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Pays de Galles - France : Eviter les critiques quand on commente du rugby sur TF1, un problème « insoluble » ?
impénétrables voix•La première chaîne diffuse son premier match de l’équipe de France dans le Tournoi des Six Nations depuis plus de 40 ans, ce dimanche. Une petite révolution pour les téléspectateurs, et un sacré challenge pour le journaliste qui sera aux commentairesNicolas Camus
L'essentiel
- Pour la première fois depuis plus de 40 ans, un match du XV de France dans le Tournoi des Six Nations ne sera pas diffusé sur France 2 mais sur TF1, ce dimanche, à l’occasion de la deuxième journée de l’édition 2026 face au pays de Galles.
- Un changement qui va peut-être se heurter à un certain scepticisme, au moins pour une partie des téléspectateurs, habituée à tout un décorum associé à cette compétition.
- En première ligne dans cette affaire, le commentateur sur TF1 doit faire face à un exercice d’équilibriste délicat, devant s’adresser à la fois aux puristes et aux novices, tout en respectant les contraintes commerciales de la chaîne privée avec moins de temps d’antenne et plus de publicité.
Un tournant dans le Tournoi. Pour la première fois depuis plus de 40 ans, un match du XV de France dans le Six Nations ne sera pas diffusé sur France 2 (ou Antenne 2 pour les nostalgiques de Roger Couderc), ce dimanche. C’est bien sur TF1, qui a racheté neuf matchs de la compétition auprès de France Télévisions, qu’il va falloir se brancher aux alentours de 16 heures pour voir les Bleus concasser le pays de Galles – enfin, normalement. Ça va nous faire tout drôle.
Désolé de vous spoiler, mais il y aura des gens qui vont se plaindre, sur les réseaux ou ailleurs. « Rendez-nous Matthieu Lartot » par ici, « wesh de la pub entre les hymnes et le coup d’envoi ? » par là… Forcément, l’expérience rugby n’est pas la même sur la première chaîne. Si son directeur des sports Julien Millereux loue dans Midi Olympique « un événement patrimonial » qui nécessite de se mettre « au niveau de cette compétition en termes d’ambitions éditoriales », les impératifs financiers demeurent. TF1, chaîne privée gratuite, a un habillage des grands événements sportifs qui lui est propre, avec des temps d’antenne avant et après les rencontres réduits, pour une priorité donnée à la publicité et aux bandes-annonces.
Le commentateur en première ligne
Le téléspectateur est grandement attaché à un décorum autour de ses compétitions préférées. Le Tour de France ou Roland-Garros sur France TV, le Top 14 sur Canal +, la Coupe du monde de foot sur TF1… « On s’habitue à des voix, à un certain commentaire, à certains débriefs et donc dès qu’on chamboule un peu tout ça, il faut un temps d’adaptation », pose Florent Dasque en témoin averti. Le chanteur et guitariste du groupe Boulevard des Airs est un vrai mordu de rugby. Né à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, il est proche de certains joueurs, dont Antoine Dupont. Lui qui ne rate pas un match a une théorie : « Quand quelque chose nous est familier, on aime bien le retrouver, c’est aussi simple que ça. Dès que ça change, la première impression est de se dire qu’on aime moins. »
Quand ça grogne, le commentateur, figure de sa chaîne à l’antenne, est souvent celui qui doit encaisser. C'est valable pour toutes les chaînes. Sur TF1, Christian Jeanpierre ou Thierry Gilardi en leur temps, François Trillo lors de la Coupe du monde 2023 ou Stefan Etcheverry, aux manettes lors des trois matchs de la tournée d’automne, n’ont pas été épargnés par la critique. « J’ai l’impression qu’on en a un peu après cette chaîne dans l’opinion publique, dès qu’il y a des matchs qui basculent chez elle. Mais je ne pense pas que ce soit dirigé contre les personnes, c’est plutôt contre les protocoles », nuance Florent Dasque. Il y a un peu de ça, sans doute. Et aussi le fait que le commentaire sur la première chaîne comporte un certain cahier des charges à respecter, pas toujours du goût des puristes.
« TF1, c’est un modèle quantitatif, explique une voix du rugby français. Ça oblige le commentateur à faire le grand écart entre un noyau d’aficionados, de vrais geeks du rugby qui ne vont pas réussir à dormir si tu te trompes sur le nom d’un joueur, et des gens qui connaissent à peine la forme du ballon. Donc c’est un peu la quadrature du cercle, le truc est insoluble. » Mission pas simple, en effet, que d’expliquer le concept de ligne de hors-jeu de manière intelligible pour tout le monde en 30 secondes. Le rugby n’est pas ancré dans la culture populaire comme peut l’être le foot, et ses nombreuses règles, nécessaires pour encadrer un sport de contacts comme celui-là, demandent du temps pour se plonger dedans.
« Est-ce qu’on doit faire des parallèles ? Dire que Dupont est le Mbappé du rugby français ? Les connaisseurs s’insurgent, mais la ménagère qui découvre le rugby, ça lui parle, développe notre commentateur, qui souhaite reste anonyme. Il faut s’adresser à tout le monde, et à la fois, tu ne peux pas passer ton temps à expliquer ce qu’est un en-avant. » D’autant que le temps de jeu effectif d’un match international est très supérieur à celui d’une rencontre de Top 14, par exemple. Il n’y a que très peu de temps morts pour entrer dans les détails, sans compter qu’il faut aussi caser deux fois par mi-temps le fameux « jeu-pour-vous-faire-gagner-25.000-euros-vous-qui-êtes-chez-vous-il-suffit-de-répondre-à-la-question-suivante ».
« Société du commentaire »
Seuls les concernés pourraient dire si c’est frustrant ou non, mais en tout cas, il n’y a pas tromperie sur la marchandise. A TF1, qui n’a pas répondu positivement à nos sollicitations, le contrat est clair. Le journaliste qui arrive pour prendre le micro sur les grands matchs sait où il met les pieds. S’attarder sur un visage juste avant le coup d’envoi, donner quelques infos sur l’arbitre ou rapporter une anecdote sur la semaine d’entraînement n’est qu’en option. C’est aussi le réalisateur qui a la main sur toutes les images diffusées, et à quel moment.
Tout ça relève de l’exercice d’équilibriste, mais sur le commentaire en lui-même, il y a aussi parfois des choses à redire. En novembre, Stefan Etcheverry, pour son baptême du feu sur la chaîne, était apparu un peu timoré au micro. Très bon spécialiste du ballon ovale pour y avoir joué à haut niveau, le journaliste d’origine autrichienne s’était montré trop distant et monocorde lors des gros temps forts, selon ses détracteurs. « C’est dur de jeter la pierre sur les commentateurs. Il y a des voix qu’on aime plus que d’autres, sans doute. Après, il y a une grande différence entre bien connaître le rugby et bien faire passer des émotions, observe Florent Dasque. Quelque part, il vaut mieux s’y connaître un peu moins et être à 100 % dans le partage. »
Ceci dit, chacun a sa propre voix, son propre style, et il ne sert à rien de lui demander d’en changer. S’obliger à en faire des caisses d’une façon pas du tout naturelle serait encore pire. La responsabilité du choix du commentateur en revient à la direction de la chaîne. Notre commentateur se pose en arbitre :
« Tout le monde cite Roger Couderc en référence, mais si on écoute ses commentaires, à part la voix chaleureuse, il ne dit pas des trucs extraordinaires. Pierre Salviac, par exemple, était beaucoup plus innovant, mais il dégageait sans doute moins de chaleur. Tout ça, c’est très subjectif. Ce qui est important, c’est la connivence avec le consultant. C’est ça qui va créer une forme d’équilibre. Il faut qu’il y ait un contraste entre le commentateur et le consultant, deux couleurs différentes qui se marient bien. C’est ça qui fait que ce sera agréable à écouter. »
Derrière l’aspect technique pur, sur lequel on peut s’écharper, l’émotion partagée et la complicité naturelle à l’antenne sont les deux éléments qui mettront tout le monde d’accord, du novice au puriste. Pour le reste, tout dépend du spectacle offert par les joueurs. Qu’on soit sur TF1 ou Canal, le commentateur est tributaire de la qualité du match. Difficile de vendre la rencontre du siècle avec 25 mêlées et des en-avant de partout parce qu’il pleut. Par chance, cela n’arrive pas souvent ces dernières années avec les Bleus. Qu’ils gagnent (souvent) ou qu’ils perdent (parfois), Toto Dupont, Louis Bielle-Biarrey et leurs petits camarades proposent un rugby vivant, voire enivrant. Ce qui a ramené du monde devant la télé.
Pendant la Coupe du monde, ils ont été suivis par 13,5 millions de téléspectateurs en moyenne. Et en 2025, quatre de leurs cinq matchs du Tournoi ont figuré parmi les 15 plus grosses audiences de l’année, toutes chaînes confondues. Le rugby fait désormais le match avec le foot. La dynamique s’est confirmée face à l’Irlande la semaine dernière, avec 7,24 millions de téléspectateurs devant France 2, record historique pour un match d’ouverture. Ça en fait du monde pour donner son avis.
« On est maintenant dans la société du commentaire. Tout le monde a un avis sur tout, et comme disait Coluche, tout le monde a surtout un avis. Alors si tu n’as pas tes haters, c’est que tu as raté quelque chose », en sourit notre voix du rugby. Il n’en avait pas sans doute pas vraiment besoin, mais voilà qui réconfortera Stefan Etcheverry, reconduit pour le Tournoi avec son binôme Thomas Lombard. En attendant le Mondial 2027, dont la première chaîne a acquis les droits, en plus d'autres compétitions internationales. Au total, 23 matchs des Bleus seront diffusés sur TF1 entre 2026 et 2029. Peut-être l'occasion de s'y habituer, au moins un peu.



















