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Comment le Roi Pelé était aussi devenu un homme-sandwich

Mort de Pelé : Comment le Roi était aussi devenu un homme-sandwich

FootballAssocié à une myriade de sponsors, Pelé a fait entrer son sport dans l’ère du business
Nicolas Stival

Nicolas Stival

L'essentiel

  • Né dans la pauvreté, pas toujours bien encadré au cours de sa carrière sportive, Pelé s’est ensuite transformé en redoutable homme d’affaires.
  • Le meilleur footballeur de tous les temps, décédé jeudi à l’âge de 82 ans, a multiplié les contrats publicitaires, quitte à parfois brouiller son image.
  • Avec la légende brésilienne, le football a changé d’ère économique.

L’interview, exhumée par l’INA, a été diffusée fin juin 1970 dans le journal de « 20 Heures » de la deuxième chaîne française, quelques jours après le troisième sacre planétaire du Brésil de Pelé. Tout juste sortie de chez son coiffeur, au milieu d’une nuée de gamins, l’idole auriverde, décédée ce jeudi à l’âge de 82 ans, assure contre toute évidence « être un homme comme les autres ».

« Êtes-vous riche ? », ose une journaliste en portugais. « Je le suis de santé et de célébrité, réplique le meilleur joueur de tous les temps, le dégradé impeccable et un sourire en coin. Si seulement j’avais la moitié de l’argent que l’on me prête, alors je serai un homme riche. »



50 ans plus tard, le quotidien espagnol El Mundo assurait que l’ancien gamin pauvre de Três Corações, cireur de chaussures dans son enfance, affichait en 2020 un patrimoine de 100 millions de dollars, essentiellement bâti dans l’immobilier. Entre les deux dates, Pelé est resté une légende. Il a été nommé ambassadeur de l’ONU, de l’Unicef ou encore de l’Unesco et est devenu le premier Noir ministre des Sports de son pays, de 1995 à 1998.

Le tournant new-yorkais

Mais le Roi est aussi devenu un homme-sandwich, collectionnant les partenariats lucratifs comme Xavier Gravelaine a empilé les clubs au cours de sa carrière. « C’était une icône mondiale donc il avait d’énormes sollicitations, observe le sociologue du sport Michel Raspaud, auteur d’Histoire du football au Brésil, aux éditions Chandeigne. Il a fait de la publicité pour tout et n’importe quoi, aussi bien pour des choses caritatives que pour du business. Quand il est allé au Cosmos de New York [en 1975], il était ambassadeur du groupe Warner Communications qui détenait le club. C’est à partir de ce moment-là qu’il est réellement devenu le businessman que l’on connaît, la personne qui vend la marque Pelé à qui est intéressé. »

Auparavant, Pelé était aussi le joueur-buteur-ambassadeur de Santos, qui monnayait à prix d’or des tournées intercontinentales interminables, lesquelles lui ont aussi permis de faire tourner le compteur, et de facturer un record de 1.283 réalisations en fin de carrière. Son club de (presque) toujours l’a également sauvé de la faillite au cœur des années 1960, lorsque son manager espagnol José González Ozores, aka Pepe El Gordo, l’avait poussé à investir dans une entreprise de matériel de construction.


Pelé et Kylian Mbappé le 2 avril 2019 à l'hôtel Lutecia de Paris, lors d'une rencontre organisée par l'horloger de luxe Hublot.
Pelé et Kylian Mbappé le 2 avril 2019 à l'hôtel Lutecia de Paris, lors d'une rencontre organisée par l'horloger de luxe Hublot. - Hublot / Sipa

La société Sanitaria Santista, aux fondations visiblement fragiles, engloutira dans sa chute une bonne partie des économies de Pelé. En contrepartie de ce sauvetage, l’icône a dû signer un nouveau contrat avec Santos, pas aussi avantageux qu’il était en droit de l’espérer au vu de son incommensurable talent, avant de rejoindre les Etats-Unis.

« Il est parti au Cosmos de New York car il avait subi une deuxième banqueroute avec des gens malintentionnés », explique Michel Raspaud, par ailleurs enseignant à l'université Grenoble Alpes. A partir de son exil américain, le pigeon se fait glouton. Figure de mastodontes comme MasterCard et Pepsi, de marques de luxe (Hublot, Vuitton) ou bien plus grand public (Subway), entre – beaucoup – d’autres sponsors, Pelé ne quittera plus l’avant-scène commerciale jusqu’à son décès. Après avoir changé la face du football au cours de sa carrière, il fait entrer le plus grand sport du monde dans l’ère du tout business.

« Comme un caméléon »

« Il était comme un caméléon, juge le sociologue. On lui proposait le Viagra, il faisait le Viagra, on lui proposait MasterCard, il faisait MasterCard sans distinction, à partir du moment où l’argent rentrait. » La pub pour le médicament contre les troubles de l’érection, réalisée en 2002, fera jaser, et l’intéressé, alors sexagénaire, se sentira obligé de préciser qu’il n’y a jamais eu recours.

D’autres pépites se sont bonifiées avec le temps, comme cette réclame pour l’antédiluvienne console Atari 2.600 au début des années 1980, en compagnie du basketteur Kareem Abdul-Jabbar et du pilote automobile Mario Andretti. Et que dire de celle tournée en France pour le Loto sportif en 1987, lorsque le Roi, aux tenues ancrées dans l’époque, débarque dans un bar PMU au milieu de clients enthousiastes ?


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Parti de tout en bas de l’échelle sociale dans un pays foncièrement inégalitaire, Pelé a tout fait pour que lui et sa nombreuse famille (trois femmes successives et sept enfants reconnus) ne manquent de rien, quitte parfois à donner l’impression de se gâcher. « Ce n’était absolument pas quelqu’un de vénal », assure toutefois Michel Raspaud, qui rappelle une anecdote de jeunesse. « En 1958, quand le Brésil a remporté sa première Coupe du monde, chaque joueur a gagné une voiture. Pelé a donné la sienne à son père. »

Footballeur de talent à la carrière brisée par une blessure qui a plongé les siens dans la pauvreté, João Ramos do Nascimento, dit Dondinho, n’a pas eu affaire à un ingrat avec son fils prodige et prodigue. Le même qui disait, dans la fameuse interview pour la deuxième chaîne française évoquée en tout début d’article : « Je pense que l’argent, avec une note de 1 à 10, arrive en dernière position. » Mais faut-il toujours croire un Roi ?