Coupe du monde 2018: Trop arrogant? Trop indolent? Pourquoi avec Pogba, il y a toujours débat

FOOTBALL Le milieu de terrain des Bleus en agace beaucoup, quoi qu'il fasse...

Nicolas Camus

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Paul Pogba, l'une des grandes énigmes du 21e siècle.
Paul Pogba, l'une des grandes énigmes du 21e siècle. — Laurent Cipriani/AP/SIPA / Montage
  • L'équipe de France dispute son premier match dans la Coupe du monde samedi contre l'Australie.
  • Alors qu'elle se cherche des leaders, Paul Pogba, 54 sélections désormais, ne s'est toujours pas imposé comme il le devrait.
  • Le milieu de terrain fait encore débat, entre ses performances irrégulières et son comportement perçu comme agaçant de l'extérieur.

De notre envoyé spécial à Kazan,

On devait le voir avant de partir en Russie, et puis en fait non. On devait le voir en arrivant en Russie, et puis toujours pas. C’est un détail mais Paul Pogba est le seul joueur de l’équipe de France pour qui la venue en conférence de presse est un vrai sujet de débat. Didier Deschamps rechignerait à l’envoyer devant les journalistes. Par peur que cela tourne à l’interrogatoire ? Que le joueur s’égare tout seul ? Un peu des deux, sans doute. Cela participe en tout cas au « mystère Pogba », l’une des grandes énigmes de ce début de XXIe siècle.

Le sélectionneur se perd parfois un peu quand il parle de son milieu de terrain, tantôt joueur comme les autres, tantôt exception. Il a même réuni les deux idées dans la même phrase quand il a parlé de lui en mars dernier. « J’ai eu l’occasion d’échanger longuement avec lui. Je le gère. Peut-être pas comme tous les joueurs, mais ce n’est pas un cas à part ». Débrouillez-vous avec ça.

Confiance ? Arrogance ? La frontière entre les deux est minuscule… et surtout subjective

Depuis toujours, Pogba rime avec débat. C’est le cas au sein du staff des Bleus, dans les rédactions, chez les supporters et même dans les salons de coiffure - encore la semaine dernière, Joël nous disait à quel point il ne pouvait pas l’encadrer. Détesté, admiré, jalousé, « il ne laisse personne indifférent », comme on dit dans les milieux autorisés du cliché. Pas assez décisif, pas assez simple, pas assez haut, pas assez bas… On ne lui passe pas grand-chose. Du match contre l’Italie, on retiendra sa frappe au poteau de corner plutôt que son ouverture de l'extérieur du pied géniale pour Mbappé.

Il est sûr de lui ? Oui, mais c’est indispensable pour en arriver à ce niveau. Il est arrogant ? C’est en tout cas ce qui lui est reproché de l’extérieur. Et c’est là que ça coince. La frontière entre les deux est minuscule, et surtout subjective. Elle peut dépendre d’un contrôle raté, d’un repli défensif pas assez punchy, d’un passement de jambes trop indolent.

« Paul est né avec une grande assurance, nous explique Franck Sale, qui a participé à sa venue depuis Torcy au Havre quand Pogba avait 13 ans. A l’époque, c’était déjà le boss de son quartier, il avait cette assurance en lui, cette confiance… C’est souvent pris pour de l’arrogance. Mais c’est toujours pareil, il y a un décalage entre ce qu’on voit et le vrai personnage derrière. » Peut-être que si plus de monde pouvait le voir se jeter par terre comme un enfant pour qu’un ballon abandonné ne franchisse pas la ligne de but alors que tout le monde est en train de rentrer aux vestiaires, comme en fin d’entraînement mardi dernier à Istra, ce serait différent.

Seulement, le grand public ne réagit qu’en fonction de ce qu’il voit par rapport à ce qu’il entend. Et « Paul, on l’a mis très haut très vite », résume Franck Sale. « Son parcours en club, son titre de meilleur joueur du Mondial des 20 ans, tout ça fait que ça s’est emballé ». Etre l’objet du premier transfert de l’histoire à plus de 100 millions d’euros y a participé aussi. En équipe de France, Pogba représente bien sûr l’avenir, celui qui doit faire à nouveau gagner une Coupe du monde. Alors on a envie qu’il soit bon, sympa et dispo. Et on s’impatiente.

« Les gens en attendent beaucoup, ils veulent des gestes techniques, des buts de loin, qu’il fasse lever les foules… Nous, on attend qu’il récupère des ballons et qu’il fasse jouer l’équipe », nuance Antoine Griezmann. Le truc, c’est que ses 54 sélections - bien plus que Deschamps ou Zidane au même âge, au passage - depuis cinq ans qu’il est là, ne lui ont pas encore suffi pour trouver sa place. Il lui manque the match référence avec les Bleus.

La poghouse, le pogciné et le pogterrain

Il y a un décalage entre ses performances et ses déclarations. Sa prise de parole début juin dans France Football, où il clame vouloir « être le patron de l’équipe de France » et se compare indirectement à Messi, en a fait s’étrangler plus d’un. « Patron, c’est un mot fort, mais leader c’est ce qu’on attend de lui, juge Hugo Lloris. Il a envie de bien faire, mais c’est important qu’il se concentre sur lui, sur ses performances. »

Le style Pogba ne plaît pas à tout le monde non plus. Comme on en fait beaucoup avec lui, on se sent le droit de juger. Ses coupes de cheveux, ses danses, tout y passe. Les réactions à la série de Canal +, Pogba Mondial, ont parfois été virulentes. L’épisode où l’on voit le joueur chez lui, ou plutôt dans sa poghouse, avec son pogciné, son pogcorner et son pogterrain, a beaucoup fait causer.

« Il s’est construit un château fort. Le joueur on le connaît, on voulait découvrir Paul. C’est tout le sujet du truc », défend Raphaël Domenach, à l’origine de ce projet pour la chaîne cryptée. Les discussions ont été longues, pour déboucher sur « un ovni », comme il le qualifie, un format ambitieux et inédit.

Des mecs comme lui, ils ont des aspérités, ils ne sont pas lisses. Il fait partie de cette catégorie de joueurs clivants. Mais justement, c’est pour ça qu’ils sont intéressants, développe Domenach. S’ils dérangent, c’est qu’il y a un loup, un truc à comprendre. »

Qu’a-t-il compris, lui, de ces moments passés dans l’intimité de La Pioche ? « Il a totalement conscience de ce qu’il représente, mais il veut vivre sa vie, répond le journaliste. J’ai senti un mec authentique, avec une énorme confiance en soi. Au moment où on lance la pogsérie, c’est la première fois de sa carrière qu’il n’est pas titulaire avec son club. Lancer un projet comme ça à un moment sportif aussi délicat, il aurait pu me dire de repousser. D’autres l’auraient fait, lui non. Ça ne l’inquiétait pas. »

La confiance en soi, on y revient. A en croire ceux qui le connaissent, les critiques, les jugements, ça lui passe au-dessus. « Il est complètement imperméable à tout ce qui peut se dire, complète Franck Sale. C’est très compliqué de le déstabiliser. Dès le centre de formation, ça a été comme ça. C’est un roc. » Lui qui l’a encore régulièrement au téléphone convient toutefois que les critiques peuvent aussi permettre d’avancer. Pogba affirme que « personne ne peut [lui] dire comment [il] doit jouer ». Très bien, mais ça marche mieux avec des matchs accomplis. Qu’on attend toujours sous le maillot bleu.

Le voir prendre avec légèreté l’impatience des supporters agace. « Pour lui, c’est magnifique de vivre tout ça. C’est un conte de fées. Mais je pense qu’il se rendra compte bientôt que la vie ce n’est pas que ça, qu’il faut autre chose », dit le formateur havrais. Parce que le temps passe vite, mine de rien. Pogba a 25 ans, et s’il ne réussit pas à porter les Bleus pendant cette Coupe du monde, il n’aura plus d’excuses en 2020 et 2022. « Il sera plus fort, sur le plan mental et tout le reste. Dans les années qui vont venir, on va le découvrir un peu différent », est persuadé Franck Sale. Au moins, s’il prend le brassard, sa venue en conférence de presse ne fera plus débat.