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Liliane Sprenger-Charolles La linguiste fait le point sur les méthodes d’apprentissage de la lecture

Liliane Sprenger-Charolles La linguiste fait le point sur les méthodes d’apprentissage de la lecture

On oppose depuis des décennies méthodes « globales » et méthodes « analytiques ». Que signifient-elles exactement, et lesquelles doit-on aujourd’hui privilégier ? Pour simplifier, dans les méthodes globales on demande aux enfants de mémoriser des mots par
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On oppose depuis des décennies méthodes « globales » et méthodes « analytiques ». Que signifient-elles exactement, et lesquelles doit-on aujourd’hui privilégier ?Pour simplifier, dans les méthodes globales on demande aux enfants de mémoriser des mots par coeur en ne s’appuyant que sur un code visuel, sur la forme globale du mot. Dans les méthodes analytiques, en revanche, ils décodent les lettres et les traduisent en sons : c’est le traditionnel b.a.-ba. Ce qu’a clairement montré la recherche depuis une vingtaine d’années, c’est que les enfants qui décryptent le mieux au départ apprennent plus vite et mieux ensuite. Toutes les études ont prouvé que le décodage est la condition sine qua non de l’apprentissage de la lecture. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les directives sont désormais très claires : il faut passer par une méthode qui part du décodage et non du visuel pour apprendre à lire.Est-ce aussi le cas en France ?En son temps, Luc Ferry avait recommandé de proscrire les méthodes globales. On a désormais des arguments de recherche : on a pu comparer des écoles qui pratiquaient les différentes méthodes, et constater que c’est la méthode du b.a.-ba qui marche le mieux pour tous les élèves. L’exemple des Japonais est intéressant. Ils possèdent deux écritures : une syllabique (où chaque syllabe est représentée par un signe) et une idéographique, plus visuelle (où un signe représente un mot ou une notion). On constate que l’apprentissage se fait systématiquement par l’écriture syllabique, avant d’introduire progressivement les idéogrammes. Ce n’est pas par hasard.Le b.a.-ba n’est-il pas plus rébarbatif ?Le jeu de devinettes visuelles est autrement plus déstabilisant quand le gamin se trompe sans arrêt. Ce n’est pas le cas du b.a.-ba, une fois qu’il est bien automatisé. J’ai suivi des petits de 5 à 10 ans. Pour tous ou presque, tout se passe en quelques mois seulement : entre le milieu et la fin du CP, le décodage est complètement acquis pour la majeure partie des enfants, qui atteignent 90 % de réponses correctes aux tests qu’on leur propose. Il faut finalement très peu de temps pour que la mayonnaise prenne, comme disent les enseignants, et pour qu’ils parviennent à un stade proche de celui du lecteur adulte.Est-ce vrai pour toutes les langues ?Oui, même si différentes recherches ont montré que plus l’orthographe est régulière par rapport à la langue orale, plus vite et mieux les enfants apprennent à lire. Les petits Espagnols ont par exemple deux ans d’avance sur les petits Anglais, simplement parce que leur langue est plus régulière, donc plus simple à décoder. En ce sens, l’anglais et le français sont plus difficiles que l’allemand et l’espagnol. En français, s’il y a de telles distorsions entre l’écrit et l’oral, c’est que l’oral a bougé plus que l’écrit.Faudrait-il simplifier l’orthographe ?« L’écriture est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante, meilleure elle est. » C’est ce qu’a dit Voltaire quand il a été élu à l’Académie française. Depuis, les académiciens ont bien sûr énormément fait évoluer l’orthographe. On est arrivé à la rapprocher de la prononciation, mais on n’est pas allé jusqu’au bout. Pourquoi ? Parce qu’il y a toujours une tension entre conservateurs et novateurs. On n’a pas encore fait la révolution de la langue, alors que l’espagnol ou l’allemand, qui n’étaient pas plus réguliers au départ, ont connu beaucoup plus de réformes que le français. Propos recueillis par Luc Brunet

Rendu public le 12 octobre dernier, le rapport de la Commission du débat national sur l’avenir de l’école, présidé par Claude Thélot, recommande notamment de « s’assurer que chaque élève maîtrise le socle commun des indispensables ». L’occasion de faire le point sur l’apprentissage de la lecture avec la psycholinguiste Liliane Sprenger-Charolles, directrice de recherche au CNRS (université René-Descartes - Paris V). Avec Pascale Colé, professeur de psychologie, elle a récemment publié Lecture et dyslexie (Dunod).