Passer au contenu principalPasser à l'en-têtePasser au pied de page
Le traileur Vincent Bouillard veut « rester dans la position du débutant »

Ultra-trail : Vincent Bouillard tient à « rester dans la position du débutant » malgré son sacre sur l’UTMB 2024

InterviewRévélation de l’ultra en 2024 avec sa prodigieuse victoire sur l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), l’athlète Hoka de 31 ans raconte à « 20 Minutes » sa nouvelle vie, alors qu’il s’engage ce samedi sur la mythique Western States (161 km en Californie)
Jérémy Laugier

Propos recueillis par Jérémy Laugier

L'essentiel

  • Redoutable course d’ultra-trail de 161 km et 5.500 m de dénivelé positif dans la bouillante Sierra Nevada (Californie), la mythique Western States va débuter ce samedi (14 heures), avec pour sa 52e édition le grand retour de Kilian Jornet, mais aussi la présence de Vincent Bouillard.
  • Cet ingénieur produit chez Hoka s’est révélé au monde de l’ultra en remportant le 31 août 2024 à Chamonix l’UTMB (176 km) à la surprise générale.
  • Avant de participer à sa première Western States, seulement le troisième « 100 miles » de sa carrière, Vincent Bouillard (31 ans) s’est longuement confié à 20 Minutes.

Il est LE visage de l’ultra-trail français de l’année 2024. Encore totalement inconnu du grand public mais aussi de la communauté trail il y a un an, Vincent Bouillard avait signé le 31 août dernier la victoire la plus inattendue dans l’histoire de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) à Chamonix. Les temps ont changé pour cet ingénieur produit chez Hoka, qui a bien mérité son contrat d’athlète élite, alors qu’il se présente ce samedi (14 heures) sur un autre ultra mythique, la bouillante Western States (161 km et 5.500 m de dénivelé positif, avec des portions à plus de 40°C) en pleine Sierra Nevada (Californie).

En raison du forfait de son « super pote » américain Jim Walmsley, quadruple vainqueur ici et grand favori de cette 52e édition, l’Annécien de 31 ans peut rêver d’un nouvel exploit, alors qu’il aura face à lui le légendaire Kilian Jornet. Quelques semaines avant de rejoindre les Etats-Unis, Vincent Bouillard avait accordé cette longue interview à 20 Minutes.

L’accès à ce contenu a été bloqué afin de respecter votre choix de consentement

En cliquant sur« J’accepte », vous acceptez le dépôt de cookies par des services externes et aurez ainsi accès aux contenus de nos partenaires.

Plus d’informations sur la pagePolitique de gestion des cookies

Avec plusieurs mois de recul, êtes-vous toujours sidéré d’avoir remporté la plus prestigieuse course d’ultra-trail au monde, dès votre deuxième « 100 miles » ?

Sur le plan sportif, j’avais ce projet UTMB [176 km et 10.000 m de D +] depuis quelques années. J’y allais avec l’ambition de figurer au mieux même si bien entendu, je ne m’attendais pas à gagner dès mon coup d’essai. Dans l’approche psychologique de la course, j’avais beaucoup travaillé sur le fait de ne pas m’interdire d’aller aux avant-postes. Depuis, je me suis souvent dit que cet UTMB devait être rigolo à suivre pour les commentateurs de l’épreuve et pour tous les gens qui suivaient en live cette surprise, vu qu’ils avaient alors peu d’infos sur moi.

Mais dans la liste d’objectifs sportifs inscrits sur mon téléphone bien avant la course, gagner l’UTMB était une ligne parmi d’autres. Je n’ai pas eu ensuite de véritable moment de "réalisation", à me dire : "wah, j’ai vraiment fait ça". Je suis satisfait de ma course à l’UTMB [conclue en 19h54] mais il y a pour autant des points que je veux encore améliorer.

N’est-ce pas perturbant de découvrir la lumière en touchant immédiatement ce qui est en principe la consécration d’une vie d’ultra-traileur élite ?

C’est vrai mais en même temps, j’ai aussi le droit de me dire que j’ai réussi quelque chose d’incroyable et que le reste n’est que du bonus. Il n’y a plus de pression désormais, que du plaisir. Ceci dit, avant aussi j’étais dans le plaisir. On fait ce sport par choix. Je veux continuer d’entretenir ce plaisir et d’avoir la relation la plus saine et sereine possible avec la pratique.

Le trail a une grosse communauté de passionnés en France depuis plusieurs années. Comment expliquez-vous que presque tout le monde vous a découvert seulement ce jour-là ?

Le trail reste un sport très jeune, en plein développement. Oui, il y a un bel engouement en France, bien au-dessus de ce que j’ai connu en vivant aux Etats-Unis de 2020 à 2024, mais ça reste un peu un truc de niche par rapport à d’autres disciplines. Et ce que ça entraîne, c’est qu’il n’y a pas encore la même densité de participants que dans le football ou le vélo, où il y a énormément d’étapes à franchir avant de devenir champion du monde ou de remporter le Tour de France.

Là, on en est encore à définir la pratique et les grandes étapes du calendrier. C’est chouette : il y a plein de choses à faire, plein de possibilités pour rendre notre sport le plus intéressant et inclusif possible. Et ça veut aussi dire qu’il y a toujours la place pour que des inconnus viennent ajouter leur nom à une épreuve. On a encore la chance d’avoir des lignes de départ communes entre élites et débutants.

Lors de l'UTMB Mont-Blanc 2024 (176 km et 10.000 m de D+), les 30 et 31 août dernier, Vincent Bouillard avait réalisé une incroyable performance, en s'imposant en solitaire en 19h54.
Lors de l'UTMB Mont-Blanc 2024 (176 km et 10.000 m de D+), les 30 et 31 août dernier, Vincent Bouillard avait réalisé une incroyable performance, en s'imposant en solitaire en 19h54. - UTMB

Pendant et après l’épreuve, avez-vous ressenti des suspicions d’adversaires attendant votre contrôle antidopage ?

Non, je n’ai pas subi ce genre de suspicions, Au contraire, ce qui a été super sympa à vivre, c’était de voir tous ces gens me dire qu’il s’agissait d’une progression sportive logique dans un sens. En fait, c’était une surprise, mais pas totalement. Concernant le contrôle antidopage, c’est bien normal, il y en avait eu ce jour-là pour les quatre premières et les quatre premiers. Ça n’est malheureusement pas encore le cas sur la majorité des courses et il y a un besoin de faire évoluer ça.

A quel point votre vie est-elle devenue différente depuis ce 31 août 2024 ?

Ce qui a le plus changé pour moi, c’est l’exposition médiatique à laquelle je ne me préparais vraiment pas. Tout ça m’a un peu pris de court après l’UTMB. Et puis il y a ce contrat d’athlète de la Team Hoka, avec un passage à temps partiel pour mon emploi d’ingénieur en innovation chez Hoka. C’est un équilibre nouveau pour moi.

Justement, vous voir devenir athlète élite Hoka semblait être une évidence au soir de l’UTMB. Mais ce contrat n’a été effectif qu’au 1er janvier 2025, comment ça se fait ?

Ça a pris un peu plus de temps que prévu parce que je n’étais pas dans l’optique de changer ma vie, et ça n’est toujours pas le cas d’ailleurs. Je devais déterminer sereinement quels projets me faisaient envie à court et long terme. Mon cas est quand même inédit. Quand on arrive et qu’on gagne directement la course que plein d’athlètes essaient de remporter, qu’est-ce qu’on fait ensuite ?

A partir de mon installation à Annecy en 2024, après quatre années en Californie, j’avais déjà un planning avec une certaine flexibilité pour pouvoir m’entraîner, même avec mon travail à temps plein. Mon but était d’essayer de garder le plus de continuité possible. Je suis passé à mi-temps, ce qui me garantit plus de temps perso avec ma famille et mes amis. Je n’avais pas forcément envie de faire grandir mon temps d’entraînement spécifique, juste que cette nouvelle sphère de shootings photos et d’interviews n’empiète pas ma vie perso.

Qu’est-ce qui vous déplaît le plus dans votre nouvelle vie d’athlète élite ?

J’ai du mal avec les comparaisons qui peuvent être faites avec des grands noms de ce sport comme Kilian Jornet ou Xavier Thévenard, qui ont accompli tellement de choses et qui m’ont énormément inspiré. J’étais présent en tant que bénévole lors de la première victoire de Xavier sur l’UTMB [en 2013]. J’aime bien l’idée de rester dans la position du débutant en ultra, dans le sens où j’ai encore plein de choses à apprendre et à expérimenter, notamment sur l’optimisation de mon entraînement et de ma nutrition. C’est ce qui est excitant.

L’engouement autour de votre supposée « grande explication » entre les trois derniers vainqueurs de l’UTMB Mont-Blanc sur le Chianti Ultra-Trail (120 km) en mars vous a dérangé, non ?

Oui, être tout le temps comparé à Kilian [Jornet] et à Jim [Walmsley], ça a fait remonter mon syndrome de l’imposteur tant ils ont des CV sportifs qui ne sont même pas comparables au mien. Je dois faire toutes mes preuves. Au Chianti [où il a fini 3e derrière Walmsley et Jornet], cette agitation médiatique sur trois athlètes masculins a un peu tout cannibalisé.

On n’a pas du tout parlé de tant d’autres athlètes de folie présents cette semaine-là comme Judith Wyder, Francesco Puppi, Elhousine Elazzaoui ou Germain Grangier. Là, j’ai eu la sensation d’un peu voler la place sur la scène à d’autres athlètes plus méritants que moi. C’est dommage car on veut tous faire grandir notre discipline. Le trail, ça n’est pas juste l’ultra, et ça n’est pas juste la course hommes.

Ça vous a fait quoi de confirmer votre UTMB ce jour-là en bataillant durant toute cette course avec Kilian Jornet, que vous deviez admirer de loin il y a encore quelques mois ?

Je pense que je pourrai toujours admirer Kilian et apprendre pour tout ce qu’il a fait dans le sport, même au-delà du trail. C’est clair qu’il y avait une attente autour de moi, un besoin que je confirme. Les gens demandaient à faire des photos avec moi. Sur une telle course, il y a du monde qui vous suit, même des VTT pour le live de l’épreuve.

Mais dès les premières heures dans la nuit, on reste isolés et on peut se mettre dans sa bulle. Très honnêtement, j’ai réussi à me détacher de tout cet engouement, même si cette course s’est moyennement bien passée pour moi à cause de soucis de santé. Je suis quand même satisfait d’avoir obtenu mon golden ticket pour la Western States, et d’être allé jusqu’au bout avec Kilian.

A 31 ans, Vincent Bouillard a remporté les deux « 100 miles » auxquels il a pris part dans sa vie, sur le Kodiak Ultra Marathon à Big Bear Lake (Californie) en octobre 2023, puis sur l'UTMB Mont-Blanc dix mois plus tard.
A 31 ans, Vincent Bouillard a remporté les deux « 100 miles » auxquels il a pris part dans sa vie, sur le Kodiak Ultra Marathon à Big Bear Lake (Californie) en octobre 2023, puis sur l'UTMB Mont-Blanc dix mois plus tard.  - E. Dunand / AFP

Participer à cette Western States est vraiment LE gros objectif de votre saison ?

Oui, ça me fait envie et peur à la fois parce que j’y vais encore plus avec la casquette de débutant, vu que ce sont des conditions météo très différentes par rapport aux Alpes. C’est une chaleur sèche, avec parfois plus de 40 degrés. Gérer cette course sera un beau challenge d’un point de vue sportif, sans même parler de l’adversité super excitante. Ça me plaît aussi d’y aller parce que l’un de mes super potes est le recordman de l’épreuve [diminué physiquement, Jim Walmsley a annoncé son forfait]. C’est un clin d’œil sympa de venir me frotter à cette course qui est un peu la sienne.

Sincèrement, n’avez-vous pas envie de défendre ensuite votre titre sur l’UTMB le 29 août ?

Il y a peu de chances que je sois là. J’ai vraiment le focus sur la Western States et mon objectif n’est pas de m’attaquer à ce doublé très rapproché. La Western ne sera que le troisième "100 miles" de ma vie, et je ne me vois pas faire mon quatrième huit semaines après. A moins que quelque chose se passe vraiment mal sur la Western… Il y a les championnats du monde de trail fin septembre dans les Pyrénées, et cet enchaînement-là serait plus raisonnable qu’un retour sur l’UTMB.

Notre dossier sur l'ultra-trail

Sur votre fiche d’index UTMB, de longs mois après votre exploit, votre seule photo vous montre encore en toute décontraction avec un bob sur la tête…

[sourire] Cette photo remonte justement au jour où j’ai récupéré mon dossard élite à Chamonix avant cette course de 2024. C’est marrant car ma compagne m’a aussi demandé récemment ce que c’était que cette photo. Elle m’a dit qu’elle trouvait ça mignon, le côté "petit Vincent innocent qui ne sait pas ce qui va se passer sur l’UTMB".