Top 14 : « Je suis un obsédé de la préparation »… On a passé une journée avec Christophe Urios

RUGBY Le manager de l’Union Bordeaux-Bègles sort un second livre consacré au management humain

Clément Carpentier
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Christophe Urios, le manager de l'UBB.
Christophe Urios, le manager de l'UBB. — GAIZKA IROZ / AFP
  • Christophe Urios vient de publier son second ouvrage, Une saison en enfer, en collaboration avec Frédéric Rey-Millet. Le manager de l’UBB revient sur la saison stoppée par l’épidémie de Covid-19.
  • Comme son premier livre, il est principalement consacré au management des hommes à travers le rugby.
  • A cette occasion, il a accepté que 20 Minutes le suive pendant toute une journée afin de nous permettre de comprendre comment il est devenu un expert dans le domaine.

4h45. Pas une minute de plus. Voilà à quelle heure sonne tous les matins le réveil de Christophe Urios. Si ça peut piquer pour certains, pas pour lui : « Depuis tout petit c’est comme ça, je dors 4-5h par nuit », confie le manager de l’Union Bordeaux-Bègles. Bon, ce mardi matin, il nous a laissé un peu de rab. Il a fixé le rendez-vous à 7 heures au Ceva campus, le centre d’entraînement de l’UBB. Et en plus, il nous attend au chaud avec un petit café… Il en faudra bien quelques-uns pour tenir la journée.

A quelques jours de la reprise du Top 14 ce dimanche (21h) face au Racing 92, Christophe Urios a exceptionnellement accepté que 20 Minutes le suivent pendant toute une journée à l’occasion de la sortie de son second livre,Une saison en enfer. Cet ouvrage, comme le premier, est consacré principalement au management, l’une de ses trois grandes passions avec le rugby et la viticulture. Il en a fait sa principale force. Au point d’être devenu un expert dans le domaine et de donner très régulièrement des conférences en entreprise sur le sujet.

7h : Le management, ce n’est pas inné

Il fait encore nuit quand Christophe Urios nous accueille dans son bureau pour un premier moment d’échanges avant le top départ de la journée. A l’image de sa chemise parfaitement repassée, de ses chaussures de ville lustrées ou de sa coupe de cheveux impeccable, tout est tiré au cordeau dans son antre. Pas un dossier ne dépasse de sa pile. Tout est sous contrôle. La journée s’annonce dense. Jusqu’à 19h, elle sera consacrée au club. Une petite pause est ensuite prévue pour le dîner avant de s’y remettre dans la soirée pour répondre à tous les extras (mails, textos, autres activités professionnelles…).

  • « Je suis là très tôt le matin car déjà, c’est calme. On est souvent beaucoup plus efficace. Mais, j’ai surtout besoin que tout soit préparé et calé en avance. Quand les mecs arrivent, tout doit être prêt. C’est très important avec un groupe de 45 joueurs. Je dois l’avouer, je suis un obsédé de la préparation. Plus globalement sur le management, ce n’était pas inné chez moi. C’est venu avec le temps. Au départ, j’ai lu pas mal Sénèque [philosophe, dramaturge et homme d’État romain] et puis, comme souvent, on s’inspire d’autres. J’ai lu beaucoup d’entraîneurs à une époque : Wenger, Guardiola, Klopp, Bielsa, Ancelotti ou Deschamps… Mais aujourd’hui, je lis surtout les gens qui veulent changer le monde. Par exemple, Elon Musk, c’est incroyable ce qu’il veut faire. Ces gens m’intéressent. Moi, je veux changer la face de mon métier. Et quand je dis ça, je n’ai pas la grosse tête, je suis juste ambitieux ! »

7h30 : Une journée au quart d’heure

Alors que les joueurs arrivent pour le petit-déjeuner obligatoire du mardi (comme le jeudi), le manager de l’UBB commence, lui, son marathon de réunions. Une première de 30 minutes avec son staff avant plusieurs autres de 15 minutes, à partir de 9 heures, avec les joueurs. Des réunions qu’il anime à tour de rôle avec ses adjoints avant l’entraînement (vidéo, analyse de l’adversaire…). La journée est construite quart d’heure par quart d’heure. C’est millimétré, avec très peu de temps de pause.

  • « Tout doit être cadré, on ne peut pas être dans l’à-peu-près si on veut mettre toutes les chances de notre côté. La rigueur, c’est primordial. Après il faut rythmer la journée sinon tu t’endors très vite. C’est indispensable. Les réunions sont courtes pour capter un maximum l’attention des gars et ça nous oblige aussi, le staff, à faire court et concis. Toujours avec cet objectif d’être le mieux préparé possible pour capter les opportunités. Ce n’est pas forcément une question de méthode mais plus d’état d’esprit. »
Le planning de la saison de l'UBB.
Le planning de la saison de l'UBB. - Clément Carpentier / 20 Minutes

8h30 : Le DRH Christophe Urios

Ce matin-là, il a également prévu une plage pour des entretiens individuels pour ses adjoints. Lui, c’est le lundi et le jeudi. Le lundi, il reçoit une dizaine de joueurs, un par un. Ils ont tous reçu une convocation dès le vendredi. Ils doivent s’auto-évaluer avant le rendez-vous, sur leur prestation du week-end ou leur situation actuelle dans l’effectif. Le jeudi, c’est pour expliquer ses choix à certains joueurs en vue du match. Des entretiens de 15 minutes à l’issue duquel le joueur et Christophe Urios ont fixé trois objectifs à remplir dans les prochaines semaines.

  • « Je passe 70 % de mon temps à faire du management. Mais, ce n’est absolument pas un problème pour moi puisque j’adore mes joueurs ! Je ne mets aucune barrière entre nous. J’ai besoin d’être proche d’eux. Après bien sûr qu’on a parfois plus d’affinités avec certains mais le principal, c’est d’être juste avec tout le monde au final. Je crois que je le suis. Au quotidien, il faut alterner entre le ''je'' (le joueur) et le ''nous'' (l’équipe). C’est capital. L’équipe est importante mais elle ne te fait pas gagner des titres. C’est chaque joueur individuellement, en étant à son top, qui va tirer l’équipe vers le haut et te permettre de gagner des titres. Il faut vraiment naviguer entre les deux. »

10h : Une porte toujours grande ouverte

C’est l’heure de filer une première fois sur le terrain. Christophe Urios enfile survêtement, crampons… et short ! Oui, il peut même faire -15, vous le verrez toujours en short. Ce mardi, il est accompagné d’Erwan Lannuzel, entraîneur du Bergerac Périgord Football Club, club évoluant en National 2. Sa porte est en effet toujours ouverte et il accueille presque chaque semaine certains confrères, souvent fascinés par le personnage. Au programme en cette fin de matinée, l’entraînement de ligne, c’est-à-dire les avants d’un côté, les arrières de l’autre.

  • « Bon, moi je vais voir les avants, c’est plus mon truc (rires) »

12h30 : Un conteur hors pair

Direction la cantine. Tout le monde s’y retrouve. Salariés, joueurs, entraîneurs… On y croise même le président Laurent Marti. Cameron Woki, lui, préfère taquiner son coach : « Alors ça parle management par ici » ! Le troisième ligne du XV de France a vu juste. Christophe Urios revient sur les principes forts de son management. Des grandes lignes que cet expert en Powerpoint met très souvent en images. Avec, parfois, beaucoup d’humour.

  • « On n’est pas sur une compétition d’un instant T comme une Coupe du monde ou des JO, nos saisons sont très longues. Du coup, la seule question qui vaille c’est comment j’embarque les mecs avec moi pendant des mois sur un projet. Je me dois de créer une atmosphère pour les emmener avec moi pour qu’ils soient les meilleurs possible. Pour ça, il faut raconter des histoires ! Moi, je marche par cycle de cinq ou six matchs. Chaque cycle a son thème et surtout, chaque match a son histoire. Pour le Racing, la thématique de la semaine est par exemple, ''Soyez des héros''. »
Christophe Urios en discussion avec Matthieu Jalibert.
Christophe Urios en discussion avec Matthieu Jalibert. - Daniel Vaquero/SIPA

14h30 : Un manager, pas un entraîneur

Place à la séance collective du jour. Le mardi, ça tombe bien, c’est la séance à haute intensité. Au cours de la semaine, on peut aussi retrouver la séance « modérée », « vitesse » ou « stratégie ». Ces séances, Christophe Urios y participe très peu à la surprise du footeux Erwan Lannuzel. Cela se limite à quelques prises de parole. « Bien, bien, bien », quand ça va. Et bien sûr, la voix s’élève si la qualité n’est pas au rendez-vous. Le reste, c’est son staff qui gère. Comme pour les entretiens, les séances peuvent paraître courtes (30-45 minutes) mais la qualité prime sur la quantité.

  • « Moi, ma responsabilité, ce n’est pas de faire progresser individuellement les mecs. Ça, c’est le boulot de mon staff. Moi, je dois créer un environnement, une atmosphère pour que les mecs se donnent à 300 %, que ce soit mon staff ou mes joueurs. Et c’est surtout tout ce qu’il y a en dehors du terrain. C’est le management de l’humain. Après heureusement que je leur parle aussi un peu de jeu. Par exemple, c’est moi qui décide de la tactique du match et qui leur en parle. Sur la composition d’équipe, on peut débattre avec le staff mais j’ai souvent le dernier mot. Faire des choix, j’adore ça. »

16h : Le rapport aux médias, une de ses gourmandises

Entre deux nouvelles réunions dont l’une avec son président, il a un dernier rendez-vous important dans sa journée. C’est la conférence de presse. Christophe Urios est un « excellent client » comme disent les journalistes. Dans le monde du sport de haut niveau de plus en plus aseptisé, il dénote. Sans filtres, ses coups de gueule sont devenus pour certains mémorables. Depuis la rentrée, il participe aussi à une émission de débat sur une grande radio nationale et il envisage de travailler dans les médias après sa carrière de manager. Il vient aussi récemment de créer son propre compte Twitter.

  • « C’est une partie intégrante de mon management. Je prépare toutes mes interventions. C’est indispensable. Je ne cache pratiquement rien. Si je veux bien travailler, pouvoir faire passer des messages, je dois permettre aux journalistes de bosser dans de bonnes conditions, d’avoir de la matière. C’est pour ça que je suis très ouvert. Je fais confiance. Après, il ne faut pas se mentir, ça reste un jeu. Il faut le maîtriser et surtout ne pas manipuler. En revanche, je ne parle jamais transfert car je considère que c’est le boulot de mon président ou du service communication. Ce n’est pas le mien. »
Christophe Urios lors d'une conférence de presse de rentrée.
Christophe Urios lors d'une conférence de presse de rentrée. - Clément Carpentier / 20 Minutes