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FOOTBALLL’équipe de France de football s’est-elle subitement « politisée » ?

Mort de Nahel : Pourquoi cette équipe de France est-elle bien plus « politisée » que les précédentes ?

FOOTBALLSi le silence médiatique était de mise du côté de l’équipe de France de football en 2005, après de précédentes émeutes à la suite de la mort de Zyed Benna et de Bouna Traoré, les joueurs tricolores ont cette fois vite réagi au drame de Nanterre
Mike Maignan, Kylian Mbappé et Aurélien Tchouaméni , ici en mars 2023 à Clairefontaine, ont tous les trois vite réagi sur les réseaux sociaux à la mort de Nahel, le 27 juin à Nanterre.
Mike Maignan, Kylian Mbappé et Aurélien Tchouaméni , ici en mars 2023 à Clairefontaine, ont tous les trois vite réagi sur les réseaux sociaux à la mort de Nahel, le 27 juin à Nanterre.  - J.E.E/SIPA / SIPA
Jérémy Laugier

Jérémy Laugier

L'essentiel

  • Plusieurs joueurs cadres de l’équipe de France de football (Mbappé, Maignan, Koundé et Tchouaméni) ont vite réagi sur les réseaux sociaux à la mort de Nahel (17 ans), abattu le mardi 27 juin lors d’un contrôle policier à Nanterre.
  • Les Bleus viennent également, via un communiqué, d'« appeler à l’apaisement » au sujet des nombreuses violences urbaines constatées ces derniers jours en France.
  • 20 Minutes se penche sur cette libération d’une parole « politisée » du côté des footballeurs professionnels français, qui n’avaient par exemple quasiment pas pris position dans la sphère médiatique lors des émeutes de 2005 dans les banlieues.

«Mbappé, Maignan, Koundé, Tchouaméni, merci à vous d’utiliser votre image pour dire les termes. » Les réactions de ce type se multiplient sur les réseaux sociaux depuis la mort de Nahel (17 ans), abattu le mardi 27 juin lors d’un contrôle policier à Nanterre. Les prises de position fortes de plusieurs cadres de l’équipe de France de football ne sont pas sans rappeler la mobilisation du sport américain après le meurtre de George Floyd, en mai 2020 à Minneapolis. « J’ai mal à ma France » (Kylian Mbappé), « C’est toujours pour les mêmes qu’être en tort conduit à la mort » (Mike Maignan), « Pourquoi il a fallu qu’une vidéo sorte pour que l’affaire ne soit pas étouffée ? » (Aurélien Tchouaméni) sont autant de preuves que la parole s’est libérée dans le foot français, y compris donc pour commenter une actualité sociétale extrêmement sensible.

Dans la foulée, et même si les contours de sa publication restent assez flous, un communiqué attribué à l’équipe de France est apparu vendredi soir pour « appeler à l’apaisement », face aux violences urbaines dans l’Hexagone. Ces Bleus de 2023 comptent-ils dans leurs rangs les héritiers du si engagé Brésilien Socrates ? Et pourquoi la mort de deux autres adolescents franciliens, Zyed Benna et Bouna Traoré, en 2005 à Clichy-sous-Bois, qui avait été l’élément déclencheur des émeutes de 2005 dans les banlieues françaises, n’avait alors été qu’un thème repris par les rappeurs et quasiment pas par les footballeurs, Lilian Thuram mis à part ? International dans les années 2000 (23 sélections), Steve Marlet avance une explication implacable.

« On avait nous aussi notre point de vue sur de tels sujets d’actualité, mais la grosse différence, c’est qu’on n’avait pas accès à ces formidables outils que sont les réseaux sociaux. A l’époque, il aurait fallu solliciter un journaliste si on voulait réagir. Aujourd’hui, on peut préparer une réaction en quelques minutes depuis son salon et celle-ci est vite relayée partout. Et puis ça n’intéressait alors pas vraiment les médias de nous interroger sur autre chose que le football. Si par exemple on m’avait tendu un micro après les émeutes de 2005, je me serais exprimé. » »

Lilian Thuram a longtemps fait figure d’exception

Pour l’ancien attaquant d’Auxerre, de l’OL et de l’OM, il ne fait aucun doute que cette évolution est positive, à l’image du chef de file de cette génération tricolore Kylian Mbappé. « C’est le prototype parfait du joueur modèle et il est devenu un leader d’opinion, estime-t-il. Plein de gens attendent qu’il prenne position sur de tels sujets et c’est très bien qu’il s’exprime ainsi. Ça fait du bien d’être sortis de ce cliché du footeux incapable d’aligner deux mots qu’on subissait. » Mais l’apparition des réseaux sociaux ne peut pas être l’unique explication de cette nouvelle ère, quand on voit que parmi les champions du monde 1998, seul Lilian Thuram s’exprimait sur des sujets aussi sensibles que le racisme dans le football, le chaotique match amical France-Algérie de 2001, ou le fameux «nettoyage au Kärcher » promis en 2005 à la Cité des 4.000 de La Courneuve par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur.


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L’icône sportive nationale se nommait alors Zinédine Zidane, dont les sorties médiatiques hors-foot se comptent sur les doigts d’une main, hormis pour faire barrage au Front National en 2002 et 2017. Forcément, le décalage de personnalités entre Zizou et Mbappé, deux leaders générationnels des Bleus, détonne. « Quand le modèle à suivre est un tel phénomène d’aisance d’expression et d’assurance en lui, ça ouvre forcément des perspectives à d’autres joueurs, note Patrick Mignon, sociologue du sport. Ça tranche avec notre historique poids de la morale coubertinienne, qui poussait un athlète français à n’être exemplaire que par la pratique de son sport. On voit qu’un joueur comme Mbappé a aussi acquis une marge de manœuvre forte par rapport à son club et à la FFF. »

« Mike Maignan a vécu de près les émeutes de Villiers-le-Bel »

Incontournable voire intouchable tant au PSG qu’avec les Bleus, dont il est désormais le capitaine, le kid de Bondy peut oser une démarche « politisée » sans en redouter la moindre conséquence sportive. Néanmoins, a-t-on affaire dans cet enchaînement de soutiens de footballeurs à Nahel à une communication minutieusement orchestrée dans la roue du capitaine tricolore, ou à un véritable discours personnel et authentique ?

Ancien partenaire de Mike Maignan à Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) en U11 et U13, et à présent éducateur dans le premier club du gardien des Bleus, Florian Lesire est formel : « Le connaissant, c’est sûr et certain que ça vient de lui. Mike habitait dans le quartier des Carreaux à Villiers-le-Bel, et il a vécu de près les émeutes de 2007 dans notre ville. Il est donc vraiment touché par cette actualité, et concerné par ce lien tendu entre les jeunes et la police dans les quartiers. On en demande beaucoup aux footballeurs, mais là c’est important qu’il se saisisse d’une telle histoire. On sent qu’il veut délivrer un message fort, à savoir que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, qu’il y a une justice à deux vitesses ».


Mike Maignan, lors du dernier match officiel des Bleus, le 19 juin contre la Grèce.
Mike Maignan, lors du dernier match officiel des Bleus, le 19 juin contre la Grèce.  - CHRISTOPHE SAIDI/SIPA

« On ne doit pas se mettre de barrière »

Un agent d’internationaux français l’assure également : « Tous ces joueurs ne sont pas là pour jouer des rôles. Ils ne cherchent pas à être aimés mais à être vrais ». D’ailleurs, ils n’ont pas attendu la mort de Nahel pour s’exprimer sur des sujets leur tenant à cœur. Dans une interview publiée en octobre 2022 sur YouTube par son agence Excellence Sport Nation, Jules Koundé s’expliquait sur le sujet.

« On a la chance de pouvoir toucher des gens avec la plateforme qu’on a, et de pouvoir montrer notre personnalité en dehors du foot. Je veux partager ce que je trouve juste, c’est naturel pour moi. Ça évolue de ce côté-là, on peut parler librement, même si certaines personnes me disent : "Tu es footeux, reste dans ton coin, parle de foot". Mais on ne doit pas se mettre de barrière. » »

Antoine Griezmann s’est ainsi retrouvé à la une de Têtu dès 2019 pour affirmer : « L’homophobie dans le foot, ça suffit ». Avec les 22 autres champions du monde en Russie, « Grizou » a créé en 2021 le fonds de dotation Génération 2018. Les footballeurs décident ainsi collectivement des associations et actions sociales qu’ils vont soutenir sur la durée. Avec un bureau composé de quatre cadres, Hugo Lloris, Raphaël Varane, Olivier Giroud et Blaise Matuidi, Génération 2018 se focalise sur trois grands thèmes : la santé, l’égalité et l’éducation. Après avoir mis en lumière les Blouses roses, qui viennent en soutien des personnes isolées à l’hôpital, les champions du monde ont lancé une action sur les droits humains, qui fait suite à la prise de position des Bleus lors du dernier Mondial.



« Comprendre tous les enjeux avant de prendre position »

« Au Qatar, vu comme la FFF et l’Etat étaient silencieux sur le sujet, contrairement à d’autres fédérations, c’était une position délicate à prendre, indique-t-on dans l’entourage de Génération 2018. En raison d’un manque de confiance sur ces sujets sensibles, les joueurs songent à la balance bénéfique/risque. Ils redoutent que ça se retourne contre eux, ou qu’on leur reproche de ne pas avoir aussi évoqué ça ou ça. C’est pourquoi ils veulent comprendre tous les enjeux avant de prendre position, comme ils l’ont fait en rencontrant des ONG sur la question des droits de l’homme au Qatar. Avant d’être des footballeurs professionnels, ce sont des citoyens et ils ont envie de se mobiliser. Tout le monde est vraiment dans une logique d’action et non de communication. »


NOTRE DOSSIER SUR LA MORT DE NAHEL

Une démarche qui semble être un fil rouge pour nos Bleus de 2023, à en croire un agent de joueurs : « Ils participent tous à des actions sociales et beaucoup d’entre eux le font avec une vraie pudeur, loin des caméras, ce qui est tout à leur honneur. Ils se savent privilégiés et ils ont envie d’agir, d’avoir une voix qui porte ».

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