A huis clos, la notion de matchs à domicile et à l’extérieur remise en cause (l’équité sportive aussi) ?

FOOTBALL Les équipes à l'extérieur cartonnent depuis la reprise

William Pereira

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Fun fact: on peut à nouveau visiter le Camp Nou, mais pas quand le Barça y joue
Fun fact: on peut à nouveau visiter le Camp Nou, mais pas quand le Barça y joue — Quique García/EFE/SIPA
  • Le football a repris à huis clos dans la plupart des championnats européens.
  • Une configuration exceptionnelle qui réussit mieux aux équipes qui jouent à l'extérieur
  • La notion d'équité sportive est-elle remise en question? 

Le match à domicile – et par extension à l’extérieur – existe-t-il encore ? Ou, pour citer l’immense Patrick Vieira, « l’équipe qui va recevoir [a-t-elle toujours] l'avantage à domicile de jouer à la maison ? » C’est la question que se posent les observateurs depuis la reprise du football à huis clos un peu partout en Europe. Directeur des investissements de la banque Nordea et fan de foot, Robert Naess a noté un bouleversement des tendances habituelles : d’après ses calculs, les 56 matchs disputés en Bundesliga depuis la mi-mai n’ont débouché que sur 13 victoires à domicile et deux fois plus de victoires des visiteurs, une tendance inédite et quasi diamétralement opposée à celle observée sur 20 ans. Mention spéciale pour la 31e journée du championnat allemand, véritable récital de la part des équipes à l’extérieur : six victoires, deux nuls et une seule défaite. Les clubs hôtes peuvent remercier le Bayern d’avoir sauvé leur honneur.

Masterclass à domicile
Masterclass à domicile - Cap écran (soccerway)

« Cela peut être psychologique, s’aventure Naess. Pour les hôtes, c’est un peu triste parce qu’ils sont habitués à jouer devant leur public qui les stimule. » On vous passe le couplet sur les joueurs qui préfèrent jouer devant 50.000 personnes que 12 dirigeants et quatre ramasseurs de balle, évidence dans l’évidence. Notons en revanche que l’environnement du match à domicile a habituellement de réelles vertus physiologiques. Fabrice Dosseville, professeur à l’Université de Caen Normandie et spécialiste de la prise de décision dans les contextes sportifs : « des études ont prouvé qu’il y avait une augmentation du taux de testostérone chez ceux qui jouent à domicile, notamment liée à la notion de défense de territoire ».

De là à dire que cette donnée disparaît complètement avec l’absence totale et prolongée de supporters, il y a un pas que la science ne peut encore se permettre de franchir. « C’est une situation totalement inédite qui demande à être étudiée. »

Habitudes chamboulées et déconcentration

Puisqu’il faut théoriser, théorisons. Sur le concept d’habitudes, d’abord. Si l’équipe à l’extérieur s’attend à ne jouir d’aucun ou très peu de soutien en tribune, celle qui reçoit peut se retrouver désarmée face à la perte de repères sonores et visuels. D’où la mise en place d’artifices que d’aucuns ont peut-être qualifiés trop vite de gadgets. Fabrice Dosseville, toujours : « Dans les tribunes en Espagne, ils ont mis des bâches et des bandes sonores pour modifier l’environnement. Au lieu d’avoir un stade vide, on a donc un stade vide mais avec une ambiance générale. » Pas grandiose, mais tout est bon dans ce contexte pour maximiser l’implication du joueur qui aurait, selon l’entraîneur du FC Porto Sérgio Conceição, tendance à divaguer à cause du défrichement de son habitat naturel. « Je ne pensais pas que l’absence de supporters se ferait autant ressentir. On a vu beaucoup d’erreurs de concentration. »

« Il y a une forme de stress autour des matchs, explique l’universitaire. Le public participe à une forme de la vigilance de par ses réactions. Le public n’a pas seulement un rôle encourageant, il met aussi la pression. » Sur les siens, donc, mais aussi l’adversaire. C’est encore plus vrai quand le joueur évolue dans un grand club. Habitué aux chaudes ambiances de Lisbonne et Porto, Yohan Tavares (Tondela) a déjà pu jouer à huis clos contre Benfica et le Sporting et note un gros changement depuis la reprise.

« Quand tu perds la balle au milieu de terrain contre ces grosses équipes, d’habitude tu sens la pression des supporters adverses qui poussent, tu sens des ondes, je ne sais pas trop comment le décrire. Et ça, on ne l’a pas ressenti contre Benfica à huis clos. »

Tondela a finalement pu repartir du Estadio da Luz avec le point du nul (0-0) sans succomber à l’enfer du dernier quart d’heure, qui donne traditionnellement lieu au Portugal à des « matchs de hand » entre la grosse équipe qui pousse pour égaliser/marquer le but de la victoire et le petit qui gare le bus tant bien que mal. « Il y a beaucoup moins de pression dans le dernier quart d’heure, poursuit Tavares. D’habitude tu sens le stade pousser contre toi jusqu’à finir par te dire ‘’on va en prendre un dans les dernières minutes’’. Alors qu’à huis clos, on savait qu’on sortirait de là avec un nul. On était plus serein. »

« C’est le même football, mais ça modifie les joueurs. »

L’arbitre aussi doit être plus tranquille et partial sans ces supporters qui l’accablent de tous les maux (mots) à chaque coup de sifflet contre l’équipe locale. Fabrice Dosseville. « A haut niveau, je considère l’arbitre professionnel et neutre du début à la fin. Mais quand on enlève le public, il n’y a plus cette pression supplémentaire. Le public n’impacte consciemment les jugements et les décisions de l’arbitre. Mais quelques travaux ont montré dans des situations particulières que l’arbitre peut tenir inconsciemment compte du public. On peut dire que ça reste un facteur impactant, que l’absence de supporters permet à l’arbitre de se focaliser encore un peu plus sur le jeu » et donc de commettre supposément moins d’erreurs favorables aux locaux.

Il est difficile de quantifier le nombre et la nature exacte d’avantages dont le huis clos prive les formations à domicile, mais on peut supposer que cette privation engendre un effet placebo chez les visiteurs. « Ils bénéficient d’un surcroît d’énergie parce qu’ils voient leurs adversaires privés de ces avantages », croit savoir Robert Naess. Le professeur d’université abonde. « Les joueurs qui jouent à l’extérieur se disent qu’ils jouent sur terrain neutre et y voient là une opportunité. » L’idée du terrain neutre est validée par Yohan Tavares. « On peut dire ça comme ça, oui. Il y a la même énergie qu’en match amical ».

Une fois le constat posé, que reste-t-il de l’équité sportive ? Dosseville ouvre une brèche pour conclure. « Des lors qu’on change un facteur et qu’il modifie les résultats est-ce que c’est le même championnat ? Est-ce qu’on aurait les mêmes résultats à la fin et les mêmes classements ? A huis clos, les équipes qui ont le plus d’avantage à domicile auront-elles le même nombre de victoire ? C’est le même football, mais ça modifie les joueurs. »