France – Italie : Tauliers émoussés, peu de sang neuf… Est-ce qu’on n’aurait pas pris ce Tournoi à l’envers ?
RUGBY•En choisissant de redonner sa confiance à la majorité du groupe présent lors du dernier Mondial, malgré sa fatigue physique et mentale, Fabien Galthié a choisi de repousser la construction d’un nouveau cycle en équipe de FranceAymeric Le Gall
L'essentiel
- L’équipe de France affronte l’Italie, dimanche, pour son troisième match du tournoi des VI Nations, à Lille.
- Alors que les joueurs présents à la Coupe du monde semblent toujours marqués physiquement et mentalement par l’échec en quart de finale, Fabien Galthié a choisi de leur renouveler sa confiance.
- Ne fallait-il pas plutôt profiter de ce tournoi pour lancer de nouveaux jeunes et impulser un nouveau cycle en vue du Mondial 2027 en Australie. Beaucoup de spécialistes pensent que oui.
Lunettes noires sur le nez de Fabien Galthié et ciel gris au-dessus de Marcoussis en ce mercredi d’entraînement pluvieux, à cinq jours de la réception de l’Italie, à Lille. Il y a certaines choses qui ne changent pas du côté de l’équipe de France de rugby. Tout comme les visages qui peuplent ce groupe France, du reste, composé à 90 % d’éléments ayant vécu le Mondial à la maison et cette terrible élimination en quart de finale contre l’Afrique du Sud. C’est le parti pris par le sélectionneur : faire confiance aux grognards qui l’accompagnent depuis quatre ans maintenant pour se relever après l‘échec.
Et si personne n’avait rien trouvé à redire à cela jusqu’aux deux premiers matchs du tournoi des VI Nations, la peignée irlandaise à Marseille et la bouillie un peu chanceuse à Murrayfield sont passées par là et nous jouent une tout autre musique. Au point qu’on se demande aujourd’hui s’il n’aurait pas fallu injecter un peu (beaucoup) de sang neuf dans cette équipe, afin de régénérer un groupe marqué physiquement et mentalement par la toise au Mondial, quitte à couper quelques têtes au passage. S’asseoir sur nos ambitions d’aujourd’hui pour construire le groupe de demain, en somme. Celui qui ira main dans la main en quête d'un premier sacre en Coupe du monde, dans quatre ans, en Australie.
« La réponse à cette question, on l’a eu sur l’essai de Bielle-Barrey en Ecosse, avec Nolan Le Garrec à la baguette, acquiesce l’ancien sélectionneur Pierre Berbizier. Cette jeunesse a pointé le bout de son nez et elle a montré qu’elle est prête à reprendre le flambeau. Encore faut-il lui donner sa chance et la mettre en ordre sur le terrain, encadrée par quelques anciens. »
« Il fallait se revoir, se redonner une chance »
Poser la question du renouvellement à un sélectionneur capable de vous affirmer les yeux dans les yeux que le match en Ecosse était « parfait », c’est se risquer de se voir rétorquer que le jeune Posolo Tuilagi s’est fait une place dans l’équipe, au point d’avoir gagné son maillot pour sa première titularisation, dimanche, contre l’Italie. Mais le profil de l’adversaire et la configuration au classement auraient pu mériter de lancer d’autres jeunes sur le terrain.
Sans forcément valider la stratégie du grand chef, l’ancien centre du Racing Club de France Eric Blanc comprend le mécanisme d’un tel conservatisme. « Je pense que Fabien Galthié voulait les réunir après la désillusion et qu’il ne voulait pas que ce groupe puisse partir sur une défaite aussi douloureuse. Il fallait se revoir, se redonner une chance et se donner comme objectif de gagner ce tournoi. Ça ne s’est pas passé comme prévu et on va devoir se contenter d’une deuxième place dans le tournoi. » Pierre Berbizier est plus tranché :
« « Je pensais que l’humiliation en début de tournoi aurait permis au sélectionneur de changer son fusil d’épaule, mais non. On s’accroche à cette victoire un peu mensongère pour essayer de se convaincre que l’état d’esprit est de retour. On tente de se rassurer comme on peut mais j’ai surtout l’impression qu’on ne veut pas passer à autre chose. Fabien Galthié veut montrer qu’il avait raison lors de la Coupe du monde, il est dans le déni de réalité et jusqu’ici le terrain ne lui donne pas raison. » »
Malgré les critiques, chaque jour plus nombreuses, le sélectionneur n’entend pas céder à la pression populaire. Il l’a encore répété vendredi en conf'. « On entend qu’il faut changer les joueurs. Mais l’équipe de France, ce n’est pas la Star Academy ou Koh Lanta. Certains joueurs sont moins performants, ils ont le droit. Ce sont des êtres humains. La résilience se fait collectivement. Nous sommes toujours dans ce travail, a-t-il expliqué. Nous sommes convaincus qu'un turnover massif ne marchera pas, pas avec cette équipe-là. »
Une stratégie floue et des joueurs en plein questionnement
Dans ce contexte un peu morose, le XV de France tente tout de même de se persuader qu’il est sur le bon chemin, que la confiance est de retour et que le jouet n’est pas cassé. On ne ferait pas autre chose à leur place, mais vu de l’extérieur, objectivement, ce succès poussif à Murrayfield laisse songeur, notamment dans d’un strict point de vue du jeu. C’est aussi l’avis de Pierre Berbizier.
« On avait un jeu de dépossession avant le Mondial, de possession lors du Mondial, aujourd’hui je ne saurais dire quel est le style de cette équipe. On est dans le vague. Ce groupe est en état de questionnement depuis son élimination en quart de finale. Quel jeu veut-on ? A-t-on les joueurs pour ? Il a gardé toute l’ossature de l’équipe du Mondial, mais pour en faire quoi ? Je ne sais pas. J’ai l’impression que les joueurs entrent sur le terrain avec plus de questions en tête que de réponses. »
Quand on leur a posé la question du style de jeu en conférence de presse, mercredi, après le dernier entraînement à haute intensité, les Bleus ont joué la carte de l’humour pour esquiver toute tentative de réponse. « Oh vous savez, nous on est troisième ligne, a plaisanté Paul Boudehent aux côtés de François Cros. On peut essayer de vous tricoter une réponse mais bon… ».
S’il ne voit pas bien encore ce vers quoi veut tendre Galthié pour le deuxième chapitre de son mandat, Eric Blanc sait en revanche ce qu’il ne veut pas. « Moi, le jeu des Bleus, la dépossession, les temps de jeu, les datas, je l’ai compris et il ne me plaît pas. D’ailleurs on s’est cassé la gueule à l’arrivée au Mondial. Les datas ont leur limite, il vaut mieux contrôler le jeu, peser dessus, avoir le ballon. C’est ce que je pense, parce qu’en tant qu’ancien joueur et maintenant téléspectateur, je n’ai pas envie de me faire chier. »
Un renouvellement repoussé à l’été prochain ?
Cela passera inévitablement par un renouvellement de l’effectif, avec des jeunes joueurs comme Nicolas Depoortere (UBB), Marko Gazzotti (Grenoble) et Baptistes Jauneau (Clermont), tous champions du monde U20 l’été dernier, ou encore Emilien Gailleton (Section Paloise), qui prouvent chaque week-end en Top 14 ou en Coupe d’Europe qu’ils sont loin d’être manchots et qu’ils ont envie d’envoyer du jeu.
A ce titre, peut-on croire Fabien Galthié quand il dit que 80 % à 90 % de ce groupe sera de la partie en 2027 en Australie ou est-ce encore là une de ses pirouettes pour nous donner un os à ronger et des lignes de fiel à écrire ? « Comme après l’Ecosse, il est dans son petit jeu de communication exacerbé, répond Berbizier. Le seul problème, c’est que cette communication peut troubler jusqu’aux joueurs eux-mêmes. J’ai l’impression que Fabien Galthié entretient ce flou, qui rejaillit aussi sur le groupe. »
« « Galthié a expliqué que les Sudaf avaient 27 ans en 2019 et 31 ans en 2023 et que ça ne les a pas empêchés d’être champions du monde. C’est vrai, sauf qu’eux ont été champions du monde en 2019 et que toi tu ne l’as pas été !, pointe Eric Blanc. Et qu’à la différence des Sudafs, qui sont détachés à la Fédération et qui ne font que quinze à vingt matchs par an, nous on a des mecs qui jouent dans des clubs dans lesquels ils sont salariés, où on leur demande de tout gagner et qu’on tire sur la corde. Evidemment que certains de 2023 seront de l’aventure en 2027, mais pour d’autres ça sera très difficile. Il va falloir injecter du sang neuf lors de la prochaine tournée en Argentine. Je ne vois pas d’autres alternatives et je pense que c’est ce que va faire le sélectionneur. » »
Reste qu’il ne va pas falloir trop traîner avant d’impulser ce début de révolution car 2027 va arriver très vite. Et que pour pouvoir bâtir une équipe avec des nouveaux automatismes et de nouveaux principes de jeu, il ne faut pas se réveiller au buzzer. Quitte à faire jouer des jeunes qui, à date, ne sont pas fondamentalement au-dessus de nos habituels titulaires. « Peut-être qu’ils ne seront pas meilleurs tout de suite, mais c’est le risque à prendre, le prix à payer pour leur permettre de se forger l’expérience nécessaire pour aborder la prochaine Coupe du monde », assure le consultant rugby pour la chaîne L’Equipe.
D’ici à la prochaine tournée en Argentine, en juillet prochain, et celle d’automne, à la maison, qui devraient apporter leur lot de nouveautés, essayons au moins de bien terminer ce tournoi, histoire de ne pas avoir fait tout ça pour rien. Pour ça, rien de mieux qu’un match contre cette bonne vieille Italie, toujours prompte à relancer une dynamique chez ses adversaires.


















