Coupe du monde 2022 : Comment le Qatar s’est imposé comme « le centre du monde arabe »

FOOTBALL Après avoir subi un blocus massif mené notamment par l’Arabie saoudite de 2017 à 2021, le Qatar a renversé la donne diplomatique jusqu’à s’afficher main dans la main avec son voisin depuis le début de la compétition

Nicolas Stival
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La cérémonie d'avant-match d'Etats-Unis - pays de Galles, lundi au stade Ahmed-Ben Ali d'Al-Rayyan, l'une des enceintes de la Coupe du monde au Qatar.
La cérémonie d'avant-match d'Etats-Unis - pays de Galles, lundi au stade Ahmed-Ben Ali d'Al-Rayyan, l'une des enceintes de la Coupe du monde au Qatar. — Patrick T. Fallon / AFP
  • L’actuelle Coupe du monde symbolise la puissance économique et diplomatique du Qatar, soucieux de jouer un rôle de premier plan, bien au-delà de la péninsule arabique.
  • L’événement est aussi l’occasion de mettre en scène le rapprochement de l’émirat avec son grand voisin saoudien, après le blocus qui a duré de 2017 à 2021.
  • Désormais, ce sont les Saoudiens qui s’inspirent des Qataris dans le domaine sportif.

On passera rapidement et pudiquement sur le match d’ouverture du Qatar, si faible face à l’Equateur dimanche (0-2). Les images des tribunes du stade Al-Bayt désertées au fil de la seconde mi-temps ont contribué à dévaloriser un Mondial déjà contesté par une bonne partie des opinions publiques occidentales. Mais elles ne doivent pas occulter la ferveur qui a animé le pays hôte lors des premières rencontres de l’Arabie saoudite, de la Tunisie et du Maroc.

Les trois sélections ont puisé dans ce bruyant soutien pour signer de bons résultats, de quoi satisfaire le souhait des organisateurs, soucieux d’accueillir « la Coupe du monde de tous les Arabes ». « Lors de la cérémonie d’ouverture, il y avait vraiment ce message d’union de la part des présidents et des souverains de la région », souligne le chercheur en géopolitique Raphaël Le Magoariec, coauteur avec Nabil Ennasri de l’ouvrage L’empire du Qatar : le nouveau maître du jeu ? aux éditions Les Points sur les I.




« Le Qatar a voulu montrer qu’il était le centre du monde arabe. Mais il y avait un absent de marque : Mohammed ben Zayed Al-Nahyane, émir d’Abou Dhabi et président des Emirats arabes unis, qui étaient représentés par le vice-président. » « MBZ » et son pays sont les grands perdants de la récente recomposition régionale, incarnée par une image impensable il y a encore deux ans : l’émir du Qatar Tamim ben Hamad Al-Thani agitant puis se passant autour du cou le drapeau saoudien, lors de la renversante victoire des hommes d’Hervé Renard face à l’Argentine, mardi (2-1). « Un symbole pour illustrer le rapprochement opéré depuis la fin du blocus en 2021 », explique le spécialiste de la péninsule arabique.

Le blocus, une histoire récente mais révolue

Petit retour en arrière pour ceux qui n’ont pas suivi l’actualité géopolitique de la région ces dernières années. En juin 2017, une coalition de pays arabes décide d’isoler totalement Doha. L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis se trouvent à la pointe de cette initiative destinée à punir le Qatar, accusé de soutenir Al-Qaida, l’Etat islamique mais aussi les Frères musulmans, organisation classée terroriste par certains de ses contempteurs.

« Le Qatar a joué la carte des Frères musulmans dont il s’était rapproché dans les années 1990, reprend Raphaël Le Magoariec. Mais ce n’était pas l’élément essentiel. C’est une question de posture et de leadership qui a provoqué ces frictions régionales, notamment par rapport aux révolutions et aux contre-révolutions. D’un côté, il y avait le Qatar et la Turquie, de l’autre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, et plus particulièrement l’émirat d’Abou Dhabi qui mène la danse dans ce pays en matière de politique étrangère. »

« Ce dernier camp ne voulait pas que ça bouge dans la région, et conserver des pouvoirs autoritaires, généralement basés sur l’armée, pour pouvoir avoir des interlocuteurs stables. Alors que pour le Qatar, la perspective de la disparition des grandes puissances régionales comme l’Egypte, la Syrie, ou l’Irak un peu plus tôt, représentait une opportunité pour prendre leur place et s’affirmer comme le nouveau centre du monde arabe. »

Ces révolutions ont fini écrasées dans le sang, mais le petit émirat gazier de 3 millions d’habitants et 11.571 km² de superficie, à peine plus étendu que la Gironde, était déjà passé à autre chose. Il s’est mis à faire feu de tout bois sur le plan du « soft power » économico-politico-sportif, incarné par l’obtention de la Coupe du monde en 2010, puis le rachat du PSG en 2011. Ces initiatives, et notamment l’obtention du Mondial, ont encore attisé les querelles entre familles régnantes, bien antérieures à la naissance des Etats modernes actuels (1932 pour l’Arabie saoudite, 1971 pour les Emirats arabes unis et pour le Qatar).



« Cela montrait une volonté du Qatar de s’extirper de la mainmise de l’Arabie saoudite et des Emirats sur la région, observe Raphaël Le Magoariec. Ces derniers ont voulu casser cet élan en essayant de peser sur la FIFA, afin de récupérer une partie de la compétition. » Avec Gianni Infantino et sa qatarophilie assumée à la tête du football planétaire, autant essayer d’introduire des ours polaires dans le désert.

Le Qatar, ancien rival devenu modèle

Depuis la signature de l’accord d’Al-Ula en janvier 2021, les hostilités économiques ont été rangées au placard entre Doha et Riyad. « Abou Dhabi et l’Arabie saoudite se sont éloignés, notamment sur les questions pétrolières. Et désormais, ce dernier pays s’inscrit dans le sillage du Qatar pour renforcer sa politique autour de « Vision 2030 ». » Ce plan un brin nébuleux doit permettre de diversifier l’économie saoudienne, pour sortir du tout hydrocarbure. Exactement ce qu’a entrepris depuis des années le petit voisin, désireux de ne plus seulement dépendre du gaz naturel qui a financé son incroyable essor.


Le drapeau saoudien au stade de Lusail lors du match de Coupe du monde contre l'Argentine, mardi.
Le drapeau saoudien au stade de Lusail lors du match de Coupe du monde contre l'Argentine, mardi. - DiaEsportivo / Action Plus / Shutterstock / Sipa

« Riyad a aussi normalisé ses relations avec Doha pour s’appuyer sur son expérience au niveau sportif, développe le chercheur. L’Arabie saoudite veut aussi sa Coupe du monde et elle pourrait l’avoir car elle parle à peu près le même langage que le Qatar avec les instances du sport mondial. » Une candidature baroque avec l’Egypte et la Grèce est sur les rails, avec 2030 en point de mire. Soit un an après les très décriés Jeux asiatiques d’hiver que les Saoudiens ont récemment décrochés, après avoir racheté en 2021 le club anglais de Newcastle, via le fonds souverain d’Arabie saoudite (PIF) piloté par le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS).

C’est ce même MBS qui a posé avec l’écharpe du Qatar, à l’occasion de la cérémonie d’ouverture dimanche, auprès du cheikh Tamim bin Hamad Al-Thani, tout sourire. Aux dernières nouvelles, les questions d’environnement ou de droits humains n’étaient pas au menu du jour.