Zinédine Zidane : « 2006, c’est sa Joconde personnelle », on a parlé aux auteurs de la BD sur l’ex-numéro 10 des Bleus
interview•Dans la BD « Zidane, l’histoire d’une étoile », Alexandre Fiévée et Gérard Ejnès, en collaboration avec le dessinateur Faro, racontent la vie de Zizou, de sa plus tendre enfance à la fin de sa carrière de footballeurPropos recueillis par Nicolas Camus
L'essentiel
- La BD « Zidane, l’histoire d’une étoile », qui retrace la vie de la légende des Bleus de son enfance à la fin de sa carrière de joueur, sort ce jeudi en librairies.
- « 20 Minutes » a rencontré ses auteurs, l’avocat Alexandre Fiévée et l’ancien rédacteur en chef de « L’Equipe » Gérard Ejnès, qui ont travaillé sur ce projet pendant deux ans en collaboration avec le dessinateur Faro.
- Un entretien dans lequel il est question de douceur, de psychologie, de cartons rouges… et d’art, bien sûr.
Par quel bout raconter, encore, Zinédine Zidane ? La vie de l’ex-numéro 10 des Bleus a déjà été bien épluchée, mais n’avait jamais été dessinée. C’est par ce prisme que Faro, dessinateur pour L’Équipe et France Football, déjà auteur de la BD Je m’appelle Kylian, Alexandre Fiévée, un avocat qui aime passer son temps libre à l’écriture d’ouvrages sur des personnalités, et Gérard Ejnès, ancien rédacteur en chef de L’Equipe, ont décidé de se lancer dans l’aventure. Le résultat, une bande dessinée de 200 pages, extrêmement bien documentée depuis l’enfance de l’artiste jusqu’à la fin de sa carrière de joueur et intitulée Zidane, l’histoire d’une étoile (éditions Jungle), sort en librairie ce jeudi.
Nous avons rencontré les deux auteurs vendredi 17 octobre, un peu stressés – ils avaient envoyé un exemplaire la veille à chaque membre de la famille Zidane – mais surtout heureux de parler d’un personnage qui les passionne.
Pourquoi avez-vous choisi de vous replonger dans l’histoire de Zidane maintenant ?
Alexandre Fiévée : L’idée est venue quand j’ai eu entre les mains la BD de Kylian Mbappé [2021]. Je n’avais pas lu de BD depuis 30 ans, et j’ai bien aimé comment était traité le personnage, depuis l’enfance. Et je me suis demandé, si un jour je faisais une BD, sur qui je la ferais ? Il fallait un personnage grand public, intergénérationnel. Et puis qui me plaise. Zidane est arrivé comme une évidence.
Gérard Ejnès : J’ai trouvé son idée très bonne parce que Zidane, c’est un passé, mais aussi un avenir. J’ai tout de suite songé à Zidane sélectionneur. Quand le lecteur aura terminé la BD, il sera loin d’en avoir fini avec les aventures footballistiques de Zinédine Zidane, parce que l’équipe de France l’attend et que ça, c’est une aventure incroyable.
Il est beaucoup question de son enfance. Parce que c’est la partie de sa vie qu’on connaît le moins ?
AF : On s’est rendu compte avec celle sur Mbappé que la partie enfance est très agréable à lire, notamment pour quelqu’un qui n’est pas à fond dans le foot. Raconter un match de foot en BD n’est pas très intéressant ; voir un gamin qui évolue avec sa personnalité, son caractère, ses ambitions, oui.
Parmi les personnes de son entourage à qui vous avez parlé pour l’écriture, laquelle vous a le plus marqué ?
AF : Guy Lacombe, parce qu’il était à l’époque directeur du centre de formation et il a vu l’adolescent de la Castellane arriver, et évoluer. Ce qui est intéressant chez Zidane, c’est qu’il prenait tout ce qu’on lui disait. Lacombe m’expliquait que quand on lui disait quelque chose avec des mots, il arrivait à le reproduire avec son corps et ça, c’est quelque chose d’extrêmement rare.
GE : Au départ, on s’était dit qu’il fallait prévenir Zidane, et pourquoi pas faire la BD avec lui. Mais finalement, si on avait rencontré Zidane et sa famille, on aurait été prisonniers de l’histoire qu’ils nous auraient racontée. Et moi je trouve qu’on s’exprime mieux en liberté. Bien sûr, on ne se base que sur des faits qui ont existé, mais on ajoute de l’humour, des dialogues. Après, si on écrit sans lui, on se demande ce qu’il va penser du livre.
Est-ce qu’on se sent une responsabilité quand on écrit sur un personnage qui fait partie du patrimoine français ?
AF : Oui, parce qu’on a une démarche bienveillante en plus, donc l’idée c’est de faire plaisir. On a voulu rester très fidèles aux propos que lui et les membres de sa famille ont pu tenir en interview. Il n’y avait pas de volonté de notre part de faire du mal. Et parfois on peut, indirectement. Là on espère que non, et on a mis justement en exergue son enfance, ses parents, ses frères et sœur, et on espère que ça va leur faire plaisir.
GE : C’est un peu angoissant de se demander comment lui va recevoir cet ouvrage, parce que c’est son histoire. On a fait un très gros travail de recherche. Ce n’est pas juste on s’assoit et on raconte trois histoires. Mais oui, la bienveillance, parce que Faro de toute façon est un dessinateur très drôle, avec un trait très rond, très doux, qui correspond bien à Zidane. C’est un joueur qui a connu des accès de violence assez nombreux, 14 expulsions en carrière, ça veut dire que c’est quelqu’un d’impulsif, de sanguin. Et en même temps, de très doux. C’est la complexité de l’être humain, et la BD se devait de montrer ça, ce personnage multifacettes. Tout le monde l’est un peu, mais lui en grand écart, entre cette douceur apparente et puis ses colères rentrées, cette sorte de combat permanent.
Justement, pensez-vous que la BD peut permettre de mieux comprendre pourquoi il réagissait parfois comme ça sur le terrain ?
AF : Ce qui ressort dans les anecdotes qu’on a pu trouver sur l’enfance, quand il pouvait péter un câble, c’est cette notion d’injustice. Il pouvait dégoupiller quand il sentait ça. Mais les cartons rouges deviennent des éléments humoristiques dans la BD. On n’attaque pas ce genre de situation.
GE : C’est très difficile à analyser parce qu’on n’est pas des psychanalystes. On n’a pas mis Zidane sur le divan. Les situations qu’il a connues dans son enfance, tous les gamins les ont connues, et ceux qui sont devenus footballeurs n’ont jamais pris autant de cartons rouges. Tout ça, à la fois ce n’est pas lui et c’est lui. Ce n’est pas lui parce que c’est pas du tout l’image qu’il renvoie quand on le côtoie. Ses colères, il les exprimait comme ça, et uniquement comme ça. Il n’a jamais gueulé. On n’a pas le souvenir de Zidane, à la mi-temps d’un match, prendre la parole, taper du poing sur la table.
Est-ce que vous avez parfois en désaccord sur la manière de raconter certains événements ?
GE : En fait, on a écrit chacun de notre côté, et ensuite Faro a fait à sa façon. On lui a livré une matière, et il a ajouté d’autres choses à lui, comme il les imaginait. Il n’y a jamais eu de problèmes, on était totalement en phase, car Zidane est quelqu’un qu’on admire. Pour ses forces, mais aussi ses faiblesses. Finale de Ligue des champions en 2002, il marque le but de toutes les finales de C1. Parce que c’est Zidane. Première finale de Coupe du monde, il marque deux buts de la tête. Inconcevable avant, mais c’est Zidane. 2006, il a une sortie unique, inimaginable, qui a bouleversé la France entière. Parce que c’est Zidane. C’est ça, les grands destins.
AF : Il disait avant la finale, « il faut qu’on s’en souvienne ». Donc il fait sa panenka. Mais de là à sortir sur un carton rouge pour son dernier match de joueur professionnel… Quelque part il a vraiment été au bout du truc.
GE : Autant ses autres expulsions, on est sur un réflexe, une pulsion de l’instantané. Mais là, l’action est longue. Il ne donne pas le coup de boule au départ, quand l’autre commence à lui parler dans la surface. Il vient bien après. C’est-à-dire qu’il a le temps de réfléchir à ce qu’il va faire. Qu’est-ce qu’il a dans sa tête à ce moment-là ? Quelle sortie j’ai envie d’avoir ?
[Il coupe] AF : Oh, tu crois ? Non, tu vas trop loin là.
GE : Non ! Je ne sais pas. On ne le saura jamais. Parce que lui, il ne le racontera pas. Que s’est-il passé dans la tête de Zidane pendant ces 15 secondes ? Il n’y a que lui qui sait. Le coup de boule finit par partir, c’est quoi ? C’est Léonard de Vinci. C’est un artiste génial. Il vient de peindre sa Joconde personnelle. Une sortie magistrale, extraordinaire. Mieux qu’un but. La France aurait gagné la Coupe du monde grâce à lui ? Oui, mais ça aurait été la deuxième fois. Le Ballon d’or derrière ? Il l’avait déjà eu. Ça aurait été une sortie magnifique et banale. Là, elle est extraordinaire, au sens littéral du mot. Pour moi, c’est un génie, un artiste qui a peint sa dernière toile dans la violence. Picasso qui crée des toiles, qui balance de la peinture comme ça [il mime le geste]. Pour moi, c’est Zidane.
Pour vous, c’est quoi le tournant de sa vie à Zidane ? Quand il part à Cannes, quand il rencontre sa future femme, la Coupe du monde 1998 ?
[Ils hésitent] AF : J’ai quelque chose. Ils le disent, un jour, Dugarry et lui. Ils viennent de perdre la finale de la Coupe de l’UEFA avec Bordeaux [en 1996], ils vont bientôt faire l’Euro. Et ils se disent, on est tellement bien ici… Le niveau des Girondins avec ce qu’ils font en équipe de France, ça leur convient parfaitement, ils ne veulent pas aller plus haut. Et donc, ils veulent aller voir Alain Afflelou [le propriétaire], lui proposer qu’il les augmente un peu et qu’eux restent à vie aux Girondins. Et ils pensent qu’Afflelou va être aux anges. Sauf que lui, il sait que derrière, il y a des dizaines de millions de francs. Donc il leur dit qu’il faut partir. Zidane va à la Juventus, et c’est à Turin qu’il apprend la culture de la gagne, le vrai haut niveau. S’il ne fait pas ce basculement à ce moment-là de sa carrière, on n’a peut-être pas 98.
GE : Cette anecdote dit tout du personnage. Imaginez bien, en restant à Bordeaux, on passe à côté beaucoup de choses quand on est un des meilleurs footballeurs du monde. Mais lui, c’est le plaisir du jeu. Il est bien, il est avec ses potes, l’entraîneur les emmerde pas. Ça lui suffit ! Après, tout ce qui lui tombe dessus, la gloire, il ne s’était pas préparé à ça, comme d’autres s’y préparent. Cristiano Ronaldo, il était tout à fait préparé. Mbappé aussi. Et lui, non.
Vous terminez sur une porte grande ouverte vers le poste de sélectionneur. Est-ce qu’on se rend bien compte de ce que ça va représenter, Zinédine Zidane sélectionneur des Bleus ?
GE : Non, parce que c’est absolument énorme.
AF : Ce qui va être intéressant de voir, comme il a une image assez incroyable, c’est est-ce qu’elle serait égratignée s’il échouait. Deschamps a été très haut, et on voit que depuis trois, quatre ans, c’est plus compliqué en termes d'image, de popularité. Est-ce que Zidane, il n’a pas cette personnalité, cette stature, qui fait que, même s’il se plantait, il serait toujours considéré comme un dieu ? Ça, c’est l’avenir qui nous le dira.



















