Coupe du monde 2018: «Il a des valeurs que beaucoup n’auront jamais», pourquoi Lukaku mérite mieux que sa réputation

FOOTBALL L’attaquant belge, discuté malgré des statistiques énormes, a fendu l’armure dans un long récit où il révèle ses difficultés d’enfance…

Julien Laloye

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Romelu Lukaku fait une prière après la victoire contre le Panama.
Romelu Lukaku fait une prière après la victoire contre le Panama. — Adrian DENNIS / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

Pour qui se plaint que les joueurs de foot n’ont jamais rien d’intéressant à raconter, un petit conseil lecture : Le récit de Romelu Lukaku paru dans The Players’s Tribune cette semaine. Une véritable claque. L’attaquant belge raconte tout des difficultés qui ont jalonné son brillant parcours. La pauvreté de l’enfance, quand il fallait demander crédit à la boulangerie « pour avoir une miche de pain pour la semaine », les remarques racistes des autres parents, quand il fallait montrer sa carte d’identité pour prouver qu’il n’avait pas plus que son âge, les critiques incessantes sur son style de jeu, quand il faut lire qu’il est « l’attaquant belge d’origine congolaise » les soirs où ça ne veut pas.

Attention, ce n’est pas une complainte. Plutôt un cri de rage – un peu romancé, si l’on en croit quelques confidents proches de la sélection belge- qui dit tout des immenses ressources mentales de ce joueur sans cesse décrié pour ses airs de brute épaisse  et son manque supposé de finesse technique. La dernière fois pas plus tard que lundi, après le match contre le Panama (3-0). Hazard s’est totalement craqué sur son équipier, dans son interview à chaud : « En première période, il se cachait un peu là-bas tout seul (devant). Même si on a des bons joueurs, ce n’est pas facile de jouer avec un joueur en moins. Et une fois qu’il a été là, impliqué dans le jeu, comme par magie, il a mis deux buts. J’espère qu’il va comprendre ».

Encore plus critiqué que GIroud

Ce n’était pas dit méchamment, mais il a quand même fallu déminer le lendemain. Hazard encore : « Ce n’était pas une attaque contre Romelu. De toute façon à la mi-temps, je lui en avais parlé ». Roberto Martinez, sélectionneur et garde-chiourme : « On ne peut pas parler de critiques, il est normal dans un groupe que les joueurs se disent les choses »

Mettons qu’on soit d’accord et qu’on accepte l’entorse faite au premier commandement des règles de ce jeu [ne jamais flinguer le copain en public, même pour plaisanter, à moins qu’on veuille envoyer un message], une observation nous brûle la langue. Pourquoi est-ce que ce genre de remarques désobligeantes tombe toujours sur le Lukaku ? Un œil aux statistiques du garçon en sélection au passage. 35 buts en 69 sélections. 35 BUTS EN 69 SELECTIONS. Qu’on nous cite un seul grand avant-centre européen qui pèse autant dans le game, à part CR7 et notre Olivier Giroud national évidemment ? Aucun. No one. Nadie. Pas mal pour un Drogba du pauvre.

Comme on aime la logique, on a fait le trajet jusqu’au stade Grushenko, dans la campagne moscovite, pour percer le mystère. La pêche a été bonne avec Tielemans et Meunier. Les deux n’avaient pas forcément lu ce qu’avait raconté leur partenaire dans The Player’s Tribune, mais ils connaissent l’histoire de leur pote dans les grandes lignes.

Le milieu monégasque:

« Je connais un peu Romelu. Il a joué à Anderlecht étant plus jeune, c’était un joueur dont je regardais les matchs étant plus jeune pour m’en inspirer. Je sais qu’il a eu une enfance difficile, qui a dû contribuer à forger son gros caractère aujourd’hui. C’est important d’avoir quelqu’un d’aussi fort mentalement dans notre groupe.. Le fait qu’on le critique souvent en sélection ou même à Manchester, il n'y prête pas vraiment intention. Mais quand on a un grand attaquant comme ça, c’est dommage de le critiquer tout le temps. On pourrait le soutenir un peu plus ».

Le latéral parisien:

« Je ne pense pas qu’il y ait un sentiment de vengeance, par rapport à son passé, on ne choisit pas la vie qu’on a quand on est gamin. Le fait d’avoir eu un passé difficile, ça t’apporte des valeurs que beaucoup n’auront même jamais. Mentalement, tu es prêt, ça ne fait que renforcer ta détermination, ta motivation. Je crois que ce qu’un joueur reflète sur le terrain, c’est aussi un peu ce qu’il est en tant qu’homme. Romelu est quelqu’un d’obstiné, de déterminé, tout en ayant un profond respect des gens qui l’entourent ».

On est peut-être naïfs, mais ça ressemble à un moment de grâce. Des compliments sur le jeu du copain, on en entend toutes les deux minutes, mais là, ça va plus loin. Loin du genre « Romelu, c’est le premier que je choisis si on doit aller à la guerre ». Y compris si la guerre est ingagnable, puisque des guerres impossibles, Lukaku en a déjà remporté des tonnes. Equipe première d’Anderlecht à 16 ans, explosion à Everton à 20, transfert à United à 25, et meilleur buteur de l’histoire de l’équipe nationale depuis un bail. 

Ça ne suffit pas pour qu’on lui fiche la paix ? Romelu encaisse sans broncher. Écoutez-le après l’Arabie Saoudite au mois de mars sur la première standing-ovation accordée par le public belge en sélection. « C'était la première fois en neuf ans qu'on m'applaudissait... Tout n’est pas oublié et pardonné pour autant. Mais ne me comprenez pas mal : je joue avec énormément de plaisir pour l’équipe nationale ». Entendre « je sais d’où je viens ». Maintenant, nous aussi on sait.