JO Tokyo 2021 : « Ma main ripe, ça fait chier », mais il s’est passé quoi sur ce quart de finale perdu, Teddy ?

JUDO Malgré une belle réaction pour prendre le bronze, Riner a commis une erreur évitable contre Bachaev qui l’a empêché de disputer l’or jusqu’au bout

Julien Laloye
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Juste avant le drame.
Juste avant le drame. — Jack GUEZ / AFP

De notre envoyé spécial à Tokyo,

« Imagine Teddy aussi ? ». On se souvient assez nettement ce what’s app envoyé aux collègues du boulot juste avant le quart de finale de Riner contre Bashaev, qui suivait une demi-heure de Waterloo successifs à se flinguer du viaduc de Millau. C’était pour rire hien. Le gars n’a pas perdu dans une compétition qui compte depuis 2010, ça n’allait pas commencer aujourd’hui ? Et bien si. Une attaque mal goupillée contre Bashaev qui allait pourtant prendre sa troisième moulinette dans la minute, à force d’attendre que ça se passe. MAIS POURQUOI TEDDY ? POURQUOI ?????????

Franck Chambily, son coach, a un début de réponse :

« Teddy le réussit à l’entraînement. C’est un soei un peu inversé, il arrive à faire tomber là-dessus. L’autre a fait une attaque, pas très bonne, il s’est dit qu’il allait le contrer, mais sa main lâche le grip, il est sur les talons, il est parti en arrière. Bashaev qui est malin a suivi dans le sens de la chute. On peut penser que c’est une erreur. Peut-être qu’il aurait fallu continuer le travail de sape, Teddy menait deux pénalités à une, on pouvait penser que dans la durée Bashaev allait en prendre la troisième ».

Quand l’arbitre décide d’accorder un waza-ari, définitif puisque c’est le golden score, Riner semble le vivre comme une injustice. Alors Chambily le colle devant l’écran, à revoir l'action deux ou trois fois : « il fallait vraiment que Teddy soit clairvoyant sur ce qui s’était passé. La valeur elle est là. Le Waza-ari, c’est pas un vol, et après ça il était soulagé. De lui-même il a réagi en disant " c’est bon je vais aller chercher ma place de trois ».

Le troisième shido allait tomber pour Bashaev

La discussion est un peu enjolivée : on sent Riner pas très au clair sur cette défaite, la troisième en deux ans après plus de 150 victoires d’affilée. « Je savais ce qu’il allait faire, donc moi j’ai essayé de l’arracher. Et comme vous le voyez, ma main ripe, mon corps est déjà lancé. Les arbitres disent action de bras, ça suffit. Je n’ai même pas envie de revenir sur une erreur d’arbitrage ou pas, même si on pourrait déblatérer des heures. Pourquoi le règlement il change le jour des Jeux ? Pourquoi les pénalités elles ont mis du temps à tomber ? Mais ça fait chier de se dire que tu as le niveau pour le passer ».

Un peu plus loin, Bashaev, bronzé lui aussi, devise avec nos confères russes. On arrive trop tard mais on a le temps d’intercepter son coach, Kasanbi Taov : « Teddy Riner est une légende, mais aujourd’hui Tamerlan a montré qu’il était humain. Chaque jour, il s’est entraîné pour battre Teddy, il a tenté de trouver des solutions ». Et pour la première fois, il s’est faufilé par un trou de souris. Un scénario qui devra faire réfléchir Riner s’il décide de chasser ce troisième titre olympique à Paris, dans trois ans. On l’aide un peu :

» Peut-il se permettre de couper trop longtemps et de reprendre du poids ?

Brieuc Gobé, le nouveau préparateur physique de Riner, nous expliquait avant les Jeux que le judoka avait fait un gros travail sur son alimentation pour ne plus reprendre les kilos par dizaine, comme après chaque grosse échéance. « Fini le yoyo, je mange mieux » confirme Riner, qui zyeute en même temps le sac plein de sucreries qui l’attend après cette médaille de bronze. Le colosse est-il capable de rester raisonnable, alors que l’âge aidant (32 ans), cela lui demande de plus en plus d’efforts de revenir à son niveau quand il s’y remet ?

» Peut-il se contenter de combattre une fois l’an ?

Il est un peu facile d’associer le mauvais choix de Riner contre Bashaev à son manque de rythme, mais les chiffres sont là : Entre Londres et Rio, le quadruple médaillé olympique avait disputé 59 combats, finale comprise. Depuis son dixième titre mondial en 2017, dernier challenge qu’il s’était fixé, Riner n’est apparu que onze fois sur les tatamis. Et la crise du Covid ne l’a pas aidé, lui qui est naturellement limité dans ses entraînements en France par le manque de poids lourds.

Chambily s’interroge aussi : « On a fait ce qu’on a pu, avec la période qu’on a tous vécue. Il a peut-être manqué de partenaires d’oppositions. On n’a pas pu venir au Japon, pas de stages à l’étranger. On a fait au mieux mais peut être que ces confrontations lui ont manqué pour avoir cette lucidité face à Bashaev ».

Faut-il retrouver de l’insouciance dans son judo ?

Au-delà de cette histoire de mouvement mal maîtrisé, le quart de finale de Riner a surtout déçu dans la manière, avec un Français qui semblait attendre les pénalités pour Bachaev sans rien tenter de décisif, alors qu’il était dominateur sur le kumikata, la saisie des mains. C’était un tout autre combattant, presque libéré, qui a envoyé au tapis Silva puis harcelé Harasawa pour le bronze. « Le mort d’ordre après le quart de finale, ça a été le plaisir. J’ai pris du plaisir ».

« J’ai eu plusieurs coachs qui sont venus me voir, notamment pour me dire Teddy " big big champion " , complète Chambily. Même eux ont été surpris de le voir s’arracher face au Japonais pour le bronze ». La preuve que Riner en a encore sous le capot quand il se lance dans la bataille sans calculer.