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A quand un sacre majeur pour le trail africain sur l’UTMB ?

Ultra-trail : « L’arrivée des Kényans fait peur »… A quand un sacre majeur pour l’Afrique sur l’UTMB ?

Africa UniteEn retard dans sa découverte et sa structuration de la pratique, le continent africain émerge peu à peu, alors qu’a lieu ce week-end le Mountain Ultra-Trail (MUT) by UTMB de George (Afrique du Sud), seule course du circuit UTMB World Series en Afrique
Jérémy Laugier

Jérémy Laugier

L'essentiel

  • Le trail-running africain est en plein développement, notamment en Afrique du Sud, où le Mountain Ultra-Trail (MUT) by UTMB de George, seule course du continent faisant partie depuis 2023 du circuit UTMB World Series, a lieu jusqu’à dimanche.
  • Malgré des barrières économiques et structurelles, l’Afrique émerge sur les formats courts de trail grâce au Kenya, prometteur vivier de talents porté par des projets comme Run2gether et Milimani Runners.
  • Victorieuse à Chamonix de l’OCC en 2023 et de la CCC l’an passé, la traileuse sud-africaine Toni McCann estime qu’il faudra attendre « moins de cinq ans » pour voir un athlète africain remporter le mythique UTMB Mont-Blanc (176 km).

This time for Africa ? Cette saison 2025 pourrait marquer un tournant pour le véritable décollage du trail africain, alors que le Mountain Ultra-Trail (MUT) by UTMB de George (Afrique du Sud), seule course du continent faisant partie du circuit UTMB World Series, a lieu ce week-end. Inscrite depuis 2023 au calendrier de la plus prestigieuse compétition d’ultra-trail au monde, l’épreuve compte six formats (de 11 à 163 km) et a vu son nombre de participants exploser, de 237 à son lancement en 2018 à 2.200 cette année.

« On cherchait depuis longtemps à s’implanter en Afrique du Sud parce que c’est le territoire clé en Afrique, explique Florian Lamblin, directeur exécutif d’UTMB International. La pratique y grandit très bien, même si l’Afrique reste dans sa globalité le continent le moins développé en trail-running. » Et pourquoi donc un tel retard, symbolisé par la présence de moins d’une centaine de coureurs sur toutes les courses de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) à Chamonix en 2024, parmi les 10.000 inscrits au total ?

Philani Sengce (au centre) avait devancé ses compatriotes sud-africains Jacques du Plessis et Anderson Ncube sur le format 25 km du MUT by UTMB, en mai 2024 à George.
Philani Sengce (au centre) avait devancé ses compatriotes sud-africains Jacques du Plessis et Anderson Ncube sur le format 25 km du MUT by UTMB, en mai 2024 à George. - UTMB

La barrière du coût élevé pour pratiquer le trail

« Il y a aujourd’hui 13.000 coureurs africains avec un UTMB index, contre 7.000 en 2019, note Florian Lamblin. Deux tiers d’entre eux viennent d’Afrique du Sud, puis 1.500 du Maroc. Mais la pratique du trail reste assez nouvelle en Afrique, alors qu’elle a émergé en Europe, en Asie et en Amérique il y a plus de trente ans. C’est lié à l’absence de sentiers balisés dans les montagnes. Et puis la barrière économique est réelle dans certains pays. »

Car comme l’indique la traileuse professionnelle sud-africaine Toni McCann : « Pour beaucoup d’athlètes africains, les opportunités de participer à de grandes courses loin de chez eux sont très rares. Même s’équiper pour se confronter aux longues distances en trail coûte très cher. Ça n’est pas comme sur route où vous n’avez besoin que d’une paire de chaussures pour participer à un marathon ».

Toni McCann a signé une performance majeure, l'été dernier à Chamonix, en remportant la CCC (101 km et 6.050 m de D+).
Toni McCann a signé une performance majeure, l'été dernier à Chamonix, en remportant la CCC (101 km et 6.050 m de D+). - UTMB

« Le trail-running manque encore de diversité »

A 31 ans, la native de Durban, sponsorisée par Adidas Terrex, vit désormais près d’Annecy, et reste sur des victoires majeures durant les deux derniers UTMB Mont-Blanc, sur l’OCC (55 km) en 2023 et la CCC (101 km) en 2024. De même, son compatriote sud-africain Ryan Sandes (43 ans) a bien avant elle remporté des titres majeurs en ultra, entre le Leadville Trail en 2011, la Transgrancanaria en 2014 et surtout la Western States en 2017. Le trail africain tient avec eux ses premiers role models sur le toit du monde, non ?

« Honnêtement, je pense que comme je suis une femme blanche, je ne représente pas l’Afrique aux yeux de beaucoup de gens. Le trail-running manque encore de diversité sur les lignes de départ des grandes courses, et il faut des modèles à qui s’identifier. Je ne pense pas pouvoir être une source d’inspiration pour le continent africain autant que j’aimerais en tant que femme blanche, au contraire par exemple de la Kényane Joyce Njeru. »

Toni McCann, traileuse professionnelle sud-africaine

Car si le nombre de traileurs y est encore infime, c’est bien le Kenya qui pourrait marquer l’arrivée de l’Afrique au sommet mondial de la discipline. Il y a donc parmi les têtes d’affiche Joyce Njeru, vainqueure des Golden Trail World Series 2024, Robert Pkemoi, mais aussi Philemon Kiriago et Patrick Kipngeno qui font partie du projet Run2gether.

« Ils n’avaient jamais entendu parler du trail »

Ancien marathonien professionnel, le Suisse Julien Lyon est devenu l’un des principaux acteurs du trail kényan. Au départ, il y a un simple voyage à Iten en 2010 pour « vivre l’aventure kényane », en s’entraînant dans ce berceau de tant de champions sur route. Puis l’athlète de 35 ans s’installe pour de bon au bord de la vallée du Rift en fondant en 2019 l’association humanitaire Simba for kids avec son épouse kényane. En 2021, il se lance un nouveau challenge : développer le trail-running à Iten.

La marque On le suit et les Milimani Runners voient le jour. « L’idée est depuis le départ de donner des opportunités aux Kényans de gagner de l’argent grâce au trail, raconte l’entraîneur suisse. Au début, les athlètes de fond me regardaient avec des grands yeux. Ils n’avaient jamais entendu parler du trail, ils ne savaient pas qu’il existait des courses de montagne. »

A flanc de falaise, avec 1.200 m de dénivelé entre Iten et la vallée, Julien Lyon n’a pas de mal à faire avaler du D+ à son groupe d’entraînement. Si bien que cinq coureurs kényans sont conviés en août 2022 à la mythique épreuve suisse de Sierre-Zinal (31 km et 2.200 m de D+). Et là sensation : l’un des Milimani Runners, Mark Kangogo, soulève ce sacre majeur en devançant la légende Kilian Jornet… avant d’être déclassé deux mois plus tard pour dopage.

Le groupe des Milimani Runners, entraîné à Iten par le Suisse Julien Lyon.
Le groupe des Milimani Runners, entraîné à Iten par le Suisse Julien Lyon. - J. Lyon

« Une discrimination des athlètes kényans »

Suspendu trois ans, Mark Kangogo a sérieusement compliqué l’arrivée des Kényans dans le monde du trail.

« Je n’ai pas encore retrouvé un talent comme Mark mais il a gâché ça. Philaries Kisang avait heureusement un peu sauvé notre projet en terminant 2e chez les femmes, ce jour-là sur Sierre-Zinal. Il n'empêche que dans la foulée, il y a eu une discrimination des athlètes kényans de la part d’une partie de la communauté trail. Car leur arrivée dans la discipline fait peur, vu comment ils archi-dominent sur route et qu’ils font déjà partie des meilleurs sur les Golden Trail World Series. On continue donc de répéter qu’ils sont dopés et qu’ils profiteraient de la rareté supposée des contrôles dans le trail. Mais nos athlètes n’ont jamais fait un podium sans être contrôlés. »

Julien Lyon, entraîneur au Kenya

Depuis 2024, la marque phare du trail-running Salomon soutient les Milimani (3 filles et 4 garçons), ce qui a permis de « passer un cap ». Deux athlètes sont désormais professionnelles dans la structure, Joyline Chepngeno (tenante du titre à Sierre-Zinal) et Caroline Kimutai.

« Chaque course est vitale pour les Kényans »

Pour tous ces néo-traileurs kényans, qui ne se sont pas encore lancés sur des formats au-delà de 50 km, une question se pose : sont-ils capables à moyen terme de se confronter au gratin des courses phares de 100 miles ?

« Mon projet est de pousser peu à peu certains athlètes vers ces distances d’ultra. Il n’y a aujourd’hui qu’une dizaine de traileurs de haut niveau au Kenya, contre 3.000 coureurs sur route élite. En cas d’engouement général au pays pour le trail, je suis convaincu que les résultats des Kényans vont exploser, y compris sur ultra. Ce sont des athlètes capables d’endurer une grande souffrance. Chaque course est vitale pour eux, mais sans qu'ils ne subissent une pression paralysante. »

Julien Lyon, entraîneur au Kenya

Outre ces belles promesses kényanes, et plus encore que ses compatriotes Rachid et Mohamed El Morabity, ultra-spécialistes du format si particulier qu’est le Marathon des sables, le Marocain Elhousine Elazzaoui peut être un sérieux client à terme. Premier Africain vainqueur des Golden Trail World Series et du Marathon du Mont-Blanc (44 km et 2.550 m de D+) la saison passée, l’athlète de 33 ans vient d’annoncer son souhait de prendre part à des courses d’ultra-trail dans les prochaines années.

« Trail-running ou road-running, c’est du running »

L’augmentation conséquente du prize money sur les grandes courses de trail peut s’avérer décisive afin de convaincre les athlètes africains de ne plus s’intéresser uniquement à la route. Avec au passage un coup de pouce du mastodonte qu’est l’UTMB ? « Quand on est arrivés en Thaïlande en 2017, le trail-running n’existait quasiment pas, se souvient Florian Lamblin. Aujourd’hui, il est dans le Top 3 des sports le plus pratiqués là-bas. Parce que le gouvernement a une vision autour de cette discipline et qu’on a beaucoup travaillé ensemble pour la structurer au mieux, en ouvrant des sentiers balisés. »

Le Sud-Africain Ryan Sandes est à ce jour le seul coureur africain ayant remporté l'une des quatre plus prestigieuses courses d'ultra-trail au monde, à savoir la Western States (161 km en Californie) en 2017.
Le Sud-Africain Ryan Sandes est à ce jour le seul coureur africain ayant remporté l'une des quatre plus prestigieuses courses d'ultra-trail au monde, à savoir la Western States (161 km en Californie) en 2017. - K. Trautman / Red Bull Content Pool / AFP

Un cheminement qui pourrait être déclinable sur le continent africain, où l’UTMB vise l’organisation de cinq événements de ses World Series d’ici dix ans. Entre le MUT by UTMB, l’Ultra-Trail Cape Town (plus de 2.000 coureurs), celui de Drakensberg et le célèbre Comrades Marathon (86 km et 20.000 participants !), l’offre de formats ultra en Afrique du Sud est aujourd’hui de loin la plus riche du continent. Pour autant, les résultats sud-africains ne sont pas encore probants sur la galaxie 100 miles, à l’image de la 52e place de Douglas Pickard (Salomon) sur le dernier UTMB Mont-Blanc (176 km).

Notre dossier sur l'ultra-trail

Toni McCann n’en perd pas son optimisme : « Il y a beaucoup de talents en Afrique. On le voit sur route où les Africains dominent le monde. Au final, trail-running ou road-running, c’est du running. OK, il y a une transition à effectuer pour beaucoup de coureurs mais je pense qu’il ne faudra pas attendre cinq ans pour voir un Africain remporter un UTMB pour la première fois de l’histoire ».