PSG-Manchester United: Des larmes à Rosario au fuck off d'Old Trafford... Di Maria, ou l'amour de la revanche

FOOTBALL Angel Di Maria aime gagner, surtout quand il a perdu avant 

William Pereira

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La palette
La palette — FRANCK FIFE / AFP

Old Trafford, 12 février 2019. A la 55e minute du huitième de finale aller de Ligue des champions entre Manchester United et le PSG, Angel Di Maria devient le premier joueur à boire une équipe au sens propre comme au figuré en faisant mine de boire une Heineken qu’un abruti venait de jeter dans sa direction. La fameuse réponse du berger à la bergère. Quelques minutes auparavant, El Fideo fêtait son corner décisif pour l’ouverture du score de Kimpembe en gesticulant dans tous les sens, lançant des « fuck off » et « hijo de puta » en direction des supporters des Red Devils, comme possédé par un esprit de vengeance qui sommeillait dans ses entrailles depuis son agonie mancunienne de 2014-15 et réveillé par les huées accompagnant chacune de ses prises de balle. Du Angel tout craché, croit savoir le journaliste d’El Pais Diego Torres. « C’est un joueur très émotif, il s’enthousiasme très facilement, ça peut aller jusqu’à l’excitation. »

Euphorique, surtout quand il s’agit de faire taire un public qui aura réussi à le détester en à peine un an à Old Trafford pour son manque de buts et ses performances irrégulières - ce à quoi il répondra par une lettre aux fans mancuniens en disant: « j’ai fait de mon mieux mais le foot ce n’est pas des maths ». Bref, extatique à l'idée de faire un grand bras d’honneur à l’une des périodes les plus compliquées d’une vie qui l’avait pourtant déjà conduit à charger des sacs de charbon avec son père et traverser l’Atlantique à 19 ans sans sa mère. L’enchaînement 2014-15, sa seule saison à MU, est un pur produit de poisse comme on en fait peu qu’on pourrait résumer en :

  • Florentino Pérez le pousse vers la sortie
  • Rate la finale de la Coupe du monde
  • Va à Manchester United par défaut
  • S’embrouille avec Louis Van Gaal
  • Joue très mal
  • Ne s’entend avec (presque) personne
  • Sa maison est braquée en présence de sa femme et sa fille


Ça commence au Real Madrid, où il aligne les performances de crack jusqu’au récital de la finale contre l’Atlético avec la bénédiction de Carlo Ancelotti mais sans celle de Florentino Pérez, qui cherche à s’en débarrasser. Torres : « Di Maria finit par aller à MU parce que Pérez lui a fait ce qu’il a fait à CR7 : quand il veut pas de toi, il te pousse jusqu’à ce que tu t’en ailles. Pourquoi il ne le voulait pas ? Parce que Di Maria occupait la position de James et Florentino voulait James. Il a fait le calcul, James coûte 80M et occupe la place de Di Maria, et se dit ‘je vais vendre Di Maria au même prix et voilà ».

Le patron merengue est prêt à tout pour que deal se fasse. Quand il apprend que son joueur, blessé, est déterminé à jouer la finale de la Coupe du monde 2014 sous infiltrations, il fait partir un courrier à destination du staff argentin pour l’interdire de l’aligner. Le milieu offensif raconte dans The Player’s Tribune : « J’étais en train de mettre de la glace sur ma jambe quand le docteur de l’équipe d’Argentine rentre dans la pièce avec une enveloppe. ‘Regarde Angel, ce papier vient du Real Madrid. Ils disent que tu n’es pas en condition de jouer. […] Je savais qu’ils voulaient faire de la place pour James et il ne fallait pas que leur atout se blesse. »

Larmes et réaction d’orgueil

C’est donc à contrecœur que Di Maria ne joue pas et avec aussi peu de motivation qu’il rejoint la seule équipe capable de mettre 70 millions sur la table pour s’attacher ses services. L’histoire ne commence pas trop mal à MU mais sa relation avec Van Gaal devient vite conflictuelle quand ce dernier se met à le balader aux quatre coins du terrain en quête de stabilité défensive. Angel reproche au Néerlandais de ne faire preuve d’aucune psychologie et ça finit par péter. Le joueur, à ESPN (en février) :

« Il y a des moments où je perdais des ballons facilement, et ce sont des choses qu’il me montrait. A chaque fois, il me montrait le négatif, il me passait toujours les mauvais moments et ça commençait à me peser. Jusqu’à ce qu’un jour je me dispute avec lui. Je lui ai dit que je ne voulais plus voir ça. » Certains de ses coéquipiers lui reprochent son manque d’implication, d’autres trouvent qu’il se plaint pour rien. Quelle qu’en soit la raison, il ne met plus un pied devant l’autre et sa traductrice dégaine, peu après le braquage de son domicile « Angel n’est pas heureux à Manchester ». Il y a sûrement eu des larmes, comme il y en a toujours eu dans la vie de l'Argentin.

« A 15 ans, à Rosario, alors que je ne grandissais toujours pas, j’avais un entraîneur qui préférait les joueurs imposants physiquement. Après une action où je ne mets pas la tête dans la surface, il se met à me crier dessus, il me dit ‘tu n’iras nulle part, tu es un raté !’ Avant même qu’il ait fini je me suis mis à pleurer devant mes coéquipiers et j’ai couru hors du terrain. »

Des larmes aussi, quand Di Maria jure à son sélectionneur être prêt à ruiner sa carrière pour jouer la finale du Mondial malgré la fameuse lettre du Real. Des pleurs à s'en noyer. Et même un psychologue pour l’aider à surmonter railleries et memes à son encontre avant les derniers matchs de qualif de l’Argentine pour le Mondial 2018.

Jouer au football par amour et par haine

Mais comme toujours, avec Di Maria, il y a une revanche. Celle sur Manchester United est arrivée plus tard, mais on peut en citer d’autres avant. Son 8e de finale aller XXL contre Barcelone il y a deux ans alors que les critiques vont bon train, son golazo contre la France pendant le Mondial alors qu’il en prend plein la gueule en Argentine… « La réaction d’orgueil est un cas classique dans le sport de haut niveau. Il y a l’idée de se prouver à soi-même qu’on est en capacité de faire des grandes choses », analyse Jean-Paul Labedade, psychologue du sport. » Dans le cas d’El Fideo, il y a peut-être plus que ça. Torres.

« Il a besoin des émotions pour jouer. Il joue par amour pour ses coéquipiers, par loyauté de son entraîneur, par amour pour le président et il joue aussi par haine, par rancœur. Il a besoin de sentir pour être compétitif. Sans dimension émotionnelle, il a du mal à être compétitif. Ce n’est pas un employé modèle qui va à l’usine… Il a besoin que ses coéquipiers l’aiment, qu’ils lui disent qu’il est le meilleur, il a besoin que son entraîneur l’aime. »

Ça tombe bien. Selon Thomas Meunier, Thomas Tuchel « a apprivoisé Angel ». L’Allemand n’hésite pas à prendre le gaucher sous son aile comme le faisaient jadis Mourinho et Ancelotti, quitte à en faire des caisses en conférence de presse après sa masterclass contre Dijon en Coupe de France. Il parle de son joueur comme d’un « cadeau », se remémore sa finale de Ligue des champions en 2014 et conclut par le boss de fin de jeu du poncif footballistique : « il est toujours dans les premiers à l’entraînement, il montre son envie chaque jour ». Pour combien de temps encore ? Pas éternellement, si l’on suit le schéma dressé par Labedade. « Un joueur n’aura jamais des résultats linéaires. Il est tributaire des résultats qu’il a. S’ils sont bons, il sera content mais ces résultats vont l’amener à se relâcher, ce qui va l’amener à avoir des résultats moins bons. »

Particulièrement vrai pour Di Maria et sa propension à être irrégulier, y compris cette saison pourtant bien partie pour être la meilleure à Paris. Pas une bonne chose selon Torres : « c’est un joueur qui joue mal quand le vent souffle trop en sa faveur. Il est suffisant dans sa prise de décision. Il est meilleur quand il doit démontrer quelque chose, quand la situation est difficile pour lui. » « Parfois, la négativité et les critiques sont hors de contrôle », se plaignait l’international albiceleste dans The Player’s Tribune. Il devrait plutôt remercier ses haters. Il n’y a pas de vengeance sans haine, ni de blague sans bouteille d’Heineken.