Shakhtar-OL: Loin de Donetsk depuis quatre ans, comment les supporters ukrainiens gardent-ils la flamme pour leur club?

FOOTBALL Trimballé depuis quatre ans à Lviv, Kharkiv et désormais Kiev pour le choc contre l’OL, ce mercredi (21 heures), le Shakhtar Donetsk conserve un certain engouement…

Jérémy Laugier
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Les supporters du Shakhtar Donetsk, ici à Kharkiv lors du 8e de finale aller de Ligue des champions contre la Roma, en février 2018.
Les supporters du Shakhtar Donetsk, ici à Kharkiv lors du 8e de finale aller de Ligue des champions contre la Roma, en février 2018. — SERGEI SUPINSKY / AFP
  • La Donbass Arena, dans laquelle le Shakhtar Donetsk a fait frémir les plus grandes équipes d’Europe, n’a plus accueilli de match depuis 2014.
  • Sans cesse sur la route depuis le début du conflit armé avec la Russie, le Shakhtar va disputer ce mercredi (21 heures) « à domicile » à Kiev son match décisif de Ligue des champions contre l’OL.
  • Une situation extrêmement délicate à laquelle se seraient presque habitués les supporters du Shakhtar, qui seront plus de 30.000 au stade olympique de Kiev.

De notre envoyé spécial à Kiev,

Les Mineurs de Donetsk auraient pu reprendre le proverbe « les voyages forment la jeunesse » comme devise de leur club. Depuis 2014 et le début des affrontements avec l’armée russe, le Shakhtar s’est en effet habitué à être trimballé, de Lviv à Kharkiv (sa nouvelle « maison » cette saison), et donc à Kiev, ce mercredi (21 heures) pour un match décisif de Ligue des champions contre l'OL. Une errance colossale, puisque 1.200 km séparent notamment Donetsk de Lviv, le premier point de chute du club.

La loi martiale décrétée le 26 novembre dans dix régions d’Ukraine, dont celle de Kharkiv, a poussé l’UEFA à délocaliser le rendez-vous européen face aux Lyonnais à près de 500 km de là, à Kiev, où s’entraînent et vivent joueurs et staff. Mais comment les supporters historiques du Shakhtar parviennent-ils à suivre leur équipe et à conserver la flamme dans ce contexte politique et économique si lourd ?

« Le Shakhtar parvient à attirer davantage de fans à Kiev que le Dynamo »

« La situation est ainsi désormais, la plupart de nos fans ont quitté Donetsk et vivent un peu partout en Ukraine, surtout à Kiev et à Kharkiv. Ils sont vraiment précieux, quel que soit le stade où on est amené à jouer », salue Oleksandr Ovcharenko, responsable de projets sociaux pour le club. Dans l’immense antre habituel du Dynamo Kiev (70.000 places), le Shakhtar a annoncé avoir déjà vendu 31.000 billets. Un engouement permettant aux supporters du champion en titre de chambrer allégrement le Dynamo, qui accueillera jeudi Jablonec en Ligue Europa dans cette même enceinte, mais en version bien plus clairsemée.

« C’est très inquiétant pour notre rival de constater que le Shakhtar parvient à attirer davantage de fans à Kiev que lui, savoure ainsi Petro (29 ans). Saison après saison, ce club chute de plus en plus loin de nous, et voir son propre stade bien rempli pour l’un de nos matchs en est une évidence de plus. » Il faut le comprendre : le club de Donetsk, créé dès 1936, était clairement dans l’ombre du Dynamo Kiev durant toute la période soviétique, devant se contenter de quatre coupes d’URSS.

Fernandinho, Willian… et Beyoncé ont tous brillé à la Donbass Arena

Le rachat du club en 1996 par l’homme le plus riche du pays, Rinat Akhmetov, a changé la donne. Jugez plutôt : 11 titres de champion depuis 2002 et surtout une Coupe de l’UEFA en 2009. La recette est connue : un entraîneur phare aux pleins pouvoirs (Mircea Lucescu, de 2004 à 2016) et un flair incroyable dans le recrutement de pépites brésiliennes (non, ne pensez pas qu’à Brandao, ça vous parle Fernandinho, Willian et Douglas Cousta ?). Le Shakhtar profitait alors d’un centre d’entraînement classieux et d’une Donbass Arena inaugurée en 2009 avec un concert de Beyoncé. Touché par un obus en 2014, au début du conflit armé avec la Russie, le superbe écrin n’a depuis plus accueilli le moindre événement.

« Toute la région de Donetsk était obsédée par le Shakhtar. Se rendre aux matchs à la Donbass Arena était la sortie incontournable en famille ou entre amis. L’ambiance est tellement plus froide désormais », regrette Demetrio, un fidèle supporter du club depuis une vingtaine d’années. En quittant bien malgré lui sa Donbass Arena pour Lviv puis Kharkiv, le Shakhtar a en effet vu son affluence moyenne en championnat être divisée par 10 (de 30.000 à 3.000 spectateurs environ). Seuls de belles affiches européennes comme face à Manchester City (37.000 personnes en octobre dernier) parviennent à ramener du monde au stade.

« Le supportérisme s’est complètement déstructuré en Ukraine »

« De nombreux ultras actifs du club se sont engagés dans la guerre, indique Ronan Evain, spécialiste de la question du supportérisme dans l’espace post-soviétique. Le lien entre les fans et le Shakhtar a donc été un peu perdu. Il risque d’y avoir très peu d’ambiance pour le match contre l’OL. De manière générale, vu l’état actuel de l’économie, le supportérisme s’est complètement déstructuré en Ukraine. » Vice-champion en 2013, le Metalist Kharkiv n’existe plus. Même le finaliste de la Ligue Europa 2015, le Dnipro, évolue désormais au niveau amateur.

Mais malgré les délocalisations forcées de son club de cœur, Demetrio essaie de positiver : « Il y a désormais des fans du Shakhtar un peu partout en Ukraine. Cette nouvelle donne est assez incroyable même si les connexions sont compliquées à mettre en place entre nous tous ». Autre petit effet bénéfique du conflit : « depuis 2014, les ultras des clubs ukrainiens ont fait un pacte et les ''fights'' entre eux sont à présent très rares ».

L’OL va-t-il bénéficier du soutien improbable de fans du Dynamo ?

Mais finalement, quelle image véhicule dans toute l’Ukraine le Shakhtar, à la fois nouveau riche ayant raflé 7 des 9 derniers titres de champion et club symbole de la résistance du pays face au voisin russe ? « La position ambiguë du président Rinat Akhmetov, qui ne s’est jamais dit concrètement pro-ukrainien, dessert un peu le club, estime Rémy Garrel, rédacteur pour le site Footballski. Et puis les Ukrainiens tiennent à leurs joueurs de l’équipe nationale et ils aimeraient qu’ils puissent jouer davantage dans ce club majeur du pays. Donc beaucoup d’observateurs en veulent au Shakhtar car les Brésiliens [9 au total dans l’effectif cette saison] empêchent selon eux des joueurs locaux de s'affirmer. »

« OK, nous sommes peut-être le club détesté par une partie du pays, mais ce n’est pas autant marqué que le RB Leipzig en Allemagne par exemple. Ce sont surtout les fans du Dynamo qui aiment à penser que tout le monde nous hait. Certains d'entre eux vont peut-être même venir au stade pour encourager Lyon contre nous. » Autant vous dire que vu la situation autour de Donetsk, cette cote de popularité est bien le cadet des soucis des Mineurs.