Essonne: «Ils attendent quoi? Un mort?» L'arbitre victime d'une agression dénonce les violences dans le foot amateur

FOOTBALL victime dimanche d’une agression lors d’un match entre Vert-le-Grand et le Racing club Arpajonais, Yassine Sahli se confie...

Propos recueillis par B.V.

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L'arbitre amateur Yassine Sahli
L'arbitre amateur Yassine Sahli — Facebook Yassine Sahli

« Je finis avec France 3 puis M6 et je vous rappelle ». Malgré la fatigue et la douleur, Yassine Sahli se prête au jeu du marathon médiatique. « Pour la bonne cause, nous explique-t-il, dénoncer les violences du football amateur ».

Arbitre en quatrième division de district, il a été victime dimanche d’une agression lors d’un match entre Vert-le-Grand et le Racing club Arpajonais. Roué de coup, notamment par le président de Vert-le-Grand, il a décidé de porter plainte. Et de mettre en lumière un véritable problème de société.

Comment ça va ?

Question douleurs je vais mieux. Le souci est psychologique, je n’arrive pas à dormir. Mon cerveau m’en empêche, il m’alerte en me disant que des gens veulent me frapper. C’est le choc qui me pose problème.

Vous répondez à de nombreux médias. Parce que vous pensez que vous avez désormais un rôle à jouer ?

On me dit que je fais tout ça pour faire le buzz… Moi, si je réponds à beaucoup de personnes, c’est pour faire avancer les choses. Assez de violence. Ils attendent quoi, un mort ? Il y a un fossé enter l’arbitrage pro et ceux qui sont tout en bas. On est les oubliés de l’arbitrage. Personnellement, j’ai décidé d’arrêter. Je me rends vendredi à 11 heures à la Fédération française de football, où je vais leur remettre mon écusson, mon sifflet et mon carton. C’est un geste symbolique pour leur montrer qu’un jour, un arbitre a dit non. Il faut faire quelque chose, on n’est pas en sécurité.

C’est quoi la vie d’un arbitre amateur ?

C’est à peu pres la même que celle d’un joueur amateur. S’il a un travail, il travaille, et il reçoit éventuellement des désignations pour le week-end myfff de la Fédération. On en prend note et on va arbitrer ce match. Le match est rémunéré en fonction de la catégorie, à partir de U-19 et seniors, c’est 76 €. Certains joueurs me disent parfois "t’es venu pour l’argent", mais si on met 20 euros d’essence, qu’on prend un sandwich, ou même qu’on part en taxi ou en Uber… Si on le fait c’est parce qu’on est passionné.

Quelle est la formation pour devenir arbitre amateur ?

Il faut passer par un club, qui vous inscrit ensuite dans une session du district, qui dure deux week-ends. Le premier, on vous apprend les lois et les règles du jeu et vous donne un petit livre très théorique, c’est comme le code. Si on obtient une certaine note, on est ensuite éligible pour le deuxième week-end, où l’on arbitre officiellement un match, qui sert de test. Si on le réussit, on est arbitre, sinon on a une deuxième chance.

Vous évoquiez le terme théorique, ça veut dire que vous n’êtes pas formé à la réalité de l’arbitrage amateur ?

Oui et non. Une fois par an, on nous repasse un test théorique et on vient nous noter. J’ai 40 ans, je ne suis pas à 1000 % dans l’arbitrage à revoir toutes les règles chaque soir. Je les connais. Les personnes à l’extérieur croient que c’est facile d’arbitrer, mais quand on a le sifflet entre les mains, tout devient plus dur, en grande partie à cause des acteurs extérieurs qui n’acceptent pas les décisions.

Comme ce week-end. Si je vous avais dit il y a deux ans que quelque chose comme ça allait arriver, vous m’auriez cru ?

Oui. Je savais que ça allait arriver. Je ne savais pas quand, mais je le savais. Mais ce n’est que quand ça nous arrive qu’on prend vraiment conscience… Évidemment si je l’avais su, j’aurais arrêté avant. Mais tant que ça n’arrive pas, on repousse… J’ai déjà été insulté, intimidé, mais me porter des coups, je n’y aurai pas cru. Je ne pensais pas qu’un joueur pourrait porter un coup, je pensais que l’arbitre c’était comme un policier, que ça faisait peur. Mais maintenant on nous défie.

Parce que c’est comme ça tous les week-ends ?

J’ai envoyé il y a 15 jours un courrier au district, une lettre ouverte disant que « depuis le début de l’année, sur la quinzaine de matchs que j’ai arbitré, il y en a au moins dix où je me suis fait insulter ou intimider. » J’ai dû sortir 15 cartons rouges, quasiment un par match, j’ai même arrêté une rencontre il y a deux mois… C’est ça tous les jours. On ne peut pas prendre du plaisir en se faisant insulter. On commence la partie et on se dit ça va bien se passer. Et ça peut bien se passer pendant 85 minutes et partir en vrille les 5 dernières. En amateur, les joueurs font ce qu’ils veulent. Certains ne viennent que pour foutre la merde.

La violence dans le football amateur est un problème chronique en France…

Bien sûr. Si vous saviez… Même des joueurs de la même équipe s’insultent et se battent. Si j’applique le règlement, c’est rouge aux deux. Est-ce que je peux le faire ? Ils ne comprendraient pas et ça partirait en cacahuète. Les arbitres en amateur ont le cul entre deux chaises : d’un côté, le règlement à appliquer, de l’autre, les joueurs. Le juste milieu, on ne peut pas le trouver… L’autre fois, après 15 minutes de jeu et alors que le ballon est ailleurs, derrière moi, un défenseur frappe un attaquant. Je lui ai mis jaune, j’ai fait de la psychologie… Certains arbitres ont décidé de ne jamais mettre de carton pour ne pas se compliquer la tâche et prendre juste l’argent. Mais on n’arbitre pas comme ça quand on est passionné.

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Pensez-vous que la façon dont l’arbitre est traité en pro et discuté dans les médias se reflète en amateur ?

A 100 %. Les joueurs en amateur ne respectent pas du tout l’arbitre. Si on voit des joueurs qui intimident l’arbitre en Ligue 1, ça se répercute en amateur. Certains journalistes passent leur temps à dire que l’arbitre n’a pas fait un bon match. Tout le monde a son appréciation… Et sur le terrain c’est pareil : y en a qui sont au bout du monde mais pour eux il y a faute alors que je suis à deux mètres du ballon. Je ne dis pas que l’arbitre ne peut pas se tromper, mais si vous voyez un match de district, ça pleurniche dès la première faute.

Que pourrait-on faire pour remédier à tout ça ?

Commencer par faire une loi sur l’arbitrage, que l’arbitre soit considéré comme une personne dépositaire de l’autorité publique. Si les gens savent que si on touche à l’arbitre, on risque très gros, on baissera déjà beaucoup les chiffres de la violence. Tant qu’il n’y aura pas quelque chose comme ça, on aura d’autres incidents de ce genre.