux avant tout le monde.

Une source d’inspiration comme personne avant elle

Quand on évoque la cadette des sœurs Williams, une expression revient sans cesse : la source d’inspiration. Si l’expression est parfois galvaudée, dans le cas de Serena, il ne saurait mieux coller. En devenant la deuxième femme noire de l’histoire à remporter un Grand Chelem après Althéa Gibson en 1956 à Roland-Garros – et dont Serena Williams s’était elle-même inspirée - la gamine de Compton a influencé toute une génération de joueuses. « Elle a donné des idées, de la force et du courage à ces gamines noires qui allumaient leur télé et voyaient cette femme qui leur ressemble dominer sa discipline, dans un sport qui a très longtemps été l’apanage des blancs, raconte Alyssa Roenigk. Coco Gauff en est le plus récent exemple, mais avant elle Serena elle a influencé tellement de jeunes tenniswomen sur les 25 dernières années, je crois qu’on ne s’en rend pas bien compte. »

Coco Gauff lors de l'Open du Canada à Toronto, le 10 août 2022.
Coco Gauff lors de l'Open du Canada à Toronto, le 10 août 2022. - Phamai Techaphan/Shutterstock/SIPA

Dans la dernière interview qu’elle a accordée à la journaliste d’ESPN, Coco Gauff résumait ainsi sa façon de voir le tennis : « Serena, Venus, Serena, Venus, Serena ». Elle n’a d’ailleurs jamais vraiment regardé d’autres matchs que ceux de Serena et sa sœur. « Elle est la raison pour laquelle je joue au tennis », a-t-elle répété après l’annonce de sa retraite future. Et la raison pour laquelle elle n’a pas abandonné, quand ses parents doutaient de son envie de faire carrière après une défaite sans combattre contre une joueuse classée au-delà du top 300 (6-1, 6-1). La suite, c’est Aylssa Koenigk qui l’écrit : « Candi (sa maman) lui a demandé de penser aux meilleures joueuses. De penser à Serena. Arrête-t-elle de courir à chaque point perdu ? Arrête-t-elle de croire qu’elle peut gagner, même face à une balle de match pour l’adversaire ? "Non, lui dit Coco. Jamais." Ce fut le déclic. A partir de ce moment-là, c’était comme… Boum ! »

« Plus le moment est important, plus elle s’élève »

Rick Macci hoche la tête : « Sur le terrain, Serena ne lâchait rien, jamais, et ce n’est pas donné à tout le monde à cet âge-là. Au-delà de ses qualités tennistiques, sa puissance, son service, son intelligence de jeu, c’est son état d’esprit qui a fait la différence. Plus le moment est important, plus elle s’élève. Sur le court, quelque chose s’allume en sa présence, la manière qu’elle a d’exprimer cette rage, ses émotions, elle ne se cache pas, elle est vraie et je pense que c’est aussi pour ça que les gens, spécialement les femmes, les jeunes filles, s’identifient à elle et s’en inspirent. » Mais cette fascination va bien au-delà du tennis.

« Quand Coco explique qu’elle s’est façonnée à travers Serena, elle ne parle pas simplement de son revers ou de son service, prolonge Roenigk. Elle parle de sa manière d’être devenu la porte-parole des minorités, de ses combats contre les injustices raciales, sociales, les violences policières, pour les droits civils de la communauté afro-américaine, le droit des femmes, etc. Elle voit en elle une femme puissante qui ne se borne pas à marquer l’histoire de son sport mais qui veut changer le monde. »

Lutte contre le racisme et boycott d’Indian Wells

Femme noire dans un monde d’hommes blancs, Serena Williams a très vite compris le pouvoir que sa notoriété lui procurait. Et elle s’en est servie allègrement. Bien avant la mort de George Floyd et le mouvement Black Lives Matter, celle-ci s’était publiquement exprimée contre cette fâcheuse tendance qu’ont les policiers américains à avoir la gâchette facile face à des gens un peu trop bronzés à leur goût. « Comme l’a dit Martin Luther King : Il vient un moment où le silence vaut trahison. Je ne resterai pas silencieuse », avait-elle promis dans un post Facebook après la mort de  Philando Castile en 2016, un Afro-Américain abattu par des policiers après un banal contrôle routier. La lutte contre le racisme a toujours été l’un de ses chevaux de bataille, quitte à sacrifier une partie de sa carrière, comme lors de son boycott d’Indian Wells.

Prise en grippe par le public lors de la finale contre Kim Clijsters en 2001 et convaincue d’être victime du racisme d’une partie du public, Serena snobera le tournoi pendant 14 longues années. « Si vous croyez en quelque chose, vous devez vous battre pour et ne faire aucune concession sur vos principes fondamentaux. Cette décision est venue du cœur, elles se sont battues pour ce en quoi ils croyaient et c’est fort je trouve. Beaucoup de joueurs et de joueuses ne jouent que pour l’argent ou la gloire, pas Serena », applaudit Macci.

« Elle a le feu en elle, ce n’est que le début »

Son témoignage après son deuxième accouchement difficile (suivi d’une embolie pulmonaire qui aurait pu lui coûter la vie) pour dénoncer les discriminations dont sont victimes les femmes noires aux Etats-Unis (trois fois plus susceptibles de mourir que les femmes blanches lors de la grossesse selon le Centre de contrôle des maladies et de prévention) aura beaucoup fait pour faire avancer la cause. Tout comme son combat pour que les joueuses puissent bénéficier après leur accouchement de leur classement d’avant la grossesse au moment de désigner les têtes de séries dans les tournois, après que Roland-Garros a décidé en 2018 de ne pas lui accorder ce droit, elle qui était alors retombée au 451e rang mondial après ses seize mois d’arrêt.

Dans la foulée de son coup de gueule, la WTA changeait les règles. « Les instances n’ont pas toujours été attentives à cette doléance, souligne la journaliste américaine. Mais quand c’est Serena qui parle, on écoute. Sa voix porte plus que d’autres et grâce à elle les joueuses qui souhaiteraient avoir des enfants pendant leur carrière pourront désormais le faire sans craindre de mettre leur carrière en danger. »


Voilà, c’est ça Serena. Et tant de choses encore. On pourrait vous parler du prolongement de ses combats dans sa manière de faire du business, en privilégiant toujours des projets en accord avec ses principes, mais inspirons-nous d’elle et sachons nous arrêter au bon moment. De toute manière, ce clap de fin n’en est pas forcément un. Comme elle l’écrit dans Vanity Fair, au mot retraite elle lui préfère un plus « moderne », celui d’évolution. Engagée dans 1001 projets (la mode, le business, l’éducation, le sport évidemment), on n’a pas fini d’entendre parler d’elle. Et Rick Macci de conclure : « Sans le tennis, elle va avoir plus de temps pour se consacrer à tout le reste. Je suis persuadé que sa voix va porter encore plus, qu’elle va s’engager encore plus, qu’elle va faire bouger bien des choses dans la société. Elle a le feu en elle, ce n’est que le début ».