PSG-Manchester United: Du PSG à Guingamp... Aux origines du mythe anglais de la «Farmers Ligue 1»

FOOTBALL Aux origines du troll préféré des amateurs anglais de football

William Pereira

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Elle est badass, la farmer's league
Elle est badass, la farmer's league — Thierry Zoccolan / AFP
  • La Ligue 1 a une mauvaise réputation outre-Manche. La supprématie du PSG lui vaut le surnom de « Farmers League ».
  • Et les récents bons résultats français en Europe n'y changent rien.

« Je suis la Ligue 1. J’éprouve beaucoup de respect pour ce championnat. C’est celui des champions du monde ! » La France s’est découvert un allié de taille outre-Manche en la personne de Steven Gerrard. L’ancien capitaine emblématique de Liverpool et désormais entraîneur des Glasgow Rangers disait sans honte à France Football en novembre tout son respect pour notre « Liguain », alliance de « puissance physique » et de jeu « rapide et technique ». Improbable.

Le simple fait que Stevie G mate des Angers-Toulouse est une anomalie anglaise en soi [« A part les abonnés du diffuseur BT Sports, le supporter moyen ne sait pas que la L1 est diffusée chez nous », ironise Matt Spiro, correspondant britannique en France depuis 2002], mais celui d’apprécier ces joutes et d’aimer le PSG propulse directement Gerrard au rang de Martien. 

Troll sur Twitter et tracteur guingampais

Pour rappel, le foot anglais, c’est cette gigantesque corporation nombriliste persuadée de sa supériorité sur tous les autres footballs du haut de son unique étoile. Sa dernière victoire en Ligue des champions est un chef-d’œuvre de laideur (le Chelsea de Di Matteo) datant de bientôt sept ans et les dernières campagnes européennes ont adoubé Liga et Bundesliga à son détriment. Pas grave, la Premier League reste le meilleur championnat du monde, n’en déplaise aux péquenots du monde périphérique dont la Ligue 1 fait office de leader avec sa pancarte de « Farmers League ».

Comprenez la Ligue des fermiers, la Ligue des agriculteurs ou la Ligue des paysans, au choix. Sobriquet qui vient d’on ne sait quand – bien que le manque d’occurrences sur Google et les forums au-delà de 2015 nous donne une idée de son ancienneté - mais on sait d’où. « C’est un truc assez récent sur les réseaux sociaux [en Angleterre] », nous dit Eliott, Twittos et supporter de Manchester United.

Spiro abonde : « C’est un phénomène Twitter. Je pense que les personnes qui ne suivent pas les autres championnats aiment dénigrer et que c’est une expression imagée qui fait réagir. » Comme quand des supporters de West Ham décident de troller Dimitri Payet pour son come-back marseillais de fin de mercato hivernal 2017 au point de faire réagir le CM de l’En Avant Guingamp.

20 Minutes translate : « c’est un pas en arrière [pour Payet], Ligue 1 de merde qui n’intéresse personne sur terre, va jouer contre des fermiers à Guingamp. » Le choix de l’EAG n’est pas innocent. Ses 30 millions d’euros de budget, les 18.000 places du petit Roudourou autant que ses 7.000 habitants en font l’étendard de la ruralité en L1, et donc de la « Farmers League ». « Il y a cette idée que Guingamp est un club de paysans », soutient le président du club de Plabennec et agriculteur de profession, Jean-François Appriou.

Il poursuit : « Guingamp c’est un niveau de salaire différent par rapport à des clubs comme Paris. Et même humainement ça se ressent, les joueurs sont beaucoup plus accessibles, il y a des valeurs de proximité qu’on ne retrouve pas ailleurs. Christophe Kerbrat, quand on se croise en ville, on se cause quoi. Et c’est là que les agriculteurs s’y retrouvent. » Les rouges et noir le revendiquent d’ailleurs sur leur site, il a « toujours soutenu le monde agricole » et s’en est vu récompenser il y a dix jours : pour fêter ses 20 ans, une entreprise costarmoricaine a offert à Guingamp un tracteur noir de 180 chevaux customisé comme aux plus belles heures d’Xzibit et sa bande. Sympa.

« Les gens qui ont un cerveau savent que la L1 est bonne »

De quoi nourrir un double mépris de classe footballistico-rural outre-Manche ? Spiro théorise : « Les clubs de L1, c’est un peu différent de chez nous, en Angleterre ou les clubs sont souvent liés aux grandes villes alors qu’en France il y a aussi des équipes de plus petites villes. Il y a bien sûr l’exemple de Guingamp mais il y en a d’autres, et du coup on fait le lien avec les tracteurs, la ferme, tout ça. » « La vanne de la "Farmers League", c’est que des paysans seraient suffisamment bons pour jouer en L1, ce qui bien sûr n’est pas vrai », explique le journaliste anglais Liam Canning.

Reste à répondre à la question que tout le monde se pose. La Ligue 1 est-elle effectivement une « Farmers League » ? Au premier degré, non. L’exemple guingampais est trop peu représentatif d’un championnat dominé par les grandes villes. Appriou : « En Bretagne, peut-être… autour du stade vous avez des panneaux publicitaires de partenaires agricoles, mais ça ne va pas plus loin. Paris, Lyon, tout ça, il y a un écart de budget. » Au second degré, c’est déjà plus discutable. Honneur aux détracteurs, honneur à Eliott :

« A part le PSG et une ou deux autres équipes, la qualité du foot en France n’est pas comparable à ce qu’on voit en Premier League et en Liga. Regardez Memphis Depay, il était dépassé à Manchester United et en France il est facile. Ça en dit long sur la différence entre les deux championnats. »

Après balayage de Twitter, du forum 18-25 et de ses équivalents britanniques, on constate que le très discutable argument Depay est dans le Top 3 des trolls avec, « Paris gagne le championnat avec 15 points d’avance » et « les clubs français ne font rien en Europe ». Si le dernier est difficilement contestable, le deuxième peut-être contré avec l’exemple de Manchester City, qui comptait, en décembre 2017, plus de points d’avance sur son dauphin (15) que les leaders des championnats tchèque (+14), monténégrin (+13) ou encore islandais (+12). Canning à la punchline : « les gens qui ont un cerveau peuvent voir que la Ligue 1 reste très bonne même si le PSG est un cran au-dessus des autres équipes. » Après tout, personne ne blâme la Bundesliga ou la Serie A d’avoir un champion unique depuis six et sept ans – là où la L1 peut se vanter d’avoir eu Monaco en 2017.

Evidemment, il faudrait être un peu ambitieux pour placer la L1 au-dessus des quatre compétitions mieux cotées au classement UEFA. Mais de fait, le mythe de la Farmers League est autant affaire de mauvaise foi que de conservatisme anti-PSG, qui traîne comme un boulet cette présumée étiquette d’un club né en 2011 - cocasse, quand on sait que le meilleur résultat du club parisien en C1 date de 1995 – au plus grand désespoir de l’ami Spiro.

Recrudescence des trolls anglais et amélioration du foot gaulois

« Ce que j’explique aux gens [en Angleterre] c’est que Paris, avec l’OM, fait partie des clubs les plus médiatiques depuis 1980 en France. Mais les gens ne comprennent pas. C’est frustrant pour moi de voir des journalistes réputés, pas tous, faire l’éloge de Manchester City et dénigrer le PSG en disant que c’est un club sans histoire. » Et si ce bon vieil Eliott estime que la France doit gagner tout court avant de gagner le respect, le journaliste basé en France revendique une certaine proportionnalité entre recrudescence des trolls anglais et amélioration du foot gaulois.

A y regarder de plus près, on n’a jamais été autant moqués que sur une période de domination du PSG et de l’OL sur Liverpool et City (si on compte les buts à l’extérieur). Elliot conclut: « Les victoires françaises vont encore amplifier les railleries du type farmers league. En fait, c’est même une bonne chose que le foot français provoque ces réactions. » Tant qu’il nous reste les compliments de Steven Gerrard…