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FOOTBALL« Trop de football tue le football »… Les fans de foot au bord de l’overdose ?

AC Milan-PSG : « On ne regarde plus vraiment les matchs, on picore », le foot peut-il perdre son public ?

FOOTBALLDe plus en plus de suiveurs évoquent ouvertement une certaine forme de lassitude au sujet du football, entre inégalités croissantes entre les gros et les petits clubs et saturation devant des calendriers toujours plus surchargés
Des supporteurs milanais font la queue pour assister à un match de championnat.
Des supporteurs milanais font la queue pour assister à un match de championnat.  - Piero CRUCIATTI / AFP
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • Alors que le PSG se déplace à Milan pour le match retour de la poule F, de nombreux fans de foot ont évoqué une certaine lassitude par rapport au foot lors du match aller au Parc des Princes.
  • En nous offrant toujours plus de matchs, pour toujours si peu de suspense, les chaînes de télévision ont peut-être fini par dégoûter une partie des téléspectateurs, oubliant que la rareté fait la valeur.
  • Avec les cadences infernales imposées aux footballeurs, ceux-ci peinent à tenir le rythme toute une saison et le spectacle proposé s’en ressent parfois de manière criante.

Adieu veau, vache, passion. Une petite musique court depuis le début de la saison chez les amoureux de football, et plus encore depuis le match aller de Ligue des champions entre le PSG et Milan (allez savoir pourquoi), selon laquelle notre sport chéri serait en passe de nous perdre. Comme si l’enfant qui sommeillait en chacun de nous avait subitement perdu de sa candeur devant un spectacle footballistique de plus en plus pénible à se fader au fil des ans.

Véritable désamour ou simple spleen passager ? On va essayer de répondre à cette question avant le match retour des Parisiens, mardi soir, à San Siro, tout en gardant à l’esprit que nous n’avons aucune certitude sur cette lassitude supposée, faute d’études rigoureuses sur le sujet. Mais les témoignages de fans dépressifs sont suffisamment nombreux pour qu’on les prenne au sérieux. Alors, c’est grave docteur ?

« C’est vrai que ce désamour est régulièrement évoqué, mais c’est difficile d’en confirmer la réalité et d’en mesurer les causes. Ça peut être générationnel, simplement parce que l’on vieillit et que nos passions changent. Il peut y avoir un biais de perception de ce côté-là », prévient d’emblée Jérôme Latta, rédacteur en chef des Cahiers du football et auteur du passionnant Ce que le football est devenu. Dit autrement, c’est peut-être juste un truc de vieux con, une sorte de « c’était mieux avant » universel, sans réels fondements scientifiques. Pourtant, les indices sont là.

Comme il le dit dans son bouquin, en une trentaine d’années, « le football est passé d’une économie de la rareté à une économie de la profusion et à un régime de saturation de l’espace médiatique ». Pas un jour ne se passe sans qu’on puisse assouvir ce besoin quasi pathologique de ballon, pour peu qu’on ait craché au bassinet pour se payer tous les abonnements nécessaires.

« Quand j’étais jeune, j’attendais le match de foot à la télé comme une véritable fête. Mais la technique était telle que, des fois, les retransmissions ne marchaient pas, et on ne voyait pas le match. Vous ne pouvez pas imaginer la douleur que c’était pour moi, se souvient, nostalgique, l’ancien coach nantais et amoureux du jeu Raynald Denoueix. Aujourd’hui, il y en a tellement à la télé que c’est devenu banal. Trop de football tue le football… Et j’ai l’impression que, paradoxalement, on ne regarde plus vraiment les matchs. On regarde des séquences, on picore à droite, à gauche. C’est comme si on ne lisait que quelques pages d’un bouquin, on feuillette et on referme, c’est bon, j’ai lu le livre. »

La télévision dicte les règles et le tempo

En lui mettant le grappin dessus et en le rendant dépendant financièrement, les chaînes de télévision ont dicté leurs lois et profondément modifié notre rapport au football. Fini la grand-messe du samedi en Angleterre et en France ou celle du dimanche en Italie, avec des matchs programmés aux mêmes horaires, et place aux journées à rallonge étalées sur tout un week-end. Le consommateur peut tout voir, tout le temps. Denoueix : « Je me souviendrai toute ma vie de cette réflexion que m’avait faite Robert Budzynski. C’était à la fin des années 1960, on était allé se boire un diabolo menthe après l’entraînement et il m’avait dit : “la télé veut retransmettre un match par an, le foot est mort”. Voilà, un match par an, et pour lui le foot était mort (rires) ! ».

Pour ne rien arranger, guidées par l’appât du gain, le seul qui vaille, les instances n’ont cessé ces trente dernières années de créer de nouvelles compétitions et de saturer les calendriers. Vous reprendrez bien une petite Ligue des nations pour faire passer cette superbe Ligue Europa Conférence ! « C’est paradoxal car je note aussi une forme d’addiction que ça a créée chez les fans de foot. Au moment des trêves internationales, on voit quand même régulièrement sur Twitter des gens qui se plaignent de ne plus voir leur équipe jouer pendant dix jours. Ces gens témoignent de leur addiction, voire la revendique. On est peut-être à un moment charnière entre l’addiction des uns et la lassitude des autres », réfléchis Jérôme Latta.

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Notez que notre folie peut même nous pousser à nous inclure dans les deux groupes. Ce qui est sûr, c’est qu’en tirant sans cesse sur la corde, les organisateurs prennent le risque que tout pète d’un coup. « La saturation des calendriers nuit à la fois à la santé des joueurs et à la qualité du spectacle, et donc à la valeur des compétitions. C’est un constat qu’on fait tous les deux ans à l’occasion de l’Euro ou de la Coupe du monde où les joueurs arrivent cramés et le niveau s’en ressent », poursuit notre confrère des Cahiers.

Des calendriers toujours plus surchargés

Longtemps discrets sur le sujet, les grands joueurs – ceux qui jouent le plus de matchs – ont fini par sortir du bois. Lors d’une de ses rencontres avec les joueurs de l’équipe de France, David Terrier, le président de la branche Europe de la FIFPRO, le syndicat international des joueurs, a senti que les choses étaient en train de changer. « Les joueurs nous disent ouvertement qu’ils ne jouent plus tous les matchs à fonds, ou alors qu’ils sélectionnent des bouts de matchs pour se ménager physiquement. Quand on entend ça, on se dit qu’on arrive au bout du truc ». A partir de 2025, avec la nouvelle formule de la Ligue des champions, ce ne sera plus 125 mais 225 matchs de poule que le junkie va pouvoir s’injecter en intraveineuse. Au point de risquer l’overdose ?

« Ça va être un gros crash-test pour l’UEFA, prévient Latta. La prochaine formule de la C1 va mettre à l’épreuve sa capacité de séduction, avec un risque de saturation, de banalisation et de désaffection des publics. » A l’image de ce qu’il s’était passé entre 1999 et 2003 quand, dans sa logique de « plus de matchs = plus d’argent », l’instance européenne nous avait sorti du chapeau une C1 2.0 avec deux phases de poules successives. A sa grande surprise, le public n’avait pas répondu présent, et les audiences s’étaient, si ce n’est effondrées, du moins taries, obligeant l’UEFA à faire marche arrière et revenir à la formule qu’on connaît aujourd’hui et qui va bientôt disparaître.

L’aléa sportif n’est plus qu’un lointain souvenir

Mais la saturation de l’offre ne peut pas expliquer à elle seule cette lassitude observée chez les fans. Après tout, rien ne nous empêche de sélectionner les matchs que l’on veut voir et d’éteindre la télé le reste du temps. Ce qui contribue à nous éloigner du foot tient à la modification profonde de qui fait l’essence même de ce sport, à savoir son aléa sportif, que les grands manitous de l’UEFA ont cherché à réduire à sa portion congrue, en mettant sur pied cette phase de poule avec un système de têtes de série empêchant au maximum les accidents industriels des tops clubs. Entre 2007 et 2016, les représentants des quatre grands championnats (la France n’y est pas, ne cherchez pas) ont trusté 39 places de demi-finalistes sur 40, apprend-on dans l’ouvrage de Latta. Eloquent…

Si le constat n’est pas nouveau, « il s’est considérablement accéléré » juge notre confrère. « Ces dix dernières années, le cercle des vainqueurs potentiels de la Ligue des champions s’est encore resserré. Tout ce qu’on peut espérer de temps en temps, c’est qu’un Ajax d’Amsterdam ou un Atalanta Bergame atteigne miraculeusement les demi-finales, tout en sachant qu’ils n’ont que peu de chance de remporter le trophée final ».

Reste enfin une dernière composante, (encore) plus difficilement mesurable. Celle du niveau de jeu. Les nostalgiques d’un football qu’on qualifiera de plus romantique, de plus lent aussi, expliquent parfois, pour schématiser, que le football est mort le jour où les numéros 10 sont devenus has been. Latta : « certains observateurs parlent de jeu un peu mécanique, avec des schémas de passes très établis. Je le pense aussi si je compare avec le football de mon enfance, celui des années 80, tu avais l’impression que la créativité était plus dans les pieds du meneur de jeu que dans le cerveau d’un entraîneur-star comme Guardiola. Mais est-ce que les plus jeunes en ont conscience ? J’en doute. »

On en revient encore et toujours à notre histoire du vieux con qui se transmet la flamme de génération en génération. Pour les plus de 40 ans qui ne l’ont pas vu en direct, France-Brésil 86, le match de référence de leurs parents, ressemble à une opposition entre l’Ehpad des Acacias et celui des Lilas. Et pour leurs petits-enfants (vous suivez ?), qui ne voient pas le problème quand les deux numéros 10 du soir s’appellent Mbappé et Leao, les matchs de Zidane, c’est bien sympa, mais en vitesse 1,5 à la rigueur.

Raynald Denoueix, du haut de ses 75 printemps, résiste d’ailleurs à embrasser la rengaine d’un football de plus en plus médiocre : « Je pense que le numéro 10 continue de parler aux jeunes. Peut-être que leur positionnement est un peu différent aujourd’hui mais les talents sont toujours là. Des joueurs intelligents et habiles, il y en aura toujours. Il n’y a pas de raison, pourquoi il n’y en aurait plus ? Comme il y aura toujours de grands écrivains, de grands peintres. Et plus globalement, je ne crois pas que le football moderne soit devenu plus ennuyeux. » On ne demande qu’à en avoir la confirmation après une magnifique soirée de foot à San Siro.

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