Open d’Australie: Et si le tennis devenait un sport de gauchistes?
TENNIS•Emmenés par Djokovic, les joueurs veulent pousser à la création d’un syndicat complètement indépendant de l’ATP et des Grands Chelems…J.L.
L'essentiel
- Le conseil ses joueurs veut créer un syndicat pour défendre les intérêts de la profession
- Djokovic est le leader de la fronde, au contraire de Federer et de Nadal
Pour l’instant, c’est une révolte plutôt qu’une révolution, mais Louis XVI avait cru la même chose le 14-Juillet. De quoi parle-t-on ? La rébellion de palais des joueurs du circuit. Et pas menée par n’importe qui s’il vous plaît. Novak Djokovic himself. Le président du conseil des joueurs a profité de l’AG annuelle tenue en marge de l’Open d’Australie pour mettre le boxon. Comment ? En invitant ses collègues à créer un syndicat pour défendre la profession sous les hourras de la foule. Il faut dire que le Serbe avait fait le boulot en amont en dégotant un avocat venu expliquer à aux joueurs présents, qu’avec 7 % des revenus d’un Grand Chelem dans leur poche seulement, ils se faisaient bien enfler par les patrons. Banco : le type a été applaudi plus fort qu’un émissaire chaviste de passage pour un séminaire de la France insoumise.
Une poussée d’urticaire classique. Tout le monde est d’accord pour dire que le tennis est un sport qui paye mal. Le centième meilleur footballeur du monde doit rentrer par semaine ce que le centième mondial en tennis rentre en un an. On exagère ? Pas plus que ça. On se souvient d’une interview de Jonathan Eysseric qui nous expliquait qu’un joueur avait besoin de 80.000 euros pour se payer une année sur le circuit avec un entraîneur pas trop gourmand en salaire. Montant réévalué à 100.000 euros par le même Eysseric fin novembre. Estimation au doigt mouillé : s’il faut 100 000 euros pour faire son année sans perdre d’argent, mettons le curseur à 250.000 euros pour bien gagner sa vie. Notre calcul :
250.000 euros/le salaire d’un entraîneur-préparateur physique-kiné + les frais de voyages-nourriture-hôtel + les impôts prélevés sur les gains en tournoi (environ 30 %) = un salaire confortable (mais pas incroyable) pour un gars qui fait partie des tout meilleurs de son métier.
« C’est normal que les joueurs aient envie d’une part plus importante du gâteau »
De là, fouillons un peu sur le site de l’ATP : pour l’année 2017, on compte 125 joueurs qui dépassent la barre des 250 000 euros, dont un petit tiers qui atteint le million d’euros de prize money sur une saison entière… sur une base de 2.000 joueurs professionnels. Un jeu qui fait beaucoup de perdants. « Les choses se sont améliorées sur les quatre ou cinq dernières années, reconnaît Kevin Anderson, vice-président du conseil des joueurs, lesquels sont aujourd’hui représentés à parts égales avec les directeurs de tournoi dans le conseil en question. Aujourd’hui, quand vous êtes dans les 100 premiers mondiaux, vous gagnez bien votre vie. On aimerait pousser cette proportion aux 200 premiers. C’est normal que les joueurs aient envie d’avoir une part du gâteau plus importante ».
On a profité de notre longue rencontre avec Bernard Giudicelli la semaine passée pour le toper sur le sujet. Le président de la FFT estime ne pas avoir attendu les états généraux du circuit pour mettre les mains dans le cambouis :
« « Le premier qui a remis en cause le principe du doublement systématique d’un tour à l’autre en Grand Chelem, c’est moi. A Roland-Garros, on a réduit cet écart du mieux possible entre celui qui perd au premier tour et le vainqueur. Les études menées par la fédération internationale montrent qu’un joueur arrête de perdre de l’argent quand il arrive dans les 300 premiers. L’idée c’est de sécuriser un maximum de joueurs financièrement en leur assurant 200.000 euros sur les quatre Grands Chelems » »
Pour le reste, il ne faudrait pas non plus demander le beurre, l’argent, la crémière et l’argenterie cachée dans le grenier. Giudicelli : « J’entends qu’on compare le tennis au basket ou au hockey, qui distribuent 50 % de leurs revenus aux joueurs. Mais ce sont des sports de franchise avec un modèle économique différent ». Et des traditions syndicales bien ancrées dans la tête des propriétaires qui voudraient la jouer gros durs.
Des joueurs pas d’accord entre eux
Imagine-t-on un jour les meilleurs joueurs du monde planter la moitié d’une saison de tennis par une grève générale comme en NBA ou en NHL pour gratter une meilleure répartition des revenus ou de meilleures conditions de travail ? Ce n’est pas le genre de la maison, et Djokovic n’était pas très fier de lui après coup, comme s’il devait avoir honte : « Ce qui s’est passé, c’est que nous, les joueurs, nous voulions discuter de certains sujets. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit de mal à cela. Aucune décision n’a été prise. Personne n’a parlé de boycott ou de choses dans ce genre ».
Entendu. Il faut dire que pour monter un syndicat il faut être plusieurs et que Federer et Nadal, les deux autres grands maîtres des horloges, n’ont jamais daigné défiler entre République et Nation avec un autocollant CGT sur le polo Lacoste. Le Suisse a même été un tantinet désagréable quand il a été lancé sur le sujet :
« « Les tournois du Grand Chelem pourraient payer plus, clairement. Mais ce n’est pas le moment d’en parler et ils le savent. Nous avions trouvé un bon accord, qui convenait à tout le monde et qui semble avoir vécu. On pourrait trouver un moyen de créer des réunions improvisées, dans les vestiaires ou autre. Mais en réalité, c’est compliqué de s’organiser sur le moment avec les agendas des uns et des autres. Il est simplement impératif que tous les joueurs prennent le temps de se parler ». »
La réforme de 2019 pour « revaloriser le statut des joueurs professionnels » ?
Ok « Rodgeur », merci pour le soutien, ça fait chaud au cœur. Tout ça pour dire qu’il y a de la marge avant la prise de la Bastille. Au moins jusqu’à 2019 et la grande réforme qui verra le circuit passer de 2000 joueurs professionnels à moins de 750. Une évolution à double tranchant. D’un côté, le statut de joueur professionnel sera revalorisé, mais de l’autre, beaucoup resteront sur le carreau. Giudicelli : « Le tennis ne pourra pas à la fois donner un prize money très élevé aux tout meilleurs et assurer des gros salaires à ceux qui sont en dessous du prix du marché. C’est le problème des doubles, d’ailleurs. Une solution simple, c’est de les supprimer pour donner plus aux autres. Mais il y a des réalités auxquelles on ne touchera pas. Par exemple, la femme, avec ses qualités physiques et ses résultats, est aussi méritante que les garçons et elle doit toucher la même somme ».
Pour le coup, voilà un débat censé être réglé depuis longtemps. Pas inutile de rappeler comment : Billie Jean King accompagnée de quelques autres qui décident de monter un circuit parallèle pour protester contre l’inégalité des revenus entre les sexes. Deux ans après, c’était une affaire classée. Une belle source d’inspiration pour le Djoker et ses petits copains fédérés.



















