Ligue 2: «On est passés pour les pires supporters du monde», Ajaccio ne s’est pas remis du barrage avant de retrouver Le Havre
FOOTBALL•Ajaccio et Le Havre se retrouvent en Corse après le barrage houleux du printemps…Julien Laloye
C’était la grande affaire du printemps, avant que l’été russe ne fasse chavirer le pays et oublier la vulgarité d’un barrage de Ligue 2 désolant pour l’image du football français. Nous étions le 20 mai, et le psychodrame avait commencé depuis deux jours, déjà.
Depuis le bus caillassé des joueurs normands à leur arrivée aux abords du stade François-Coty. Fumigènes, bombes agricoles, jet de pierres, insultes célébrant la fraternité avec le continent, le comité habituel et même un peu plus. Le conducteur du car havrais ne peut plus ou ne veut plus bouger, et le match est reporté au surlendemain par la LFP, arguant que les incidents ne concernaient pas l’AC Ajaccio mais les services de l’Etat. Un tout petit avant-goût du dimanche, quand le match a enfin pu se dérouler.
Insultes racistes, de nouveau, pression physique en tribune présidentielle selon le clan normand, jusqu’à l’explosion après le chambrage gentillet de Jean-Philippe Mateta sur un penalty en prolongations. Les Ajacciens deviennent possédés, joueurs et staff compris, l’arbitre aligne les cartons rouges au comptoir, et la France du foot, interdite, accueille la qualification d’Ajaccio comme un soulagement : qui sait si la soirée n’aurait pas pu dégénérer encore un peu plus si Le Havre était passé ? « Je cherche le meilleur adjectif pour qualifier cette soirée, mais je ne le trouve pas, raconte alors la députée de Seine-Maritime Agnès Firmin, présente en Corse, à 20 Minutes : désolant, consternant, apocalyptique, c’est un peu tout ça à la fois… »
Le Havre a mieux digéré qu’Ajaccio
Autant dire qu’on a sorti le pop-corn pour les retrouvailles vendredi, même heure, même endroit. Le moment d’un petit hommage aux cocus de l’histoire. Les Havrais avaient montré de la dignité à chaud, et ils ne prennent pas les chemins de traverse après. Aucun problème pour avoir un joueur et reparler du barrage fatidique : Yohann Thuram s’y colle. C’est lui qui avait fait de son mieux pour retenir la meute aux basques de Mateta, même s’il n’avait pas pu empêcher son ex-équipier Gimbert de lui claquer la joue.
« Avec le recul, ce qui s’est passé ce soir-là est regrettable. Tout le monde a vu ce qui s’était passé et ce qu’on a subi. Le contexte corse, avant d’y aller, on le connaît. On sait qu’ils vont jouer sur l’intimidation, ça fait presque partie du décor. J’ai souvent joué là-bas sans soucis particuliers. Je n’avais jamais connu ce que j’ai connu ce soir-là dans un stade corse, ni dans aucun autre stade en France. On n’a pas peur d’y retourner, même si on y va avec une idée derrière la tête. » »
Plus compliqué côté acéiste. On nous promet un joueur sans lambiner le matin (« le passé, c’est le passé »), puis on change d’avis le soir : « Au vu de sollicitations dont nous faisons l’objet depuis le début de la semaine, nous ne répondons plus aux sollicitations. L’ensemble de l’ACA, sportifs et administratifs, est tourné vers la rencontre afin d’en faire une réussite. »
La colère n’est pas vraiment retombée depuis cette lettre ouverte sanglante envoyée aux instances du foot français par Alain Orsoni, vice-président de club corse, dénonçant « l’anti-corsisme primaire de la commission de discipline de la LFP », après la confirmation des sanctions en appel : deux matchs à huis clos, sept matchs de suspension, entre autres, pour Mathieu Coutadeur, coupable d’avoir bousculé l’arbitre face au Havre.
Les Acéistes toujours remontés contre les instances
On comprend que le sentiment d’injustice est encore très largement partagé sur l’île. Et que des deux clubs, c’est indiscutablement Ajaccio qui a le plus de mal à se relever de ces quelques jours passés à l’essoreuse médiatique. L’équipe a explosé face à Toulouse lors du barrage aller d’accession disputé à Montpellier dans un stade vide, et elle ne s’en est pas remise, traînant au fond de la cale cette saison (17e avec 9 points). Loïc, le supporter de tous les déplacements avec sa célèbre 106 increvable, est un garçon raisonnable. Il n’adhère pas aux fumeuses théories du complot visant à empêcher le football corse d’évoluer en L1, mais il reste très marqué par ce barrage et ses conséquences.
« On est passés pour les pires supporters du monde, le club aussi, et se mettre l’opinion publique à dos, c’est dur à vivre. On avait l’impression d’avoir volé notre qualification. Il faut voir les insultes sur les réseaux sociaux. J’ai parlé il n’y a pas longtemps avec le community manager du club, il n’a jamais reçu autant de messages haineux qu’à cette période. A partir du moment où on a perdu contre Toulouse, les autres sont passés à autre chose, mais pour nous, c’est difficile. Pour parler avec les joueurs, ils ne sont pas déprimés, mais ils sont entrés dans une spirale négative et ils n’en sortent pas, d’autant que le groupe a peu changé. Des supporters au président, tout le monde est atteint. » »
Le sentiment de persécution pourrait s’estomper s’il n’était pas ravivé régulièrement par des décisions de la Ligue jugées scandaleuses localement, au regard de la sévérité avec laquelle a été expédié le cas Ajaccio. Le huis clos partiel décidé à l’encontre de Montpellier après l’interruption du match face à Nîmes a par exemple beaucoup fait parler au club cette semaine. Le retour du Havre tombe pile pour ranimer les braises. Peu d’inquiétude a priori côté normand : « On va être "bien" accueillis quand même à mon avis, imagine Yohann Thuram, mais il faudra faire abstraction du contexte. L’enjeu est différent, ce n’est pas un barrage, il n’y a que trois points à prendre. Encore une fois, on n’a pas peur ».
Dans les rangs acéistes ? De l’impatience, comme si on avait hâte de ces retrouvailles pour solder le passé et faire le deuil d’un épisode qui n’a grandi personne : des messages de mobilisation ont été envoyés sur les réseaux sociaux, avec un seul mort d’ordre. Surtout, pas de blêmes. « Nous invitons les supporters Blanc et Rouge et l’ensemble des Corses qui viendront assister à la rencontre. Le club rappelle qu’un point de retrait avec sursis pèse toujours sur lui » Un appel auquel n’a pas répondu Loïc, qui a pour une fois épargné le trajet à sa vieille 106.
Un dispositif de sécurité renforcé
« Le souvenir du barrage me fait encore trop de peine. Mais cela reste un match très attendu par tous les supporters depuis que le calendrier est tombé. Peut-être même plus que le derby contre le Gazélec. Peut-être que c’est le match qu’il faut pour enfin lancer la saison et oublier ce qui s’est passé la saison dernière. » Prise de court au mois de mai, la Préfecture a cette fois organisé « un dispositif renforcé pour décourager toute velléité de perturbation ». Tout en précisant que les deux clubs « avaient clairement fait part de leur volonté d’une rencontre apaisée ».
Pour plus de précautions, la délégation havraise sera prise en charge dès son arrivée sur le tarmac par un bus avant d’être escortée par les forces de l’ordre sur tout le parcours, de l’aéroport jusqu’à l’hôtel, puis jusqu’au stade. France Bleu a ajouté qu’une dizaine d’agents de sécurité sera aussi du voyage, notamment pour protéger l’équipe dirigeante du Havre qui sera placée en tribune présidentielle. Les supporters normands, eux, ont été priés de rester à la maison par arrêté préfectoral. Une sage décision, pour le coup.


















