Karaté : « Si demain tout s’arrête, il ne manquera rien », confie le champion olympique Steven Da Costa

INTERVIEW DU LUNDI Champion olympique en août et champion du monde en novembre, Steven Da Costa arrive aux championnats d'Europe avec la ferme intention de poursuivre sa magnifique série

Propos recueillis par Quentin Ballue
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Steven Da Costa, sur le toit de l'Olympe en août dernier.
Steven Da Costa, sur le toit de l'Olympe en août dernier. — Vincent Thian/AP/SIPA
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu. Cette semaine, place au karatéka Steven Da Costa.
  • Le champion olympique est la figure de proue de la délégation française pour les Championnats d’Europe qui commencent mercredi, à Gaziantep, en Turquie.
  • La France avait ramené quatre médailles de bronze lors de la dernière édition et le Petit Prince du karaté vise, à 25 ans, un troisième titre continental chez les moins de 67 kilos.

Un mois après sa victoire à Matosinhos (Portugal) sur le circuit de la Karaté 1 Premier League, Steven Da Costa s’apprête à remettre le kimono en Turquie pour les Championnats d’Europe. Bronzé à Poreč (Croatie) l’an passé, l’enfant de Mont-Saint-Martin est bien décidé à ramener un métal plus clinquant, malgré une préparation légèrement perturbée par une déchirure à la fesse. Le but : enrichir un palmarès où trônent déjà deux titres mondiaux, deux titres européens, et évidemment une médaille d’or olympique, ramenée du Nippon Budōkan l'été dernier. Entre deux stages de préparation au centre national d’entraînement de Castelnau-le-Lez, le Lorrain s’est posé pour un entretien dans un hôtel parisien.

Après votre titre mondial à Dubaï, vous avez passé plus de cinq mois sans compétition. Vous n’avez pas trouvé le temps trop long ?

Autant de mois sans compet’, je crois que ça ne m’était jamais arrivé. J’avais l’impression de ne plus savoir comment faire ! Mais ça m’a fait du bien. Derrière les championnats du monde, il fallait que je coupe. C’était une overdose. Trop de compet’, trop de poids, trop de boulot, beaucoup de médias… À la base je devais partir en vacances en janvier, ça ne s’est même pas fait. Je me suis juste arrêté deux semaines parce que je me suis fait opérer des yeux et du ménisque. J’ai repris l’entraînement quasiment dans la foulée.

Vous avez retrouvé le plaisir tout de suite ? Ça vous avait manqué ?

Pas trop. Je n’allais plus à l’entraînement dans la même optique. Je m’entraînais dur, mais j’avais plus facilement la flemme. Une fois que tu as tout pris, tu as moins de motivation, tu cherches tes objectifs… Mais sur le tapis, t’as pas trop le choix quand tu as en face de toi quelqu’un qui veux te casser la gueule (rires). C’était dur de se remettre dedans, mais je me suis bien entraîné et je suis arrivé prêt au Portugal, c’est le principal. Pour l’instant, j’ai toujours l’envie d’aller chercher des podiums et tant que ça gagne, je serai là. J’ai toujours faim de rajouter une couche.

Cette compétition à Matosinhos, le mois dernier, est la seule de votre préparation pour l’Euro. Elle a répondu à toutes vos attentes ?

J’avais besoin d’une compet’, elle s’est très bien passée, donc tout va bien. J’étais là pour travailler et pour prendre du plaisir, plus que pour la perf. Je me suis senti bien à chaque tour, même si la finale était compliquée (contre le Jordanien Abdel Rahman Almasatfa). C’est un profil qui m’emmerde beaucoup, mais ça tombait bien, j’étais là pour travailler.

Qu’est-ce qui a changé depuis votre titre olympique ?

Pas grand-chose en soi. Un petit peu plus de notoriété, on me reconnaît un peu plus, mais ça reste raisonnable. Ça m’a peut-être aidé à prolonger des contrats qui se seraient arrêtés, ou à ouvrir d’autres portes, mais je n’ai pas changé de vie, ça n’a pas beaucoup bougé.

Psychologiquement, avoir coché cette case, ça vous a apporté plus de sérénité ?

Ça m’a relâché, vraiment. C’était l’objectif de ma vie. C’est peut-être pour ça que je prends les choses un peu plus cool. Le gros objectif, il était là. Mais j’ai toujours envie de gagner.



Avez-vous envisagé de changer votre approche, votre méthode de travail, avec vos pépins physiques des derniers mois ?

Non, ça a toujours été pareil. Peut-être qu’il faudrait, mais j’ai toujours fait ça. J’ai besoin de sortir, je suis comme ça. Je ne suis pas dans la case du stéréotype du sportif de haut niveau. Tout ce qui est soin ou récup’, je ne fais pas. Moi, la récup’, c’est une sieste ! Je ne me couche pas forcément tôt, peut-être que je le paye un peu. Après, ce ne sont pas des blessures qui me stoppent réellement, ce sont des petites alarmes, pas très méchantes. J’ai toujours eu des pépins, je me suis cassé le pouce avant les Jeux, donc c’est la routine, rien de grave.

L’année dernière, vous disiez être invité « partout, et des fois pour n’importe quoi ». Quel est le truc le plus absurde qu’on vous a proposé ?

Le jour où je gagne, je reçois un mail d’invitation à une kermesse avec un truc de tricot. Ça n’a aucun sens (rires). J’essaie de faire le maximum de choses mais je ne peux pas être partout, et il faut que ça ait du sens pour moi aussi. Après les Jeux, je ne répondais plus au téléphone quand je ne connaissais pas le numéro. Je ne m’en sortais plus, ça sonnait vingt ou trente fois par jour. J’ai eu un message d’un fleuriste, des trucs qui n’avaient rien à voir… Je me demandais où ils trouvaient mon numéro.

Vous ne faites pas de tricot du coup ?

Non, je ne sais toujours pas coudre un dossard sur un kim’ !

On vous a récemment vu à Saint-Marcel, dans l’Eure, auprès des jeunes licenciés d’un club. Vous sentez que vous avez plus de responsabilités en tant qu’athlète depuis Tokyo ?

Oui, ça fait un moment que j’ai des résultats, mais les Jeux ont réveillé beaucoup de monde. Je reste détaché, il y a de la pression sur les épaules mais à la base, je fais ça pour moi. J’essaie de m’enlever du poids en me disant ça.



En Turquie, vous avez l’occasion d’être en même temps champion olympique, du monde et d’Europe. Vous êtes sensible à cette perspective ?

Si on part dans cette optique-là, je dois tout gagner tous les ans ! Il y a les Jeux mondiaux aussi en juillet. J’ai une autre approche. J’ai toujours envie de gagner, sinon je n’irais pas. Je ne viens pas en touriste, mais maintenant que j’ai tout pris, ce n’est plus pareil, ça n’a pas le même goût. Si demain tout s’arrête et que je ne gagne plus rien, je serais fier de tout ce que j’ai accompli, il ne me manquera rien. Maintenant, le but est de marquer un peu plus l’histoire, peut-être d’avoir le plus gros palmarès français de tous les temps, et vraiment enfoncer le clou. On est plus dans l’idée de marquer l’histoire que dans la recherche d’une trilogie. On essaye d’aller chercher des records. Mais si demain il n’y a plus rien, je serais content quand même.

Quel souvenir gardez-vous de votre troisième place à l’Euro en 2021 ?

Forcément mauvais, quelle question (rires). Horrible, l’une de mes plus mauvaises compet’, même s’il y a podium. De toute façon, quand ça ne gagne pas, pour moi, c’est une compet’de merde. Je n’étais pas forcément content, je m’en tape de la troisième place. Ça fait mal sur le coup, c’est chiant, mais on passe à autre chose. Le positif, c’est que ça m’a rebougé pour les Jeux.

Il paraît que votre médaille olympique a longtemps traîné dans votre voiture…

C’est vrai ! On me l’a demandée tellement partout, je ne compte même plus le nombre de fois où je l’ai oubliée… Souvent, Maxime (son attaché de presse) m’envoyait des messages pour me dire d’y penser, et j’arrivais à l’oublier. Quand on a été reçu à l’Elysée, je ne l’avais pas ! On me l’a piquée dans le train aussi.

Comment ça ?

Je me suis fait voler ma sacoche peu de temps après les Jeux. Je l’ai retrouvée, sinon personne ne serait sorti du train, crois-moi ! Je suis allé voir le contrôleur et au départ il ne voulait pas faire d’appel, il ne voulait rien savoir. J’ai failli m’embrouiller avec lui à ce moment-là. Heureusement, d’autres contrôleuses étaient là, un appel a été passé, et je fouillais tellement partout que celui qui l’a prise a dû s’en rendre compte. Je l’ai retrouvée plus loin, posée entre deux bagages. Je n’ai jamais été attaché aux médailles. Celle des Jeux est terrible, magnifique, mais la victoire, c’est dans mon cœur avant tout. Si c’était de l’or pur, elle serait déjà partie (rires). Crois-moi qu’elle serait vendue, j’aurais fait une réplique en toc pour les photos, et voilà !