Euro 2021 : Le réalisateur de Danemark-Finlande en a-t-il trop montré après le malaise d’Eriksen ?

FOOTBALL Jean-Jacques Amsellem, le réalisateur du match Danemark-Finlande, a reçu des montagnes de critiques au sujet de la manière dont il a livré les images du malaise de Christian Eriksen aux chaînes de télé du monde entier 

Aymeric Le Gall

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Les joueurs danois et les secouristes raccompagnent Christian Eriksen, victime d'un malaise en plein match samedi.
Les joueurs danois et les secouristes raccompagnent Christian Eriksen, victime d'un malaise en plein match samedi. — WOLFGANG RATTAY / AFP / POOL
  • Le Danois Christian Eriksen a été victime d’un malaise cardiaque samedi, lors du match entre le Danemark et la Finlande mais son état est désormais stable.
  • La réalisation du match a choisi de ne pas faire de gros plans sur le joueur mais a tenu à montrer la détresse des joueurs, du public et de la femme du joueur.
  • Une décision qui a entraîné une forte indignation sur les réseaux sociaux et qui questionne sur le difficile métier de réalisateur quand de tels drames surviennent.

Pour son deuxième jour à l’Euro, le célèbre réalisateur français Jean-Jacques Amsellem ne s’attendait certainement pas à se retrouver dans un tel cas de figure. Celui où un joueur de foot, Christian Eriksen en l’occurrence, s’effondre en plein match et doit être réanimé en direct devant les yeux de millions de téléspectateurs. Dans sa tête, à ce moment-là, doivent se bousculer un torrent de questions auxquelles il faut répondre dans la seconde. Sa première décision fut d’imposer à ses équipes de ne plus filmer le joueur à partir du moment où Eriksen s’est effondré.

« Avec plus de trente caméras dans le stade, on aurait pu le faire, mais à aucun moment nous ne sommes allés faire des plans serrés sur lui », a-t-il expliqué samedi soir à nos confrères de L’Equipe. Ce qui ne l’a pas empêché de se prendre une avalanche de critiques sur les réseaux sociaux, des simples supporters aux journalistes en passant par d’ancienne gloire du football comme Ian Wright, qui a imploré la BBC de couper la retransmission pour revenir en plateau.

Ou est le curseur entre l’émotion et le voyeurisme ?

On reproche au réalisateur, seul maître à bord pour choisir les images qui sont envoyées aux chaînes de télé du monde entier, d’avoir montré des plans des joueurs et des supporters en pleurs sur le terrain et dans les gradins du stade de Copenhague. Celui-ci s’est justifié : « Si on fait un plan large général, on ne montre pas l’émotion. C’est peut-être long… mais il faut aussi retranscrire notre ressenti dans le stade. On a montré la tristesse et la détresse des gens, du côté des joueurs, du staff comme du public. On ressentait aussi une union dans ce moment de grande inquiétude, il fallait la retranscrire. Je n’appelle pas cela du voyeurisme. »

Un réalisateur d’événements sportifs pour la télévision (qui préfère garder l'anonymat), se veut solidaire de son confrère, « qui a dû prendre des décisions importantes dans un laps de temps très court et dans une ambiance forcément très particulière ». Lui ne regardait pas le match en direct et n’a pu se baser que sur les bribes de séquences qu’il a trouvées à droite, à gauche, pour se faire sa propre opinion.

« Les images ont choqué donc on peut se poser la question du ressenti qu’ils ont eu dans le car-régie. On est dans une logique de machine de guerre pour filmer du foot et on entre tout d’un coup dans quelque chose de profondément humain. Alors, est-ce que toute la mesure de la situation a été prise ? Je ne sais pas, je sais juste que c’est extrêmement compliqué de prendre des décisions et d’avoir le bon feeling. Peut-être qu’ils n’ont pas perçu totalement les choses mais c’est humain », débriefe-t-il.

Les Danois se sont rassemblés autour de leur coéquipier pendant que les secouristes tentaient de le réanimer.
Les Danois se sont rassemblés autour de leur coéquipier pendant que les secouristes tentaient de le réanimer. - Friedemann Vogel / POOL / AFP

Romain Grosjean et le grand prix de Bahreïn, un cas d’école

La séquence la plus controversée restera celle de la femme de Christian Eriksen, filmée à différentes reprises en gros plans, en larmes sur le bord du terrain. S’il explique qu’à titre personnel il aurait choisi de ne pas filmer cela, le réalisateur que nous avons contacté s’interroge surtout sur le protocole – ou l’absence de protocole – instauré par l’UEFA dans un tel cas de figure.

« Je suis même étonné qu’il ait eu à se demander s’il montrait sa femme ou pas. Dans d'autres sports, tout cela est prévu en amont, on a de nombreuses réunions pour évoquer l’hypothèse d’un accident grave et on briefe nos cameramen avant la retransmission. Pour bien décider en direct, il faut avoir préparé les différents cas de figure, et celui-là donne l’impression qu’il ne l’a pas été. »

On se souvient toutes et tous du terrible accident de Romain Grosjean​ en F1 lors du grand prix de Bahreïn. Ce jour-là, quand on comprend que ce qui est en train de se passer est potentiellement dramatique, le réalisateur prend une mesure drastique. « Pendant deux minutes et quatorze secondes, il décide de ne plus rien montrer à la télé », rappelle notre témoin, qui a lui aussi déjà été confronté à des situations similaires.

La voiture de Romain Grosjean en feu.
La voiture de Romain Grosjean en feu. - Brynn Lennon/AP/SIPA

Une expérience que n’a pas forcément Amsellem, plus habitué à filmer du foot que des sports que l’on pourrait qualifier de plus dangereux. « A titre personnel, si j’avais dû faire des choix, j’aurais appliqué ce qu’on fait toujours dans ces cas-là, à savoir qu'on passe immédiatement en plan large pour pouvoir se donner du temps de comprendre si c’est très grave ou non », détaille-t-il.

La BBC présente ses excuses aux téléspectateurs

Samedi, si l’on a pu voir pendant de nombreuses minutes les séquences incriminées en mondiovision, c’est que l’UEFA n’a rien trouvé à redire. Jean-Jaques Amsellem indiquant que la seule consigne qu’il a reçue de la part de l’instance était de ne pas filmer le massage cardiaque effectué par les secouristes sur le joueur de l’Inter. Un état de fait qui interroge, dix-huit ans après le décès de Marc-Vivien Foé en pleine demi-finale de la Coupe des Confédérations, au stade Gerland de Lyon en 2003. 

« Quand un réalisateur fait quelque chose qu’il ne devrait pas faire, pas montrer, il est averti dans la seconde. C’est donc que ça n’a pas été le cas. Connaissant le professionnalisme de ce réalisateur, s’il y avait eu un protocole établi, il l’aurait appliqué, ça c’est sûr. Donc à mon sens, si l’on doit incriminer quelqu’un c’est plus l’UEFA que le réalisateur. On ne peut pas laisser le réalisateur seul face à de telles responsabilités », souffle le spécialiste. Contacté par 20 Minutes, l'instance européenne n'a pas démenti mais préfère rejeter la faute sur les chaînes de télévision, arguant que « chaque diffuseur avait la possibilité de revenir en studio et beaucoup d'entre eux l'ont fait. C'était donc un choix éditorial de rester avec des images en direct ou non ». 

Les chaînes de télévision, qui reçoivent toutes les mêmes images en direct (c’est le fameux signal international) sont en effet libres de décider ce qu’elles retransmettent à leurs téléspectateurs. Samedi, beIN Sport a opté pour un retour en plateau avec les consultants, tout en diffusant çà et là les images en direct du stade. La BBC a peu ou prou opté pour la même stratégie mais a tenu à présenter ses excuses aux personnes « qui ont pu être bouleversées par les images diffusées ».

S’il espère que cet événement marquera un tournant dans la réalisation des matchs de foot et qu’un protocole extrêmement précis sera mis sur pied, le réalisateur interrogé par 20 Minutes a une pensée pour Jean-Jaques Amsellem, sous les feux des critiques depuis 24 heures : « Je suis sûr qu’il doit se poser énormément de questions aujourd’hui. Ça doit être compliqué à vivre, je le soutiens totalement. »