Algérie : Christophe Gleizes, un journaliste « d’une finesse d’analyse assez désarmante »
emprisonnement•Le journaliste indépendant français a été condamné à sept ans de prison, dimanche en Algérie, pour « apologie du terrorisme ». Ses proches se mobilisent pour le défendre et le ramener en FranceNicolas Camus
L'essentiel
- Le journaliste indépendant Christophe Gleizes, qui travaille notamment pour les publications So Foot et Society, a été condamné dimanche en Algérie à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ».
- Arrêté en mai 2024 et placé sous contrôle judiciaire depuis, le journaliste était en train de réaliser un reportage sur la JS Kabylie, un des plus gros clubs du pays.
- Cette condamnation est « injuste », selon l’un de ses collaborateurs. « Il est un excellent journaliste par sa pugnacité, sa curiosité et sa capacité à s’intéresser à des sujets en apparence anecdotiques et en révéler les problématiques qui se jouent derrière », décrit son collègue et ami Barthélémy Gaillard.
Depuis dimanche et l’annonce de la condamnation du journaliste français Christophe Gleizes à sept ans de prison en Algérie, la sidération frappe de plein fouet les proches de notre collègue. « Nous sommes sous le choc. Rien ne justifie que Christophe ait à endurer cette épreuve, s’est indignée sa famille dans un communiqué publié par Reporters Sans Frontières (RSF). Sa famille qui connaît si bien son intégrité et son honnêteté professionnelle demande instamment à la justice algérienne de revoir ce jugement qui fait d’un journaliste un criminel. »
La nouvelle a pris de court tout le monde, d’autant que l’arrestation du journaliste indépendant en mai 2024 dans le cadre d’un sujet sur la JS Kabylie, un des plus gros clubs du pays, avait été passée sous silence. De même que sa vie sous contrôle judiciaire depuis lors, avec interdiction de quitter le territoire. Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a par exemple reconnu mardi matin sur France Inter qu’il n’avait été mis au courant de la situation que « très récemment, il y a quelques jours ». Et pas par le ministère des Affaires Etrangères, mais via les médias.
« L’Afrique enracinée au plus profond de lui »
La discrétion n’a pas permis à Christophe Gleizes (36 ans) d’échapper à une lourde condamnation. La justice algérienne considère que ses contacts avec un dirigeant de la JS Kabylie, par ailleurs responsable du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) – classé parmi les organisations terroristes par les autorités algériennes en 2021 –, justifient cette peine pour « apologie du terrorisme ».
Ses soutiens précisent que seul un des trois échanges a eu lieu après cette classification, et qu’il était motivé par la préparation du reportage sur le club basé à Tizi Ouzou (à 100 km à l’est de la capitale Alger). « Christophe est reconnu pour toujours travailler sans arrière-pensée politique, ses enquêtes et interviews le prouvent », le défend auprès de l’AFP Franck Annese, fondateur du groupe de médias So Press, avec lequel collabore régulièrement Gleizes. Il dénonce une condamnation « injuste » que « personne ne pouvait envisager ».
Joint ce mardi par téléphone, son collègue et surtout ami Barthélémy Gaillard, qui a écrit avec lui le livre-enquête Magique système : l’esclavage moderne des footballeurs africains (Marabout, 2018), espère que la médiatisation de cette affaire va « permettre à Christophe de rentrer parmi nous ». Barthélémy a fait sa rencontre sur les bancs de Sciences Po Lille, avant de le suivre au Celsa, l’école de journalisme de la Sorbonne (promo 2013). Il décrit un homme avec « l’Afrique enracinée au plus profond de lui », après avoir vécu au Zimbabwe dans sa petite enfance pour suivre son père, conseiller diplomatique à l’ambassade de France, et un professionnel méticuleux. Il poursuit :
« « Sous ses atours débonnaires et rigolards, il est d’une finesse d’analyse assez désarmante. Au premier abord, on se dit c’est juste un rigolo qui se lie facilement aux gens, mais en fait, il est attentif à tout, les gestes, les inflexions de voix. Il est un excellent journaliste par sa pugnacité, sa curiosité et sa capacité à s’intéresser à des sujets en apparence anecdotiques et en révéler les problématiques qui se jouent derrière. » »
C’est là l’histoire de leur bouquin, d’ailleurs. Christophe Gleizes, qui collabore depuis des années avec les publications So Foot et Society, s’était intéressé en 2014 à l’histoire de Joseph-Marie Minala, ce footballeur camerounais de 17 ans accusé d’en avoir au moins 40 alors qu’il faisait ses débuts avec la Lazio Rome. Sentant que cette info a priori insolite cachait quelque chose de plus profond, il avait embarqué son pote dans une enquête au long cours de neuf mois, à travers six pays d’Afrique de l’ouest.
Barthélémy Gaillard a été l’un des rares, en dehors du cercle familial, à pouvoir s’entretenir régulièrement avec lui pendant les 13 mois de son contrôle judiciaire. Ils n’échangeaient quasiment jamais sur le fond de l’affaire, mais plutôt sur la vie de tous les jours, en France et à Paris. « C’est un grand fan du PSG, on en parlait beaucoup, raconte Gaillard. Quand tu es face à quelqu’un qui est en galère, tu ne lui parles pas de ça, tu as envie de lui changer les idées. C’étaient des discussions légères, dans une situation lourde. »
Relations tendues entre la France et l’Algérie
Sait-il tout de même si son ami avait peur, s’il sentait que le jugement qui allait arriver serait aussi lourd ? « Ce n’est pas du tout ce qu’il laissait transparaître, assure-t-il. Il se disait plutôt confiant en la droiture de la justice algérienne, il estimait qu’il avait des arguments pour défendre son cas devant une cour, et qu’il pensait avoir gain de cause. C’était peut-être pour se rassurer, je n’en sais rien, mais c’était le discours qu’il nous tenait et une manière pour lui de tenir bon, aussi. »
Et maintenant, quels sont les recours possibles ? Les proches de Christophe Gleizes n’ont pas le temps pour les états d’âme. Il convient d’être dans l’action, tout de suite, pour débloquer la situation malgré les relations très tendues en ce moment entre la France et l’Algérie. Dans une actualité brûlante qui s’entrechoque, la Cour d’appel d’Alger a confirmé mardi la peine de cinq ans de prison ferme à l’encontre de l’écrivain Boualem Sansal.
Lundi, la France, par la voix du Quai d’Orsay, a « regretté vivement la lourde condamnation » de son ressortissant. L’avocat de ce dernier, Me Salah Brahimi, a déposé un recours en appel. Pour continuer de faire pression, une quarantaine de Sociétés des journalistes de médias français a appelé ce mardi à sa « libération immédiate ».
Une pétition, déjà signée par plus de 5.300 personnes, a également été mise en ligne sur le site de RSF. Et les proches du journaliste réfléchissent à des rassemblements, « dans un second temps », pour faire tenir cette mobilisation dans la durée. Même si comme le rappelle Barthélémy Gaillard, « on espère tous qu’elle soit la plus courte possible ».


















