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Quand la lutte contre les VSS dans l’escrime tourne au règlement de comptes

Escrime : Quand la lutte contre les violences sexuelles au sein de la fédération tourne à la foire d’empoigne

ENQUETEUne lutte intestine à la Fédération française d’escrime et des désaccords sur la manière de traiter les violences sexuelles ont eu un impact néfaste sur les victimes, qui peinent souvent à faire valoir leurs droits
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • Comme nous l’avons montré dans le premier volet de cette enquête, les commissions de discipline de la FFE sont dans le viseur des victimes de violences et de leur famille.
  • Une situation dénoncée depuis des années par le comité éthique et déontologie de la Fédé, et qui n’a pas permi une véritable libération de la parole.
  • Les luttes intestines au sein de la Fédération française d’escrime ont conduit le nouveau président à faire table rase du passé. Reste à savoir si le problème des violences sexuelles et sexistes sera l’une des priorités de sa mandature.

Parmi les (rares) bonnes choses à mettre à l’actif de Bruno Gares, l’ancien président démissionnaire de la Fédération française d’escrime, dont nous avions mis en évidence les magouilles financières l’an passé, on peut citer la création du comité éthique et déontologie. Si la mise en place d’un tel comité était certes une obligation légale depuis la parution de la loi du 1er mars 2017 visant à préserver l’éthique du sport, il n’en reste pas moins que toutes les fédés n’ont pas joué le jeu.

Le problème - car il y en a un –, c’est que ce comité, piloté dès sa création par Jacqueline Felzine et Denis Lemuhot, s’est heurté dès le départ à une série de résistances internes, à commencer par la commission de discipline, comme nous l’avons montré dans le premier volet de cette enquête. Ces deux entités, censées travailler de concert sur la lutte contre toutes formes de violences - dont les violences sexuelles et sexistes (VSS) –, n’ont eu de cesse de s’opposer ces quatre dernières années, au point de faire passer la lutte contre les prédateurs sexuels au second plan.

« L’Ayatollah de l’éthique » vs la commission de discipline, duel déséquilibré ?

C’est dans ce contexte que le nouveau président de la FFE, Rémy Delhomme, élu le 11 octobre dernier, a posé son baluchon au siège de la fédé à Noisy-le-Grand. Interrogé dans le cadre de notre enquête, il dresse un état des lieux sans concession du bazar ambiant à cette époque. « Le comité éthique et déontologie n’a eu de cesse de dire que rien ne fonctionnait. Ils étaient en permanence dans une posture de dénonciation à l’encontre des deux commissions de discipline, qui étaient accusées de faire preuve de laxisme. Et inversement, les commissions de discipline accusaient le camp d’en face d’être des “ayatollahs de l’éthique”, sous-entendant qu’à chaque signalement de faits graves, il fallait qu’il y ait sanction, sans distinction et sans écouter la parole de la défense. »

Il est vrai que Jacqueline Felzine n’a pas ménagé ses efforts pour dénoncer les « décisions disciplinaires sidérantes » prises par la commission à l’encontre des personnes accusées de violences par les licenciés, majoritairement des femmes (90 %), la plupart du temps mineures (80 %). Le dernier rapport du comité éthique faisait ainsi état d’un taux de relaxes éloquent (43 %) pour la saison 2023-2024.

Ces différences fondamentales de points de vue d’une entité fédérale à l’autre, pour un sujet aussi grave, trouvent leur source dans la manière dont les deux commissions comprenaient leur mission. Du côté du comité éthique, priorité était donnée à l’écoute et à la protection des victimes. En face, de l’aveu même du nouveau président, il s’agissait avant tout de « protéger la fédération ». « C’est la première chose que les membres de la commission de discipline m’ont dite, confirme Rémy Delhomme. Mais je leur ai répondu que protéger la fédération, c’est protéger les personnes contre des prédateurs potentiels. »

Une chute des signalements qui interroge

Cette tendance à relativiser certains agissements graves a conduit à une chute du nombre de signalements réalisés auprès de la FFE. On est ainsi passé de 18 signalements pour la saison 2021-2022 à seulement huit lors de l’exercice suivant.

Curieusement (non), au lendemain de l’intervention de Jacqueline Felzine devant la commission d’enquête parlementaire sur les défaillances des fédérations sportives, le nombre de signalements repartait instantanément à la hausse. « Cette réduction doit faire l’objet d’une analyse en profondeur », avait-elle estimé devant les parlementaires, suggérant que certaines décisions disciplinaires avaient pu contribuer à « réduire la prise de parole » des victimes.

Pour la nouvelle équipe fédérale et son président, il faut voir dans ces « dysfonctionnements » une forme d’impréparation des commissions de discipline à s’emparer du sujet des violences sexuelles, elles qui se bornaient jusqu’alors à juger des problèmes de disciplines sportives.

« « La prise en charge de ces violences n’existait pas. On s’est donc retrouvé avec des commissions de discipline qui n’étaient pas du tout prêtes à les prendre en compte et qui n’étaient pas formées pour. D’un seul coup, elles se sont retrouvées avec un tombereau de signalements pour des VSS et ce n’est pas toujours simple pour elle de distinguer le vrai signalement du signalement de vengeance. » »

« La vérité, c’est qu’on les dérangeait »

Face à cette « machine grippée », le nouveau président a choisi de faire table rase du passé et de changer l’intégralité des membres des commissions de discipline et du comité éthique et déontologie. « Les membres du comité d’éthique ont contribué à gripper le système plutôt que de faire avancer les choses. Lanceur d’alerte, c’est une chose, le militantisme, c’en est une autre, lance Delhomme. Face à ces deux camps qui s’opposaient, il était impossible pour nous de distinguer le vrai du faux. Donner raison à l’un ou à l’autre aurait été une faute de notre part. »

Denis Lemuhot à une autre lecture de cette révolution de palais. « On nous a mis au placard, tout simplement. La vérité, c’est qu’on les dérangeait du fait de notre indépendance, on était les vilains petits canards. Il a laissé entendre qu’on était là pour régler nos comptes. J’ai 71 ans, je ne suis même plus président du club d’Epinal, quel compte j’ai à régler ? J’ai simplement envie d’avoir une fédération à la pointe sur la lutte contre les VSS car j’ai des petits-enfants qui font de l’escrime. »

Parmi les nombreux témoignages que nous avons récoltés auprès des familles de victimes, toutes saluent le travail et l’implication des membres du comité éthique et déontologie sans qui, face au silence que leur a souvent opposé la FFE, elles auraient probablement jeté l’éponge. « Heureusement qu’il y a des personnes comme elles, sinon je pense que j’aurais tout arrêté », valide la maman de la petite Laurie, une escrimeuse de 13 ans et demi qui avait fait une tentative de suicide après avoir été sexuellement harcelée par son maître d’armes, que la commission de discipline n’avait pas sanctionné. « Je sens les familles démunies, presque résignées, conclut Denis Lemuhot. Elles sont en colère de ne pas avoir les réponses de la Fédé. Avant, elles se tournaient vers nous, au comité d’éthique. Aujourd’hui, je ne sais pas si c’est encore le cas… »