Homophobie dans les stades : Des mots et des maux… Dans le foot français, l’injure « enculé » au cœur du débat

FOOTBALL Le caractère homophobe de certains chants dans les stades de foot divise

Aymeric Le Gall (avec Bertrand Volpilhac)

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L'une des banderoles des ultras de l'OGC Nice déployées contre l'OM.
L'une des banderoles des ultras de l'OGC Nice déployées contre l'OM. — VALERY HACHE / AFP
  • Depuis le début de la saison, l’Etat et la LFP ont décidé de s’attaquer aux chants et aux banderoles à caractères homophobes dans les stades de Ligue 1 et de Ligue 2.
  • Entre les associations de lutte contre l’homophobie et les associations de supporters, le débat fait rage autour du caractère homophobe de certaines injures proférées dans les stades.
  • A 20 Minutes, nous avons choisi de traiter le sujet sous l’angle de la sémantique et de la question judiciaire.

Des banderoles, des chants et un débat de société. Les stades français sont-ils homophobes ? Pas une journée de championnat ne se passe depuis la reprise de la Ligue 1 sans que la question ne soit posée. Petit rewind contextuel : au printemps, la ministre des Sports Roxana Maracineanu assiste à un match au Parc des Princes et se déclare « horrifiée » de ce qu’elle y entend. Réponse évasive du président de la Fédération, Noël Le Graët, qui estime qu’il s’agit un problème plus sociétal.

Depuis, la situation a empiré dans les enceintes de Ligue 1 : les arbitres, sous la houlette de la Ligue professionnelle de football, ont suivi les consignes en arrêtant les matchs en cas de flagrant délit de propos discriminatoires à l’égard de la communauté homosexuelle. Sont compris dans ces flagrants délits des chants (« Oh hisse, enculé », « Les XXX c’est des pédés », « La Ligue, on t’encule ») et des banderoles reprenant un vocable similaire, mais dont tous les auteurs nient le caractère homophobe.

A l’assaut de la sémantique

Ce qui n’est pas homophobe dans la bouche de quelqu’un peut l’être dans l’oreille d’un autre. Dans l’excellent documentaire Footballeur et homo : au cœur du tabou, un supporter gay de l’OL, Arnaud Gagnoud, sortait atterré du Groupama Stadium après un match : « C’est pas si compliqué que ça de trouver d’autres insultes si vous avez absolument besoin de libérer vos pulsions animales. On met pas si longtemps que ça à trouver autre chose que “pédé” ou “enculé”. Il faut changer, on en est capable. » Si elle ne peut, à elle seule, répondre de manière définitive à toutes les questions que ce débat pose, et encore moins se substituer au ressenti de chacun, la question de la sémantique peut offrir un éclairage.

« L’étape qu’on a ratée et qui est fondamentale, estimait l’avocat spécialiste des supporters Ultras Pierre Barthélemy sur le plateau de CNews, c’est déjà de définir ce qui est homophobe, ce qui est à caractère homophobe [c’est-à-dire ce qui peut choquer, blesser, sans pour autant qu’il n’y ait une réelle intentionnalité homophobe] et ce qui est purement injurieux. »

Expédions rapidement le cas du mot « pédé », pour lequel la question ne se pose plus depuis bien longtemps, et dont « un jugement de la 17e chambre du TGI de Paris a défini le vocable comme étant une injure à caractère homophobe », confirme Me Jean-Baptiste Boué-Diacquenod, l’avocat de l’association STOP Homophobie. Ce qui constitue un délit punit d’une peine de six mois de prison et de 22.500 euros d’amende.

L’injure « enculé » divise les spécialistes

Le terme « enculé » soulève plus de débats. Commençons par ouvrir le dico. Pour le Larousse, comme pour l’Académie française, ce mot est un « terme injurieux pour marquer le mépris que l’on a de quelqu’un ». « J’ai beaucoup de respect pour les académiciens, mais j’ai consulté des dictionnaires comme Le Grand Robert ou le Trésor de la Langue Française et le sens au masculin est très clair pour ceux-ci : un enculé est un homosexuel passif [celui qui est pénétré]. Quand même, c’est très clair. Et je ne pense pas que ça échappe aux gens qui emploient le mot. », tempère la sémiologue Marie Treps.

« Maintenant, c’est plus compliqué que ça…, nuance-t-elle. Le plus souvent il est adressé injurieusement à un homme ou une femme sans préjuger de ses mœurs sexuelles. » Médéric Gasquet-Cyrus va plus loin. Pour ce maître de conférences dans le département des Sciences du langage à l’université d’Aix-Marseille, « le mot enculé ne désigne pas un homosexuel. La pratique de la sodomie, puisque c’est de cela qu’on parle, n’est pas réservée aux seuls homosexuels et concerne les personnes de toutes orientations. Ce mot n’est à mon sens absolument pas homophobe. »

Mais si ce mot ne désigne pas directement la communauté homosexuelle, « les supporters ont beau dire “on n’est pas homophobes, on n’a rien contre les homosexuels”, on ne peut pas enlever l’aura homophobe de ce mot-là », reprend pourtant Marie Treps, autrice de Maudits mots, la fabrique des insultes racistes.

Dans un long article publié jeudi par Le Monde et intitulé « Pourquoi certaines insultes restent homophobes malgré leur banalisation », Sébastien Chauvin coauteur de Sociologie de l’homosexualité (La Découverte, 2013), estime que les insultes entendues dans les stades sont homophobes « non parce qu’elles visent directement les homosexuels, à la différence des insultes racistes qui visent souvent directement des joueurs racisés, mais parce qu’elles mobilisent le mépris possible envers les homosexuels ».

« Historiquement, ça renvoie à l’image d’un dominant et d’un dominé, l’enculé, qui se fait posséder. Mais ça c’est l’étymologie et on ne peut pas se référer à ça pour expliquer son sens actuel, répond Médéric Gasquet-Cyrus, qui estime que le terme à perdu sa charge homophobe. Prenons l’exemple du mot “con”. Si l’on se réfère à l’étymologie de ce mot, on pourrait alors dire qu’il est sexiste puisque le con désigne à l’origine le sexe féminin. Or, dire de cette insulte qu’elle est sexiste semble absurde. »

« Peut-être qu’avec le temps le mot “enculé” fera partie du langage courant comme c’est le cas pour “con” aujourd’hui. Finalement, c’est un mot qui, bien que renvoyant immédiatement notre imaginaire à quelque chose de sexuelle, s’est quand même vraiment banalisé. », conclut la sémiologue.

« Le langage n’est jamais neutre »

Que ce soit le mot « enculé » ou le verbe, (« comme dans l’expression “se faire enculer”, qui veut dire qu’on s’est fait avoir », dixit Marie Treps), son emploi s’est banalisé sans systématique arrière-pensée homophobe. Ce qui fait dire à l’avocat Cyril Dubois, spécialiste des supporters, que « ce débat ne doit pas plus se faire dans les stades qu’il ne doit aussi se faire dans la société, à l’école, dans la cellule familiale, etc. C’est devenu une injure depuis de nombreuses années. » Lui estime « qu’il n’y a aucune intention homophobe derrière ces chants », seulement une volonté chez les supporters « d’injurier leur adversaire ». Ou, de plus en plus, la Ligue professionnelle de football. « Donc on va taper dans les plus gros mots possibles et aujourd’hui, “enculé” en fait partie », poursuit-il.

La linguiste Laurence Rosier expliquait au Monde que le caractère blessant de l’insulte ne résidait pas forcément dans l’intention. « Le langage n’est jamais neutre, et ces insultes portent en elles un poids mémoriel qui est toujours potentiellement réactivable en fonction du contexte et qui peut échapper au locuteur ».

La justice va devoir trancher

Passons désormais au volet judiciaire. Depuis qu’une enquête a été ouverte par le procureur de Nice après les événements liés au match Nice-Marseille, et que l’association STOP Homophobie a déposé une plainte, cette question va devoir se régler devant les tribunaux. « Ça va être intéressant de porter cette affaire devant la justice si les auteurs sont identifiés, parce qu’à ma connaissance la justice n’a jamais eu à se prononcer sur l’injure à caractère homophobe autour d’une expression comme “La Ligue, on t’encule” », explique Me Boué-Diacquenod, l’avocat de STOP Homophobie.

Là encore, rien est simple. « Va-t-on partir sur des punitions collectives ?, s’interroge Me Dubois. Je pense que la juridiction pénale va avoir énormément de mal à juger ce genre de plaintes, à déterminer qui a chanté et qui n’a pas chanté, sauf à visionner les caméras de vidéo surveillance avec des spécialistes qui savent lire sur les lèvres. C’est compliqué. »

Les avocats ne sont pas d’ailleurs tous d’accord sur la notion d’intentionnalité. Pour Pierre Barthélemy sur CNews : « “Les Messins sont des pédés”, c’est un propos à caractère homophobe. “La Ligue, on t’encule”, pour moi c’est purement injurieux puisqu’il n’y a pas, en droit, l’élément intentionnel d’homophobie, or il faut l’élément intentionnel en droit pénal. Avant de traiter les gens d’homophobes [ce qui est grave puisque l’homophobie est un délit puni par la loi], sachons déjà de quoi on parle. » « En matière d’injures, il n’y a pas besoin de prouver l’intentionnalité, affirme pour sa part Me Boué-Diacquenod. Le simple fait de dire l’injure caractérise l’intention. »

La LFP met tout le monde autour de la table

La question s’éloigne des stades pour prendre la direction des tribunaux. Ce qui n’empêchera pas, in fine, de se poser la question de ce qu’on veut faire d’eux. « Ils ont longtemps été des exutoires, on y tolérait plein de choses, sans doute trop…, songeait récemment le sociologue Nicolas Hourcade au Monde. Aujourd’hui, on veut en faire un endroit parfait, où l’on ne fume pas, ne boit pas et ne dit pas d’insultes. Il serait plus efficace de définir une ligne jaune de l’intolérable et de préserver un espace de liberté acceptable. »

Il semblerait d’ailleurs que ce soit le chemin que les protagonistes ont décidé de prendre au terme de la réunion qui s'est tenue mercredi​ au siège de la LFP entre les instances du foot, l’Association nationale des supporters et des associations de lutte contre l’homophobie. Une rencontre qui s’est déroulée « dans un climat de bienveillance », de l’avis unanime des participants et selon la formule du directeur général de la LFP Didier Quillot.

Celui-ci a expliqué qu’un « cadre » serait désormais donné aux délégués de la LFP présents lors des matchs de Ligue 1 et de Ligue 2 afin de faire le distinguo entre les « propos discriminatoires », susceptibles d’entraîner une interruption des rencontres, et « les propos insultants ». Les premières sanctions infligées par la commission de discipline vont en ce sens : la totalité des clubs ayant dû répondre des propos insultants de leurs supporters ne se sont vus sanctionner que d’un simple rappel à l’ordre.