JO 2021 – Athlétisme : La vitesse de la piste, les pointes magiques… Pourquoi les records tombent-ils les uns après les autres ?

TOKYO Après Rojas au triple saut, c’est le record du monde du 400m haies qui a valsé dans les grandes largeurs mardi

Julien Laloye
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Karsten Warholm, nouveau boss du 400m haies.
Karsten Warholm, nouveau boss du 400m haies. — Jewel SAMAD / AFP
  • Deux des plus vieux records du monde de l'athlétisme ont été battus aux JO de Tokyo.
  • Mardi, les trois premiers du 400m haies ont explosé le temps de Kevin Young, un exploit. 
  • Plus que le procédé de fabrication de la piste, ce sont les nouvelles chaussures désormais généralisées qui permettraient ces temps canons. 

De notre envoyé spécial,

Il n’y a même pas eu besoin de lui courir après. Barbichette grisonnante et marcel apparent, Kevin Young a senti la terre trembler jusqu’à Paris, d'où il suit les JO en pointillé. « Je suis passé de recordman du monde à 4e sur la liste de tous les temps en une course, mais j’ai économisé 150 dollars sur l’assurance de ma voiture », plaisante sur Facebook l’ancien détenteur d’un des plus vieux records du monde de l’athlétisme sur le 400m haies. Record qui a volé en éclats ce matin, non pas une fois, mais trois fois, dans l’ordre du podium Warholm, Rai, Dos Santos.

L’éclair du 400m haies

Une énième déflagration dans le ciel de Tokyo depuis que l’athlétisme est entré en piste, avec des performances proprement stupéfiantes : Rojas au bout du monde en triple saut, Thompson pas loin de taper les records les plus lunaires du sport (les 10"49 et 21"34 de Griffith-Joyner sur 100 et 200m), et un Italien inconnu qui a déposé le record d’Europe du 100m sur l’aire d’autoroute la plus proche. La succession de miracles interroge les spécialistes, lesquels laissent le dopage de côté, pour une fois.

La rapidité de la piste tokyoïte, déroulée comme un tapis de soie en novembre 2019 était anticipée par les athlètes. On vous épargne le procédé spécifique « des granulés de caoutchouc tridimensionnels spécialement conçus avec un système polymère » pour écouter son « inventeur ». Andrea Vallauri, dégoté par le New York Times, travaille pour la société italienne Mondo, qui revendique plus de la moitié des records mondiaux battus sur une piste maison depuis 20 ans. « La surface du revêtement à Tokyo permet d’encaisser les chocs et de restituer l’énergie, comme s’il s’agissait d’un trampoline ».

« La sensation de marcher sur un nuage »

Une impression raccord avec la jolie métaphore du sprinteur américain Ronnie Baker. « J’ai la sensation de marcher sur les nuages. C’est très lisse quand on est dessus. C’est vraiment une superbe piste, une des meilleures sur lesquelles j’ai pu courir ». Soit. Mais les granulés magiques peuvent-ils expliquer de tels gains chronométriques, quand Vallauri estime lui-même que cette piste à 1,5 million de dollars offre au mieux un bénéfice de 2 % aux athlètes engagés aux Jeux ? Selon Stéphane Diagana, interrogé par l’Equipe, il faut regarder ailleurs :

« Quand on passe d’un record du monde qui dure 29 ans à une telle flambée de performances en quelques semaines, avec trois personnes sous l’ancien record de Young, il y a forcément quelque chose. La piste est rapide, mais il n’y a pas eu d’évolution récente majeure dans ce domaine. Il reste donc les pointes. On le voit depuis plusieurs mois, cela doit favoriser les athlètes en réception de haies, avec plus de récupération d’énergie, plus de facilité dans l’intervalle, plus d’économie de course ».

Les fameuses pointes popularisées par la Vaporfly de Nike, qui faussent la perception de la compétition comme les combinaisons en leur temps en natation. Leur secret ? Des chaussures ultralégères, équipées d’une lame de carbone dans la semelle qui, associée à une fine mousse, renvoie de l’énergie à l’appui ». Un trampoline sur un trampoline, en quelque sorte, dont la plupart des athlètes reconnaissent l’effet bœuf sur les chronos, même si Benjamin Rai assure « qu’il courrait toujours aussi vite avec d’autres chaussures, ça n’a pas vraiment d’important ».

Les records de Bolt menacés ?

Ça en a pour Warholm, qui ne mange pas de ce pain-là. Le nouveau recordman du monde norvégien s’est longuement arrêté sur la question en zone mixte : « J’ai des super chaussures qu’on a développées avec mon coach grâce à la collaboration de Puma et de l’équipe de F1 de Mercedes, mais il était important pour moi de garder la crédibilité du résultat. Oui, il y a une lame de carbone, ce que j’aime, mais je ne comprends pas pourquoi il faudrait mettre autre chose sous une semelle de sprint, parce que vous y recherchez juste du retour d’énergie mais pas à en créer. C’est une connerie et ça enlève de la crédibilité à mon sport. Nous, on a essayé de garder la semelle la plus fine possible. La technologie sera toujours là mais je veux qu’on puisse comparer les résultats. »

La fédération internationale a bien tenté de mettre de l’ordre dans le foutoir des semelles autorisées, mais la liste validée avant les JO fait davantage craindre une fuite en avant qu’autre chose : 201 modèles différents sont inscrits sur la liste de conformité de World Athletics (20mm d’épaisseur max en sprint, 25 en fond et demi-fond), ce qui promet des courses de plus en plus rapides, et de plus en plus illisibles.

A Tokyo, certains se demandent même si les records du roi Bolt, qu’on pensait intouchables pour des décennies, ne vont pas tomber dans les mois à venir. « Qu’est-ce que je peux faire si la fédération internationale décide que c’est légal ? Les règles sont les règles, même si j’en suis pas très heureux » s’exprimait récemment le Jamaïcain dans la presse anglaise, immédiatement rattrapé par son orgueil : « Je ne sais pas exactement à combien j’aurais pu courir avec ces pointes, mais plus vite que 9.50, c’est sûr ». On préférerait presque que ça en reste là.