Ligue 1 : La règle des cinq changements, une révolution qui pose beaucoup de questions

FOOTBALL La LFP a décidé d’entériner la règle des cinq changements autorisés en match cette saison

Aymeric Le Gall

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Thomas Tuchel change en moyenne quatre joueurs par match depuis le début de la saison.
Thomas Tuchel change en moyenne quatre joueurs par match depuis le début de la saison. — FRANCK FIFE / AFP
  • Mesure temporaire instaurée à la reprise des championnats européens la saison dernière après le déconfinement, la règle des cinq changements pourrait perdurer dans le foot de demain.
  • Si les coachs n’ont pas tous la même manière d’analyser cette nouveauté, ils s’accordent à dire qu’il s’agit bien là d’une véritable révolution.

Pendant qu’Arsène Wenger griffonne dans son coin des idées loufoques pour révolutionner le football de demain, celui-ci vient déjà de connaître une évolution notoire avec l’instauration dans la plupart des championnats européens des cinq changements par match au lieu de trois. Cette règle, édictée en pleine pandémie de Covid-19 pour faire face à l’accumulation des matchs après les différents restarts, a également été adoptée par la LFP pour la saison 2020-2021.

Comme pour toute nouveauté, il y a les pros et les antis. Mais avant de nous intéresser à ce combat d’arguments, notons d’abord que tous les coachs s’accordent à dire qu’il ne s’agit pas là d’une banale mesurette mais bien d’une véritable révolution. Pour Stéphane Jobard, le coach de Dijon, c’est carrément « une nouvelle manière de faire du coaching » qui s’offre à eux.

Pour l'entraîneur rennais Julien Stéphan « cela peut s’apparenter à une révolution car on a la possibilité de changer la moitié de son équipe, c’est énorme ! ». Christian Gourcuff va dans le même sens quand il explique que « sur le plan du foot, de la construction d’une victoire, ça modifie totalement la donne ». D’accord avec ses petits camarades sur le constat, Gourcuff semble en revanche avoir une autre appréciation de la règle. « Ce n’est pas ma vision du foot », grogne-t-il. Il faut dire que le coach des Canaris fait bande à part. Quand la plupart des entraîneurs de Ligue 1 que nous avons sollicités se disent globalement emballés par l’idée, le Breton, lui, fait la moue. Prenons les arguments des uns et des autres et confrontons-les un par un.

Les remplaçants sont plus concernés

C’est l’argument numéro 1, à l’image de Julien Stéphan : « Cela change beaucoup de choses pour les joueurs dans la préparation de la semaine car ils savent qu’ils seront plus nombreux à être concernés par le match et à pouvoir entrer en jeu. Cela donne la chance aux joueurs qui ne débutent pas d’avoir encore plus d’importance ». « Auparavant, certains joueurs ne seraient pas sortis du banc ou n’auraient pas fait partie du groupe, expliquait de son côté Olivier Dall’Oglio l’entraîneur du Stade Brestois. Aujourd’hui, avec la feuille de match à 20 noms et les cinq changements, tout le monde est plus concerné. Ne pas être titulaire est une déception moindre pour les joueurs car ils savent qu’ils ont plus de chances de rentrer ».

Mais est-ce forcément une bonne chose ? C’est la question que se pose Régis Brouard, l’ancien coach devenu consultant à la télé. « Avec cette réflexion-là, est-ce qu’on ne tire pas le niveau vers le bas ?, se demande-t-il. Les remplaçants vont se dire qu’ils ont plus de chance qu’avant de rentrer en cours de match, ce qui n’est pas forcément propice à les motiver à se surpasser à l’entraînement… ». En d’autres termes, la carotte est moins grosse mais plus simple à croquer.

Le coach pèse plus sur le match

En pouvant faire rentrer plus de joueurs en cours de match, le coach a désormais la possibilité de modifier plus rapidement son système s’il voit qu’il a tapé à côté au moment de bâtir son onze de départ. C’est ce qui est arrivé à Stéphane Moulin à la pause du match contre Brest lors de la 5e journée. Dans L’Equipe, il raconte : « A la mi-temps, il a fallu secouer le cocotier. Il y a eu un changement de joueurs, de système car il fallait bousculer les choses. On a montré du caractère et je suis content des entrants. » A l’arrivée, les Angevins qui étaient menés 2-1 à la pause ont renversé le match pour s’imposer 3-2 en fin de rencontre. De là à dire que c’est grâce à cette nouvelle règle…

Pour Olivier Dall’Oglio, cela peut aussi être quitte ou double pour l’entraîneur. « C’est une nouvelle règle intéressante mais elle peut être un avantage ou un inconvénient, comme cela a été le cas pour nous à Angers où mes remplaçants ont été inefficaces, constate-t-il. En ce qui concerne la tactique, ce n’est pas toujours simple et c’est à prendre avec des pincettes. Ces changements bouleversent l’organisation de l’équipe, et il faut trouver l’équilibre. Il faut aussi bien connaître ses joueurs, pour savoir ceux qui sont très forts en entrant ». Plus de marge de manœuvre d’un côté, mais aussi plus de risques, les coachs vont devoir trouver le bon équilibre dans les semaines à venir.

Les gros effectifs sont encore avantagés

Là-dessus, il n’y a pas de débat. A part Quique Setien peut-être, qui a trouvé le moyen de dire lorsqu’il était encore sur le banc du Barça que cette nouvelle règle allait désavantager les tops clubs habitués à faire la différence en fin de match en jouant sur la fatigue physique et mentale de leurs adversaires. « Quand vous avez un effectif comme nous avons à Lille, ces cinq changements sont un avantage », admet ainsi Christophe Galtier. « Les clubs aux budgets élevés vont forcément en profiter plus que nous, embraye David Guion dans L’Equipe. Eux ont au moins 20 joueurs de haut niveau capables de changer le match. Nous, il y aura pas mal de joueurs du centre de formation sur le banc. »

Sur le papier, en effet, ce constat ne laisse que peu de place aux doutes. Pour autant, dans les faits, ce n’est pas encore ça. Si le PSG, Lille et Rennes sont déjà bien au rendez-vous, l’OL et l’OM n’ont pas réussi à profiter de cet hypothétique avantage pour se mettre bien au chaud tout en haut du classement.

Plus de spectacle en fin de match

C’est la théorie défendue par Pascal Dupraz, le coach caennais. « Les spectateurs auront la garantie d’un jeu forcément plus rapide puisqu’il y aura moins de joueurs qui disputeront les 90 minutes », annonçait-il en début de saison dans le Parisien. Un discours qui donne des envies d’exil à Christian Gourcuff. « C’est comme en amateur ou en match de préparation, il y a tellement de changements que les deuxièmes mi-temps sont beaucoup moins intéressantes. Il n’y a plus de lisibilité car il y a des changements à tout va. Il y a une déperdition de qualité et ça se ressent forcément dans le jeu », peste l’ancien Merlu.

« Cette nouvelle règle dénature ce sport »

Bref, difficile de tirer des enseignements définitifs. Ce qu’on peut dire, en revanche, c’est que les entraîneurs n’ont pas mis longtemps à intégrer cette règle et à s’en servir allègrement. En effet, à part Gourcuff, Hognon (FC Metz) et Arpinon (Nîmes) tous les coachs ont en moyenne effectué quatre changements ou plus par match. La palme revenant à Claude Puel, qui depuis le début de la saison a toujours grillé ses cinq cartouches en cours de rencontre.

En Europe aussi, hormis en Premier League, la plupart des grands championnats ont décidé de prolonger l’expérience, preuve que sur le court terme tout le monde semble y trouver son compte. Reste à savoir si cette révolution ne risque pas à terme de modifier profondément la nature même de ce sport. C’est exactement ce que craint Régis Brouard : « Peut-être que je suis de la vieille école, mais pour moi cette nouvelle règle dénature ce sport et sa non-rationalité, j’ai envie de dire. Je trouve qu’on enlève une part d’incertitude et de risques qui font justement tout le charme du football ».