« Power Slap » : Un concours de gifles qui se nourrit de « chair à canon » ?
A votre santé !•Depuis un mois, l’UFC, la plus prestigieuse organisation de MMA, fait son beurre avec un concours de claques ultra-controversé. Au cœur des débats, la santé des participants sous payésOctave Odola
L'essentiel
- Dana White, le patron de l’UFC, organisation la plus prestigieuse de MMA, a lancé en janvier la « Power Slap league ». Le concours de gifles est depuis controversé.
- La Power Slap, qui vient des pays de l’Est, fait un carton sur les réseaux sociaux mais divise public, pratiquants d’arts martiaux et professionnels de santé tant la compétition met en danger la santé de ses participants sous-rémunérés.
- La Power Slap a « embauché » à tour de bras des combattants aux parcours de vie cabossés, en quête de médiatisation pour relancer leur carrière. Reste que l’UFC veut faire fleurir l’affaire, en transformant ce buzz en véritable discipline.
Une poche de glace placée sous la nuque, la joue gauche rougie, Russel Rivero paraît déboussolé. Deux membres de l’organisation l’empêchent de se relever, et l’incitent à reprendre ses esprits. « Je l’ai battu », délire pourtant le gaillard de 90 kilos, totalement sonné après avoir encaissé une patate de l’espace. En manque de repères, le Texan a bien perdu son « combat », et pas mal de lucidité.
Voici, en quelques secondes, tout l’esprit de la Power Slap : des K.O. brutaux, sans possibilité de se défendre, un show à la réalisation léchée avec le but assumé de la viralité. La compét de gifles a été lancée en janvier par Dana White, patron de la plus cotée des organisations de MMA (UFC). « Il y a deux ans, j’ai commencé à regarder des vidéos de gars qui se giflaient sur les réseaux sociaux et j’ai tout de suite été intéressé », explique le boss du MMA mondial, cité par RMC.
« Le principal risque, c’est la commotion cérébrale »
La violence de la pratique a d’entrée fait polémique. Des coups portés à pleine puissance, au niveau de la tête, peu de plages de repos entre les affrontements. La question de l’intégrité physique des participants s’est imposée. Perrine Capron, médecin des équipes de France de boxe anglaise masculine et féminine, commente : « Ce qui est certain, c’est qu’il y a, comme à la boxe, intention de frapper, mais ici sans volonté de se protéger. C’est une pratique discutable d’un point de vue éthique et médical. Le principal risque est la commotion cérébrale. Quand on reçoit une gifle, cela provoque un traumatisme crânien dont la principale composante est rotationnelle. Ce mouvement de rotation de la tête au moment de l’impact est un facteur favorisant pour développer une commotion cérébrale »
En plus des lésions cérébrales, la pratique peut aussi provoquer des traumatismes à la mâchoire, indique encore notre experte. Et Perrine Capron de reprendre : « Quand on est commotionné, on ne doit pas reprendre un impact à la tête tant que les symptômes commotionnels sont présents, et il est nécessaire de se reposer. Par exemple, un boxeur K.O. doit être mis au repos au minimum 28 jours ».
Une pratique « complètement débile »
Si Conor McGregor, l’une des superstars de l’UFC, semble conquis par la discipline, d’autres combattants n’hésitent pas à remettre en question ce concours de claques. « C’est complètement débile. Il n’y a pas de sport, il n’y a pas d’art derrière, fustige un combattant français de MMA, sous couvert d’anonymat. Je te mets une claque, tu me mets une claque, c’est un truc de bar. A part provoquer des commotions, c’est inutile. » Sean O’Malley, autre illustre combattant de l’UFC, goûte très peu au spectacle : « je ne sais pas si je peux le regarder parce que je comprends ce que sont les commotions cérébrales. Je suis passé par là. Je sais à quel point c’est mauvais de faire ça à son cerveau. »
Parce qu’il faut savoir que les règles de ces affrontements sont simples. Les combattants sont répartis en plusieurs catégories de poids, comme dans les sports de combat. Le « donneur » de gifles doit garder ses appuis au sol, tandis que le « receveur » encaisse les coups en mettant les mains derrière le dos. Les participants disposent de trente secondes pour donner un coup et de trente secondes pour encaisser. Le combat se déroule maximum en trois rounds. Mais, en pratique, le joueur qui démarre (l’ordre est fixé par tirage au sort) dispose de très fortes chances de l’emporter dès la première claque.
Pour contrer ces critiques, Dana White met, lui, en avant la dangerosité des combats de boxe et de MMA. Un argument balayé par Guillaume Duseaux, créateur de la Sueur, média spécialisé MMA : « dans un gros combat de MMA, les gars prennent une centaine de coups, mais très peu à pleine puissance, parce qu’ils se protègent. Là, c’est beaucoup plus dangereux. Avec cette pratique, si tu participes à un combat, tu sais que tu vas prendre au moins une commotion. En regardant le profil des sélectionnés, on voit bien que ce ne sont pas des athlètes de haut niveau. A mon sens, c’est plutôt de la chair à canon. Il n’y a personne d’équilibré mentalement qui peut se dire : je vais me prendre une pêche sans me protéger. »
Des inconnus en quête de rebond
Il n’empêche que Dana White pense avoir flairé la bonne affaire. Issu des pays de l’Est, le concours fascine les internautes, au moins autant qu’il les dégoûte. Déclinée en série, la première vidéo du Power Slap diffusée sur YouTube a engrangé plus d’un million de vues, tandis que la diffusion télé inaugurale, en janvier, a rassemblé près de 300.000 personnes. « Economiquement parlant, c’est très intéressant pour l’UFC. C’est facile et très peu coûteux pour eux d’organiser ce type d’évènement. Ça se passe à huis clos, les compétiteurs sont payés environ 2.000 dollars pour se présenter, et remportent 2.000 dollars supplémentaires s’ils l’emportent, analyse Guillaume Duseaux. En comparaison, pour un combattant UFC, le contrat minimum est de 10.000 dollars, plus 10.000 dollars en cas de victoire. »
Deux milles dollars pour des « no name » au pedigree peu rassurant. Un rapide tour de l’effectif permet de s’en rendre compte. Alex Asbury a disputé cinq combats professionnels de boxe, pour cinq défaites par K.O. Jewel Scott, Carrese Archer ou encore Nicolae Solcoci sont d’anciens combattants MMA, bien loin du niveau UFC. Ils comptent tous trois un ratio victoire/défaite dans le rouge.
notre dossier sur la mma
Boxeur, bodybuilder, bagarreur, catcheur, etc. La Power Slap a « embauché » à tour de bras des combattants aux parcours de vie cabossés, en quête de médiatisation pour relancer leur carrière. « Pour être honnête, mon fils ne grandit pas comme il le devrait. Cette compétition peut changer ma vie et celle de ma famille. Il y a tellement d’enjeux », a lâché Mike Webster avant son combat. Une gifle plus tard, le natif de Chicago repartira sonné, et défait.
Qu’importe la mauvaise presse, l’UFC, déjà critiquée pour son manque de considération et de garanties données aux athlètes de MMA, veut capitaliser sur sa nouvelle activité. Son but ? Transformer le phénomène du Web en une pratique acceptée et plébiscitée par le grand public. Et Dana White de répondre frontalement à ses détracteurs : « Ça vous dégoûte ? Regardez The Voice »


















