Mondiaux de cyclisme: Vieux et dépassé? Et si Cyrille Guimard nous faisait gagner le maillot arc-en-ciel

PORTRAIT Nommé sélectionneur à la surprise générale, l’ancien mentor d’Hinaut et Fignon doit redorer l’image de l’équipe de France en Norvège…

Julien Laloye

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Cyrille Guimard en août 2017.
Cyrille Guimard en août 2017. — FFC

Cyrille Guimard sélectionneur de l’équipe de France de cyclisme. Quand la nouvelle est tombée pendant le Tour de France, la rédac a légèrement froncouillé du sourcil. « Attends, il a quel âge là papy ? Et pourquoi pas Guy Roux à la tête des Bleus tant on y est ». Rien de personnel, mais Cyrille Guimard quoi. Pas le cyclisme à papa, non, le vélo à grand-papa. Celui qui sent la Gitane, la blanquette de veau, les amphétamines, la picole avec Antoine Blondin, les airs d’accordéon d’Yvette Horner et le programme commun.

Une carrière de directeur sportif immense, pas de soucis là-dessus. Sept Tours de France dans la musette avec Van Impe, Hinaut et Fignon. Mais une carrière de l’ancien temps. Guimard a 70 ans, il n’a plus dirigé une équipe pro depuis Cofidis en 1997, et c’est à lui qu’on demande de pondre un nouveau champion du monde, 20 ans après Laurent Brochard ?

On n’est pas du genre à guillotiner trop vite, cela dit. Un ou deux coups de fils aux coureurs de l’époque, pour se faire une idée. La même réponse, immédiate : « Le meilleur directeur sportif avec qui j’ai travaillé dans ma vie ». Bruno Thibout, sous ses ordres chez Cofidis: « Un type totalement atypique, qui était à la pointe sur tout, le matériel, les entraînements, les stratégies de course. Je me souviens d’une victoire de Laurent Desbiens aux quatre jours de Dunkerque. Il avait gagné au sprint, et le soir, Cyrille rentre dans la chambre pour lui dire de perdre le maillot le lendemain. On n’était pas d’accord, mais c’était Cyrille. Résultat, on n’a pas roulé de la semaine et on a tout fait sauter le dernier jour pour que Laurent gagne le général. Tout le monde était cramé, sauf nous ».

Thierry Bourguignon, coursier chez Castorama au début des années 90: « Il avait le sens de la course, il n’hésitait pas à jouer au poker menteur avec les autres équipes. ‘’Ils ne veulent pas rouler pour nous aider à défendre le maillot, ben on ne roulera pas non plus’’, ce genre de choses. Il les faisait craquer à chaque fois. Et puis il dégageait une certaine aura, c’était un monsieur très respecté dans le peloton ».

« Besoin d'une forte personnalité »

Guimard populaire chez les anciens, c’est bien le moins. Pour ce qui est de la jeune génération tricolore, on avait un doute. Certains ne connaissent pas davantage l’histoire du vélo que l’art de la céramique japonaise, et la plupart apprécient modérément d’entendre celui qu’on surnommait « Le Druide » les assaisonner à la file sur RMC, la radio rentre-dedans où l’on apprécie beaucoup son franc-parler. « Il faut faire la part des choses entre ce qu’il est et ce qu’il dit à l’antenne, on connaît tous le ton RMC, minimise Marc Madiot. Et puis la vérité n’est pas toujours agréable à entendre, parfois ». Le patron de la FDJ et de la Ligue nationale de cyclisme a personnellement poussé pour la nomination de Guimard à la tête de l’équipe de France: «  On avait besoin d’une forte personnalité pour remettre la France sur les bons rails ».

Référence à l’immense fiasco de Doha l’an passé, où les Bleus, divisés en deux équipes dans l’équipe, l’une au service de Bouhanni et l’autre à disposition de Démare, s’étaient sabordés comme des enfants dans le désert qatarien. Va pour le père Fouettard, enfin le père Guimard, malgré les réserves des coureurs, à qui l’on avait vendu une association bicéphale avec Jean-Christophe Péraud, une figure plus connue. Le deuxième du Tour 2014 a préféré lâcher l’affaire. « Cela n’a rien à voir avec l’homme, c’est juste que les conditions n’étaient pas réunies, nous explique-t-il d'une phrase. Je n’étais pas décisionnaire et cela ne me convenait pas ». « Il y avait beaucoup d’appréhension, d’interrogations, voire un certain rejet quand Cyrille a été nommé, reconnaît Madiot. Mais au retour des championnats d’Europe, les coureurs sont revenus convaincus ».

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C’était début août au Danemark. Un groupe resserré, presque commando, envoyé au front sous les ordres du général Guimard dans un certain scepticisme. Kevin Ledanois (Fortuneo Oscaro) faisait partie des conscrits : « Moi, je le connais bien et je connais sa valeur, mais dans le groupe, il y avait un peu de méfiance par rapport à son âge, le sentiment qu’il appartenait à un cyclisme dépassé ». Impression vite retournée par le nouveau sélectionneur : « Je me souviens d’une conversation avec Anthony Roux, qui n’y croyait pas trop. On a parlé watts, puissance de développement, et là c’était bluffant. Il connaissait tout ça mieux que nous et même mieux que nos directeurs sportifs ! ».

« Séduit à 300 % »

Christophe Cessieux, son binôme sur le Tour à RMC, a encore mal à la tête de ces coups de fil interminables dans la voiture au moment de la constitution de la liste : « Il a appelé des tas de gens avant de se décider à coucher un nom. Cyrille connaît tous les cadets du circuit, c’est un gars qui vit et qui dort vélo ». La suite de la semaine danoise est une révélation : « Il a su créer un état d’esprit collectif très vite, un peu comme pour une équipe de foot. Les années d’avant, on avait l’impression que porter le maillot national était devenu une récompense plus qu’un objectif. Avec lui, on a retrouvé de la fierté. Je peux vous assurer que le groupe a été séduit à 300 % ».

Le frémissement ne s’est pas démenti à l’annonce de la sélection pour la course en ligne des Mondiaux de dimanche, celle des grands garçons. Profitant du circuit plus que sélectif de Bergen, en Norvège, Guimard a fait un choix radical : Les sprinteurs à la maison, et tous à la planche derrière Julian Alaphilippe, avec l’assentiment général. Matthieu ladagnous (FDJ), remplaçant cette semaine, n’y voit rien à redire : « Il a raison, sans faire injure aux autres, je ne vois pas qui peut être champion du monde à part Julian en France, même si je pense qu’il gardera la carte Tony Gallopin sous la main au cas où ».

La fameuse carte du poker menteur. « Cyrille a horreur du cyclisme formaté, quand les leaders s’arrêtent parce que Froome a levé la main pour appeler sa voiture, sourit Thierry Bourguignon. Il y a peut-être un écart d’âge important avec ses coureurs, mais il a prouvé qu’il savait prendre des risques pendant une course. J’ai hâte de voir ce que ça va donner en Norvège ». Nous aussi, pour le coup.