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Paul Jenft, (très) grand grimpeur français et vrai cauchemar des ouvreurs

JO 2024 : Paul Jenft, le (très) grand grimpeur français devenu le cauchemar des ouvreurs à cause de sa taille

escaladeLe jeune tricolore affiche 1,90m sous la toise, un gabarit hors normes pour la discipline, qu’il a dû apprivoiser et qui n’est pas sans poser de problème à ceux chargés de tracer les voies
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • Les épreuves d’escalade commencent ce lundi sur le site du Bourget, avec les demi-finales du combiné bloc/difficulté à partir de 10 heures.
  • En lice côté français, le jeune grimpeur Paul Jenft (21 ans), dont la particularité tient à sa taille. Il mesure 1,90m, dans une discipline où la norme se situe se situe plutôt entre 1,70m et 1,75m.
  • Un gabarit hors normes auquel il a dû s’adapter… et qui représente également un défi pour les personnes chargées de tracer les voies.

Si comme nous, vous n’avez un regard que très extérieur sur l’escalade, vous vous dites peut-être que ça doit quand même bien aider d’être grand. On tend ses longs bras et hop, on chope la prise sans trop d’efforts là où les plus petits se demandent encore comment ils vont faire pour pousser aussi loin sans tomber. Et bien détrompez-vous. Vous vous en apercevrez pendant ces Jeux olympiques, le gabarit moyen (chez les hommes) parmi les concurrents sur le combiné difficulté/bloc se situe plutôt entre 1,70m et 1,75m. Pas un hasard, vous allez voir.

Voilà pourquoi le grimpeur français Paul Jenft, en lice à partir de ce lundi, est un cas à part sur le circuit. Le jeune homme de 21 ans affiche 1,90m sous la toise. Seuls la légende tchèque Adam Ondra (1,86m) et le Britannique Hamish McArthur (1,82m) jouent à peu près dans sa catégorie parmi les qualifiés pour Paris. « C’est vrai qu’il est un peu hors normes, en sourit son entraîneur au pôle France, Victor Larzul. Ça en fait un grimpeur complètement différent des autres. Etre grand, c’est à la fois une plus-value et à la fois pas toujours avantageux. » Pourquoi, comment ? Pour bien comprendre, le plus simple est de se mettre dans la peau du principal intéressé.

Les lois de la physique

  • En quoi c’est plus difficile ?

« Déjà, de grands muscles demandent plus de force pour les contracter, c’est l’effet des bras de levier. C’est pour ça que les grands ont tendance à être un peu ramollos. Pareil en termes d’équilibre. Avec des grandes jambes, des grands bras, c’est plus dur de mettre de la fréquence, et sur certaines positions de rester en équilibre. Essayez de faire tenir un grand bâton sur votre main, si on met la masse en haut, c’est compliqué. Là c’est un peu pareil, parce qu’on a notre centre de gravité très haut. Moi j’ai grandi d’un coup, vers 13-14 ans. J’avais déjà commencé la grimpe, ça a été une année bizarre. Je gérais mal mon corps, j’étais un peu maladroit, surtout que j’ai grandi très vite des jambes au début. Elles faisaient un peu n’importe quoi (rires), donc je n’étais pas très bon dans les blocs de fréquence de jambes, c’était un peu bizarre. »

  • Comment il s’est adapté

« J’ai fait de la prépa physique spécifique pour certains mouvements, par exemple des inversés avec un pied très proche. Un petit gabarit qui serait dans cette position, c’est pas du tout la même chose, moi je me retrouve plus loin du mur donc je me suis musclé un peu plus pour être plus proche et pouvoir tirer plus fort sur les bras. En fait, je me suis créé un répertoire gestuel global qui m’est propre. Parce qu’en escalade, l’exécution change tout le temps. Les blocs ne sont jamais les mêmes, les prises jamais au même endroit. Il faut arriver à composer avec tout ça, on n’apprend pas un mouvement qui reviendrait à chaque fois comme on sauterait une haie toujours de la même façon. On a des familles de mouvements qu’on apprend, et pour moi ça donne un positionnement de corps général peu intuitif, qui s’apprend juste en grimpant le plus possible, sur toutes les parois possibles. »

Les lois de l’escalade

  • En quoi c’est plus difficile ?

« Pour la difficulté [un parcours de 15 mètres de haut en une seule tentative], c’est à peu près pareil. Ça change surtout pour les blocs [quatre parcours sur des parois plus petites que l’on peut tenter autant de fois qu’on veut dans un temps limité]. Là, on est sur des mouvements très calibrés, où il n’y a pas 50.000 méthodes pour passer les mouvements décidés par les ouvreurs. La base, c’est qu’on nous apprend à réfléchir comme l’ouvreur. « Il a mis ces prises dans ce sens, qu’est-ce qu’il veut qu’on en fasse ? » En général l’ouvreur nous guide vers la méthode la plus facile. Sauf que pour moi, souvent, la voie la plus facile n’est pas celle choisie par l’ouvreur. »

  • Comment il s’est adapté

« Je dois toujours me demander ce qui est le mieux pour moi, et pas ce qu’on a voulu m’imposer. Ça m’amène souvent à des cheminements bizarres, où je saute des prises, ou alors je me retrouve un peu à l’envers. C’est une gestuelle mentale, il y a une réflexion, je me demande si je dois faire comme l’ouvreur a prévu, et forcer sur certains passages, ou est-ce qu’il vaut mieux que j’improvise, que je crée mon chemin. C’est de l’intuition. J’ai dû apprendre à me faire confiance. »

Paul en démonstration lors du média day escalade avant les Jeux, à Fontainebleau.
Paul en démonstration lors du média day escalade avant les Jeux, à Fontainebleau.  - N.CAMUS

Ce dernier point en fait le cauchemar des ouvreurs. Car ces personnes chargées de tracer les voies n’aiment pas vraiment que les grimpeurs ne fassent pas ce qu’ils avaient en tête. « Du coup c’est un peu un jeu entre eux et moi, est-ce que je vais réussir à shunter (court-circuiter) ou pas, c’est assez marrant », raconte l’étudiant à Polytech Grenoble. Un petit jeu qui va jusqu’à mesurer son allonge avant d’installer les prises pour faire des jetés, ce mouvement qui oblige à prendre de l’élan et lâcher momentanément la paroi pour attraper une prise a priori hors d’atteinte.

« Je ne serai pas là sans cette taille »

Lors des championnats du monde à Berne l’an dernier, les organisateurs avaient ainsi fait venir un Ukrainien aux mensurations à peu près identiques pour tester les blocs. « C’est normal, le but des ouvreurs est que le passage soit de la même difficulté pour tout le monde, relève son entraîneur. Mais c’est très dur de prendre en compte un gabarit comme Paul. Il y a des mouvements qu’on appelle coordination, qui si on les éloigne trop pour coller à la morphologie de Paul, deviennent infaisables pour les plus petits gabarits. L’équilibre n’est pas simple à trouver. » L’intéressé, sourire en coin, avoue qu’il arrive encore « très souvent » à trouver des petits raccourcis.

NOTRE DOSSIER JO 2024

Au final, tout ça lui fait dire qu’il perçoit sa taille « à 100 % comme un avantage, sans hésiter ». Non pas parce que c’est plus simple, mais parce qu’il l’a « cultivée » comme tel. « Il travaille énormément, notamment sur son allonge pour pouvoir trouver encore plus de solutions, explique Victor Larzul, qui a lui aussi appris à gérer ce cas particulier. Paul est bien dans ses méthodes à lui, pas dans celles des autres. » « Je me suis toujours entraîné comme ça, reprend le jeune homme. Si on mettait un grimpeur d’1,60m dans un corps d’1,90m du jour au lendemain, il ne pourrait plus rien faire. Mais j’en ai fait une force, et je ne serai pas là sans cette taille. »